Lettres de Syrie (19) de Joumana Maarouf – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 février 2013

Premier février 2013

Bonjour…

Bassel a été tué à l’aéroport de Taftanaz. Deux semaines entières, lui et ses camarades ont attendu des renforts de l’armée régulière, mais personne n’est venu. La dernière fois qu’il avait retrouvé sa famille, pour une brève permission, ses proches lui avaient conseillé de ne pas retourner là-bas. Son cousin, qui est dans l’Armée Libre, lui avait affirmé que l’aéroport allait tomber très bientôt. Bassel avait rétorqué que le régime était fort et l’aéroport si bien protégé que sa prise était impossible. A la fin de la discussion, il avait fini par dire que, là-bas, il n’était qu’un simple comptable, qu’il ne portait pas les armes et qu’il avait besoin de son salaire pour aider sa mère à élever ses cinq sœurs et son frère handicapé. Sa mère l’avait encouragé à retourner « au travail », selon son expression. Elle avait expliqué que refuser de se rendre dans une zone militaire pouvait lui coûter la vie, que ceux qui ne se présentaient plus étaient perçus comme des traîtres et qu’on pouvait les exécuter sans pitié.

Tous les jours, Bassel téléphonait à sa mère. Trois jours avant sa mort, il lui avait demandé de prier pour lui. Le jour suivant, il lui avait déclaré : « Les officiers se sont enfuis et nous ont laissés ici. On est assiégé. On n’a plus ni munition ni nourriture. Ils nous ont promis des renforts, mais rien n’arrive ». Le troisième jour, il avait dit : « Demande à mes soeurs, à mes amis et à mes proches de me pardonner ». Quelques heures plus tard, il ne répondait plus au téléphone. Sa mère, à l’autre bout du fil, gémissait et tentait de le joindre une nouvelle fois, puis une autre encore. Après de multiples tentatives, quelqu’un a fini par décrocher. Il a dit : « Votre fils est mort. Nous l’avons enterré avec ses camarades, ici, sous la terre de l’aéroport. Que Dieu ait leur âme et qu’il leur pardonne. Je suis de l’Armée Libre. Je suis désolé. C’est la volonté de Dieu ».

Sa mère a pleuré toutes les larmes de son corps. Elle a organisé une cérémonie funèbre symbolique en hommage à son fils enterré au loin, dans un lieu inaccessible. Puis elle s’est brusquement souvenue que ce fils touchait un salaire. Elle en avait besoin pour nourrir ses cinq filles et son autre fils handicapé. Elle l’avait entendu dire qu’au cas où il mourrait en martyr pour le régime, l’Etat lui fournirait des compensations satisfaisantes. Quelques temps plus tard, elle s’est rendue à l’administration générale de l’armée. Elle leur a dit que son fils avait été tué à l’aéroport de Taftanaz, et qu’elle souhaitait savoir les démarches à effectuer pour pouvoir toucher sa solde ainsi que les compensations.

Elle s’est entendu répondre avec une froideur extrême : « Et comment être sûr que votre fils est bien mort en martyr, et qu’il n’a pas déserté pour rejoindre les groupes terroristes ? Nous ne pouvons rien vous donner avant de voir sa dépouille. C’est seulement lorsque nous aurons vu son cadavre que nous pourrons le considérer comme martyr ».

Je dois ici faire une remarque. La majorité des conscrits tués durant les batailles entre forces du régime et rebelles sont enterrés dans des fosses communes. Parfois, leurs cadavres sont purement et simplement abandonnés. Leurs familles ne touchent aucune compensation, et l’Etat ne leur verse aucune solde. Evidemment, ce traitement ne s’applique pas aux officiers, et surtout pas à ceux dont la loyauté est au-dessus de tout soupçon…

Chaise (Youssef Abdelki)

===

2 février 2013

Bonjour…

J’ai encore des choses à te raconter à propos de Taftanaz. Cette fois, l’histoire m’a été rapportée par un officier de l’armée de l’air.

Lorsqu’il est rentré chez lui, sa famille croyait qu’il était mort. On leur avait dit qu’il avait été tué pendant la prise de l’aéroport. On leur avait même affirmé que son avion avait été touché pendant qu’il essayait de prendre la fuite.

L’homme a raconté ainsi son aventure :

« On attendait des renforts, mais le commandement nous a abandonnés. Ils n’ont pas même pensé à nous envoyer de quoi manger. On était assiégés. La plupart des officiers et des pilotes ont pris la fuite, et la majorité des avions ont été transférés ailleurs. Jamais je n’aurais pu imaginer que des chefs pourraient sacrifier aussi facilement ceux qui avaient défendu l’aéroport jusqu’à la dernière balle. Je leur ai téléphoné. Je leur ai dit que le seul appareil à pouvoir encore décoller était le mien, mais qu’il y avait encore beaucoup de conscrits et quelques officiers, et qu’ils allaient tous se faire tuer si je les laissais derrière mois… Ils m’ont ordonné de ne prendre à bord que les officiers. Ils n’étaient pas très nombreux. On est monté dans l’avion, mais on n’a pas pu décoller. Les conscrits s’étaient accrochés aux ailes. Ils avaient décidé de ne pas nous laisser nous envoler. On leur a ordonné de s’éloigner, mais ils n’ont pas obéi aux ordres. Ils paraissaient menaçants. Je suis alors descendu de l’appareil et je leur ai dit : « Soit on vivra tous, soit on mourra tous. Partons dans la direction vers laquelle l’ennemi dirige ses tirs ». On a rampé sur le sol pendant vingt heures. On a déchiré tous nos vêtements. Mais finalement, on s’en est sorti ».

