Lettres de Syrie (10) de Joumana Maarouf -> blog d’Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 juillet 2012

25 juin 2012

Bonjour.

Une de mes amie est revenue de Homs avec une partie du mobilier de son ancienne maison et quelques affaires de ses enfants. Elle m’a raconté qu’elle avait franchi douze barrages sécuritaires avant d’arriver à Damas.

« J’ai passé trois nuits dans le camp de réfugiés palestiniens de Homs, à attendre une autorisation officielle du gouverneur pour pouvoir déménager mes affaires dans un camion », m’a-t-elle dit. « Durant ces trois nuits, je n’ai dormi que quelques minutes ».

Elle a ajouté que les homsiotes, aujourd’hui, regrettent le temps des chars et des bombardements au canon. Car les avions de combat qui remplissent le ciel, ces avions maudits, privent tout le monde de sommeil.

A Homs, il y a beaucoup d’autres motifs d’insomnie. Les cris et les pleurs des enfants terrorisés et épuisés ne vous privent pas seulement de sommeil. Ils peuvent tout bonnement vous rendre fous.

Ainsi, elle me dit qu’elle a entendu crier : « Pour l’amour de Dieu ! Pour l’amour du diable ! Cessez ces bombardements aériens… » Selon elle, « on voit les bombes sortir des soutes des avions, qui volent très bas… On peut savoir à peu près où elles vont s’écraser, et le cœur manque à chaque fois nous sortir de la poitrine de peur qu’elles tombent près de nous ».

Elle m’a parlé des soldats à chaque barrage, qui l’humiliaient et se moquaient d’elle : « Où tu t’enfuis comme ça ? » « Tu cacherais pas des terroristes dans tes affaires ? »

A chaque barrage, l’un d’eux montait dans le camion. Il piétinait les objets avec ses godasses.

« Je suis enfin arrivée à Damas. Les soldats avaient cassé une table de valeur, une fontaine à eau, la porte de la machine à laver et beaucoup d’autres choses, toutes désormais irréparables. Ils avaient aussi piétiné mes vêtements, en les agitant un par un, et en faisant des blagues ». Sa voix était emprunte de colère et de fatigue.

Mon amie est revenue à Damas. Mais pourquoi se réjouir que ses affaires, acquises au prix de tant d’efforts, aient échappé au vol ou aux incendies ? Tout comme leur propriétaire, elles ont été humiliées et réduites en petits morceaux.

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4 juillet 2012

Ma chère amie, bonsoir.

Mon mari a été arrêté, et nous avons dû quitter la maison.

Lorsque j’ai commencé à t’écrire, que j’ai décidé d’être ton « envoyée spéciale » en Syrie, de te parler de ses habitants, de leurs maisons, de tous leurs petits détails personnels, je pensais que, comme tout correspondant, je resterais neutre. J’observerais les choses, de près ou de loin, mais rien ne m’arriverait.

Je me trompais.

Le pseudonyme sous lequel j’écris, mes tentatives pour dissimuler les noms réels des lieux et des gens dont je parle, tout cela n’a servi à rien.

Ce régime ne tombera pas avant que nous ayons tous bu cette coupe amère jusqu’à la lie, chacun selon sa part, chacun selon son rôle.

Tu sais qu’au début de la révolution je faisais une chimiothérapie pour soigner un cancer. Après chaque séance, j’en venais à désirer la mort.

Les Syriens souffrent à présent d’un mal pernicieux, et, pour en guérir, nous devons tous subir un traitement terriblement lourd.

Mon mari a été arrêté. Ce n’était pas un activiste. Il ne portait pas les armes. Et bien entendu, ce n’était ni un terroriste, ni un salafiste. Il a tout simplement payé le prix de sa générosité. Il a été accusé d’avoir aidé des manifestants à échapper auxchabbiha, et de leur avoir permis de quitter les lieux en les prenant dans sa voiture.

Quant à ma maison, elle n’est pas à Douma, dont les habitations sont pilonnées par l’aviation. Elle n’est pas à Zamalka, où de nombreux martyrs sont tombés pendant qu’ils assistaient aux funérailles de l’un de leurs amis. Elle n’est même pas à Daraya.

