Lettre ouverte aux parlementaires français hôtes d’El-Assad – par Firas Kontar

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 mars 2015

 

Messieurs,

Je ne sais pas ce qui peut pousser des parlementaires français à aller serrer la main de l’un des pires tyrans de la planète, ce n’est pas rendre hommage à Mirabeau ni aux sangs des révolutionnaires français qui ouvrirent le chemin à bien des peuples par leurs idéaux. Vous trahissez ainsi l’idéal de la République, vous n’êtes pas dignes d’occuper vos sièges au palais Bourbon. Quand on est élu démocratiquement par un peuple, on ne va pas à la rencontre d’un dictateur qui mène une guerre d’extermination contre son peuple. Le président syrien a hérité du siège de son père, comme on hérite d’une maison, en modifiant la constitution en cinq minutes pour accéder au pouvoir.

Serrer la main d’Assad a dû vous apporter beaucoup de frissons : vous avez certainement ressenti la peur des enfants de Daraa torturés par le cousin d’Assad, ou le dernier soupir des femmes et enfants égorgés au couteau dans la région de Homs par les miliciens du régime, ou bien encore le gémissement de ces milliers de prisonniers qui meurent chaque jour dans les geôles de Bashar et dont les photos prises par un photographe du régime ayant fait défection ont permis d’acter la mort de onze mille personnes sous la torture. Ou peut-être avez-vous senti l’odeur de soufre de ces barils d’explosifs largués sur la population à travers tout le territoire syrien, ou ressenti les démangeaisons causées par les armes chimiques utilisées dans la région de la Ghouta par la garde républicaine d’Assad ?

Ou peut-être rien de tout cela, vous agissez dans l’idée d’une médiation, vous considérez peut être qu’elAssad est ouvert au dialogue et qu’il y a encore une issue diplomatique possible au conflit. Cela fait quatre années que le peuple syrien souffre, quatre années durant lesquelles le bourreau de Damas a refusé tous les plans proposés par la ligue arabe ou l’ONU. Assad se considère toujours comme maître incontesté de la Syrie, 45 ans de règne par la terreur par le père puis par le fils ne lui ont pas suffi, au contraire ce règne sans partage a donné le sentiment à cette famille criminelle que la Syrie était leur propriété privée.

Monsieur Myard, l’un des députés en question, se félicitait de son action et expliquait qu’il a contribué à la libération d’un opposant Louay Elhussein suite à sa visite. Cet épisode montre soit une totale naïveté de la part de ces élus, soit une complicité avec le boucher de Damas. Louay Elhussein est un opposant fabriqué par le régime pour afficher un pluralisme de façade. Elhussein n’a jamais demandé le départ d’El-Assad. Cet opposant condamne la violence de la rébellion sans jamais évoquer la barbarie du régime dont tous les rapports d’ONG ou des Nations Unies montrent la responsabilité dans plus de 90% des actes et crimes de guerre. Si monsieur Myard se soucie autant d’un prisonnier qui avait accès à internet pendant sa détention auprès du régime, se soucie-t-il des millions de réfugiés qui ont fui la Syrie, dont ma famille ? Mon père universitaire a dû quitter le pays pour avoir débattu de la démocratie et de la liberté avec ses étudiants. Notre employé exploitant agricole a été enlevé par les services du régime il y a maintenant trois ans sans plus aucun signe de vie. Son seul crime était d’appartenir à la religion sunnite ! Il fait peut être partie des morts sous la torture photographiés par César, le photographe déserteur. Il laisse derrière lui une femme et quatre enfants, le dernier né pendant son absence, ils ont été expulsés de notre maison par les hommes du régime après la fuite de mes parents, et errent aujourd’hui dans les environs de notre ville. Je dois me considérer heureux, faisant partie d’une minorité (druze), je suis censé être protégé par ce régime. Je n’évoque pas ces éléments pour apitoyer, mais pour montrer que sur le conflit syrien tout est toujours remis en question, démenti par tous les théoriciens du complot et les réseaux de Poutine. Ces éléments apportent un certain éclairage sur la situation de la population. Monsieur Myard, vous qui vous souciez du sort d’un opposant de pacotille, avez-vous pensé Monsieur Myard, ainsi que vos collègues aux conséquences de votre visite auprès des populations victimes d’Assad, ces gens qui survivent tant bien que mal sous les bombes ou dans les camps de réfugiés, et qui attendent désespérément le départ du boucher de Damas pour espérer retrouver leurs proches emprisonnés, leurs maisons détruites, les tombes de leurs familles et amis victimes de la barbarie.