Personnellement, j’éprouve quelques doutes sur la fin héroïque de ce récit. Mais, si on recoupe ce qu’il raconte avec l’histoire de Bassel, on peut se faire une idée du dernier jour dans l’aéroport. Cela me rappelle étrangement la scène de bagarre pour embarquer dans les canaux de sauvetage du Titanic, et la discrimination qui s’opère alors entre qui a le droit ou non de survivre.

J’aurais tant d’histoires à te raconter… J’ai choisi cette fois-ci celle des officiers et des conscrits, car ce sont eux qui permettent encore au régime de tenir.

Je lis dans les commentaires que certains doutent de mon identité et des histoires que je raconte. J’aimerais leur répondre que je vis à Damas, que j’ai un vrai nom, et une vraie famille. Un jour viendra où je pourrai révéler mon identité sans avoir peur que le régime assassine mes enfants ou me jette en prison. Un jour viendra où je pourrai aussi révéler l’identité des gens dont je parle. Ils vivent tous ici en Syrie. Ils sont bien plus réels que certains ne l’imaginent. Je n’écris pas pour gagner à mon peuple leur compassion. Elle ne nous servirait à rien. Je n’écris pas non plus pour leur soutirer de l’argent… J’écris pour qu’ils se souviennent de ces gens, car il y aura peut-être un jour où je ne serai plus là pour le faire.

Cinéma (Khaled Jalal)

===

5 février 2013

Bonsoir.

Il y a dans le quartier de Bahsa, au centre de Damas, un marché de meubles d’occasion. On l’appelle « souk des voleurs ». Tous les jours, je passe à côté en me rendant à mon travail. C’est surtout le cas depuis la fermeture de la plupart des grands axes du centre-ville Et tous les jours je suis horrifiée par l’incroyable extension de ce souk. On dirait qu’une tumeur cancéreuse se développe en plein cœur de la ville.

Hier, alors que je passais par là, j’ai vu une femme d’environ soixante ans assise sur le trottoir en face d’un lot de meubles. Elle pleurait à chaudes larmes. Elle attirait l’attention de nombreux passants. Je me suis approchée d’elle. Je n’ai pu m’empêcher de lui demander : « Excusez-moi… Pourquoi pleurez-vous ? Puis-je vous être utile ? » Sans même tourner la tête vers moi, elle a désigné un ensemble de meubles noirs. Ils étaient encore neufs et semblaient de valeur. Et elle m’a dit, en haussant bien la voix : « Ces meubles, ils sont à moi ! »

C’est ainsi que les Syriens « échangent » leurs affaires ! Quelqu’un les vole, les armes à la main, dans l’un des quartiers attaqués par le régime. Il les vend à un commerçant du « souk des voleurs ». Quelqu’un d’autre vient les acheter. Ayant fui sa maison, il a loué un appartement et il a besoin de le meubler. Il y a le même genre de souk à Homs. Là-bas, on l’appelle « souk des sunnites », car on y vend les affaires volées dans les quartiers sunnites de la ville. Dans le quartier de Somariyeh, à Damas, il y a aussi un marché d’objets volés. Je connais un homme qui y a racheté tout le mobilier de sa maison à ses voleurs pour cinquante mille livres syriennes. J’ai même entendu parler d’un dentiste qui, lui aussi, a racheté tout son matériel à ceux qui le lui avaient volé, sans dire un seul mot de peur de faire capoter la vente.

Les Syriens « échangent » aussi leurs maisons ! Beaucoup ont quitté le pays, terrorisés par la brutalité du régime. Si leurs maisons se trouvent dans des quartiers loyalistes, elles deviennent un butin de guerre. L’une de mes amies habite à Dahiyat al Assad. C’est un quartier de la banlieue favorable au régime. L’appartement en face du sien appartient à une femme, opposante notoire. Il y a quelques mois, un officier est arrivé. Il a cassé le verrou de la porte. Il s’est installé dans l’appartement comme s’il était chez lui, au vu et su de tous les voisins. Personne n’a osé ouvrir la bouche. Je ne parle même pas de ceux qui se sont ouvertement félicités que cette « traîtresse » perde ainsi son bien. Mon amie a essayé de demander comment, pourquoi et de quel droit on avait pris la maison de cette femme. L’officier l’a fait taire d’une simple phrase : « Fais attention à ton fils, car tu n’as que lui à ce qu’on m’a dit… »

J’ai une autre amie qui est mariée à un alaouite. Ils habitaient dans un quartier sunnite de Homs. Ils ont dû quitter leur maison, car son mari était menacé à la fois par des membres de sa propre famille, qui le savaient opposant, et par des opposants fanatiques, qui le savaient alaouite… Ils sont donc venus s’installer à Damas avec leurs enfants. Ils y ont trouvé un logement. Mais, avant de quitter Homs, ils ont loué le leur à une famille sunnite. Mon amie raconte que, depuis des mois, ses locataires ne répondent plus au téléphone. Elle a peur de ne plus jamais pouvoir retourner là-bas, car la haine qui s’est développée au cours des deux dernières années semble s’être installée pour plusieurs décennies.