Elle est dans l’une des banlieues de Damas qui sont restées, pendant quelque temps, en dehors du mouvement…

Mais la révolution syrienne est comme un incendie. Elle s’étendra partout et à tous jusqu’à la victoire. C’est ce que veut aussi le régime, qui, dans sa politique de punition collective, ne fera d’exception pour personne.

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5 juillet 2012

Mon amie, qui vient de Lattaquié, me parle de l’atmosphère qui règne là-bas. Elle me dit qu’elle va bientôt avoir une crise cardiaque, car elle ne peut pas y ouvrir la bouche.

Elle me raconte que les gens de son village l’ont menacée d’enlever ses deux enfants et de les enfermer dans une cave, si elle continuait à exprimer sa sympathie pour les terroristes qui « veulent leur chute et celle de l’Etat », comme ils disent.

Mon amie me dit qu’elle est pessimiste, et qu’il n’y a pas d’issue à cette impasse dans laquelle nous nous trouvons. Mais sa fille, une adolescente, la tire dans une autre pièce. Elle revient et elle me glisse à l’oreille : « Ma fille m’a reproché mes propos défaitistes. Elle m’a dit, en parlant de toi, « elle, elle n’a aucune nouvelle de son mari détenu. Elle a quitté sa maison avec ses enfants. Et pourtant, regarde comme elle est optimiste » ! »

Ce soir, une amie de Douma m’a téléphoné. Cela fait des semaines qu’elle a fui sa maison. Elle habite aujourd’hui à Harasta. Elle m’a appelé pour me prodiguer ses conseils et m’aider à traverser cette crise. « J’aurais voulu venir te voir », m’a-t-elle dit, « mais mon frère et ses deux jeunes fils ont disparu depuis hier. Ils sont allés jeter un coup d’œil sur leur maison à Douma. Ils l’avaient quittée depuis une semaine. Mais ils ne sont pas revenus. On dit qu’ils ont été enlevés par des inconnus ».

Et elle a ainsi conclu la conversation : « Ne t’en fais pas, mon amie… Au moins, toi, tu sais où est ton mari ! »

« Nous voulons les détenus »

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7 juillet 2012

Chère amie, bonjour !

Ca y est. Ils ont libéré mon mari hier, à onze heures et demi du soir.

Ils l’ont maintenu en détention pendant huit jours, pour avoir transporté des manifestants dans sa voiture. Il a été relâché, mais il a vu son nom consigné dans un dossier portant la mention « terrorisme ».

Il a successivement été interné dans quatre sections des moukhabarât. Aujourd’hui, j’ai découvert qu’il avait une maladie de peau. Même le médecin n’a pas réussi à comprendre quels étaient les insectes qui s’étaient montrés aussi cruels. Les poux s’étaient cachés dans ses habits. Ils avaient pénétré jusque dans la trame de ses sous-vêtements. Nous avons inventé un nouveau rite familial : boire de la bière en brûlant les vêtements contaminés, et en chantant, nous et les enfants, pour la liberté.

Il m’a parlé des jeunes gens qu’il avait laissés là-bas, entassés dans des pièces prévues pour le quart de ceux qui s’y trouvaient. « Les uns se lèvent pour que les autres puissent dormir, sur des dalles nues et puantes ». Ce dont les détenus souffrent le plus, en dehors de la torture, c’est de l’entassement et du manque d’espace.

« Imagine-toi quatre hommes assis sur la soupente des toilettes, dans un coin du dortoir, un espace d’à peine 1,5 m²… Tu vas rire : quand nous avons été transférés dans une autre cellule, l’un d’entre nous a pensé aller s’assoir sur la soupente des toilettes. Mais cette fois il n’y en avait même pas ! »

Ils n’ont interrogé mon mari qu’au bout de huit jours. C’est dire que son arrestation n’était pas destinée à recueillir des informations, mais tout simplement à punir, à mettre à l’épreuve, à détruire la dignité humaine. Rien de plus.

Rue de la Dignité (Talbisseh)

(A suivre)

Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/07/12/lettres-de-syrie-10/



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