Ou peut-être agissez-vous conformément à l’idée en vogue aujourd’hui « qu’il vaut mieux la peste que le choléra ». Eloignons nous du cynisme qu’il y a derrière cette idée. Il suffit de connaître un petit peu la situation sur le terrain pour savoir qu’elAssad ne contrôle plus qu’une partie de son territoire à travers des miliciens chiites irakiens, le Hezbollah libanais, ainsi que des réfugiés afghans en Iran. Profitant de leur misère, les mollahs iraniens les embauchent pour une bouchée de pain et les envoient sur le front, tout cela pour soutenir leurs alliés syriens. La majorité des frontières syriennes ne sont plus contrôlées par le régime, si vous pensez que les services de renseignement occidentaux, peuvent via une collaboration avec les services du régime syrien lutter contre le terrorisme, c’est croire au père noël. Les règles du jeu ont changé depuis la période où le régime syrien collaborait avec l’occident après la guerre d’Irak. La porte d’entrée des réseaux djihadistes irakiens était la Syrie, Damas formait et armait cette mouvance, et ainsi les contrôlait et s’en servait comme monnaie d’échange. La libération de milliers de djihadistes au début de la révolution par le régime pour effrayer l’Occident n’a fait que renforcer ces réseaux hors de tout contrôle ou surveillance du régime. La non maitrise des frontières et les défections dans l’armée et les services de sécurité, ne permettent plus à Bashar ElAssad de prétendre pouvoir lutter contre le terrorisme islamiste, qu’il n’avait cessé de renforcer à travers les libérations massives de djihadistes mais aussi par ces bombardements qui évitent l’état islamique et se concentrent sur l’armée libre et les zones civiles. Enfin pensez-vous vraiment qu’Elassad pourra gagner une guerre contre son peuple ? Toute une génération grandit avec le rêve de continuer la lutte contre le régime, les dizaines de milliers de victimes ne font qu’augmenter le rang de la rébellion, et des djihadistes. Bashar n’est plus un facteur de stabilité, et ne l’a jamais été, il représente le chaos qu’il avait promis dès le début de la révolution.

L’idée qu’Assad est préférable aux djihadistes est également d’un cynisme effrayant, jamais un mouvement terroriste n’a tué autant d’innocents que les Assad père et fils, jamais des criminels d’une telle ampleur ne sont restés impunis. L’Occident est en grande partie responsable de la situation actuelle puisque durant quatre ans l’Occident et les prétendus amis de la Syrie ont observé les massacres du régime syrien sans lever le petit doigt, même quand ce dernier a franchi la ligne rouge de l’arme chimique, rien n’a été fait. Cette inaction a renforcé le sentiment d’injustice au sein de la population syrienne, radicalisant une partie de la rébellion. Le manque de moyens et de soutien militaire apporté à la rébellion en raison de l’opposition des Américains a poussé beaucoup d’hommes à la désertion ou dans les bras de Daesh. Enfin comment pouvons-nous comprendre ou imaginer que ceux qui appelaient à ne rien faire contre le régime syrien, souhaitent aujourd’hui s’allier à ce régime criminel ? La collaboration, c’est le mot qui me vient à l’esprit quand je vois certaines idées émerger demandant de travailler main dans la main avec ce criminel. N’était-ce pas ce qui arriva sous l’occupation allemande ? Pourquoi abandonner la rébellion qui a montré sa capacité à combattre Daesh et s’allier avec un des plus grands criminels de notre époque ? S’agit-il de Realpolitik ? Une Realpolitik qui veut nous faire croire que le monde entier n’a d’autre alternative que de s’allier à Assad, ce petit dictateur devenu chef de milice, source du problème en Syrie et en grande partie au Proche-Orient.

 

Messieurs les députés, les premières paroles des révolutionnaires syriens étaient :  « liberté » « nous sommes tous, chrétiens, musulmans, druzes, ismaelites, le peuple syrien » « le peuple veut la chute du régime ». Si une nation, et des parlementaires doivent être solidaires avec le peuple syrien, c’est bien la France et ses représentants.

Firas KONTAR

Citoyen Franco-Syrien – militant associatif

date : 01/03/2015



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