Les Syriens « échangent » la violence, la haine et la mort. Ils « échangent » l’amour, la compassion, les abris et les maisons. Ils « échangent » les couvertures, les vêtements et la nourriture. Mais ils se partagent la peur, la terreur et la mort. Ces trois-là ne font pas de distinction entre nous. La plupart du temps, la mort arrive en un éclair. Elle ne prend même pas le temps de nous écouter parler de manière à savoir, en identifiant notre accent, de quelle région nous sommes originaires…

Zabadani

===

7 février 2013

Bonsoir.

La plus jeune de mes filles était tellement excitée aujourd’hui, qu’elle n’a pu attendre d’arriver à la maison pour m’en expliquer la raison : elle venait de découvrir que sa meilleure copine, Joudy, était « opposante »…

– Comment l’as-tu su ? Lui ai-je demandé.

– On parlait de téléphones portables. Je lui ai dit : « Quand je serai grande, je m’achèterai un portable Galaxy. Il coûte 25 000 livres ». Elle m’a répondu : « Mouais… Mais faudrait pas déjà qu’on en finisse avec ce président…! »

Elle a continué :

– Maman… Joudy m’a parlé de la fille de ses voisins. Elle m’a dit que ses parents lui mentent. Ils lui disent que son père est à Bloudane, et qu’il répare la maison parce qu’elle a reçu des balles… Mais c’est pas vrai… C’est triste, maman… Elle ne sait pas « qu’ils l’ont pris ».

– Qui l’a pris ?

– C’est toi qui me demandes ça…?

Elle parlait avec emportement. Je te rappelle que ma fille a dix ans à peine :

– Ces sont les moukhabarat qui l’ont pris, bien sûr !

– Tu veux dire qu’ils l’ont arrêté ?

– Oui ! Enfin, ce n’est pas clair ?

Elle a ajouté :

– J’ai dit à Joudy qu’il allait sûrement sortir, comme est sorti papa, et mon oncle, et Hind, et… Mais… tu sais, cette fille adore son père. Joudy va tous les jours chez elle pour jouer avec elle et la distraire. A ton avis, maman, c’est possible qu’il ne sorte pas ?

Elle a répété plusieurs fois la question. Son petit visage a trahi une terreur soudaine. En mon for intérieur, je me débattais aussi avec ma peur.

Les détenus… C’est une boule dans notre gorge, un stigmate au front de notre époque. J’ai pensé à cette petite qui demandait où était son père, à sa mère qui lui mentait. Jusqu’à quand pourra-t-elle lui dissimuler la vérité ? Et que se passera-t-il s’il ne revient pas ?

Ayham Ghazoul n’est pas revenu. Il est mort sous la torture… Tant de gens ne sont pas revenus… Ou bien ils sont revenus handicapés physiques ou handicapés mentaux. Souvent sous forme de cadavres. Je pense à un jeune homme dont je connais la famille. Il avait vingt-quatre ans, comme Ayham. Il y a quatre ans, sa sœur lui avait donné un de ses reins. Quand ils l’ont arrêté, la première chose qu’ils ont faite a été de viser dans son corps le rein de sa sœur. Puis ils ont envoyé le cadavre à sa famille en leur interdisant d’organiser des condoléances… Il y a tant d’histoires sur les détenus torturés jusqu’à la mort. Une détenue libérée le mois dernier nous a raconté qu’une des pires méthodes de torture pratiquées sur les femmes actuellement est de les forcer à assister à une séance de torture chez les hommes. « Ils t’emmènent à la salle de torture, et ils te mettent devant un homme accroché depuis des jours par les mains ou par les pieds. Un homme qui gémit de douleur et qui les supplie de le détacher un instant. Puis ils se mettent à faire pleuvoir sur lui les coups et les insultes, et tu dois regarder. C’est la pire méthode de torture, la plus monstrueuse ».

Pour en revenir à la question de ma fille, à ton avis, que se passera-t-il si le père de la petite voisine ne revenait pas ?

Balançoire (Mana Neyestani)

 

(A suivre)

 

Avec courage et lucidité, malgré tristesse et désespoir,
Joumana Maarouf
continue de livrer ici son 
témoignage personnel
d’institutrice syrienne confrontée à la révolution et à la répression.

Pour accéder aisément à ses lettre précédentes :
1234567891011121314151617 et 18

=====

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/14/lettres-de-syrie-19/

date : 14/02/2013



Inscrivez-vous à notre newsletter