Lettres de Syrie (23) de Joumana Maarouf – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 4 juillet 2013

Après quelques semaines d’interruption qu’elle a passées hors de Damas,
Joumana Maarouf
livre de nouvelles pages de sa vie quotidienne,
poursuivant son témoignage sur la manière
dont les Syriens vivent et survivent dans la révolution
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11 juin 2013

Je vais te rapporter aujourd’hui quelques récits venus de Jdaydeh Fadl, une ville des environs de Damas.

Oum Yahya est une femme d’une soixantaine d’années. Elle a deux fils dans l’Armée libre. Elle est sans nouvelles d’eux jusqu’à ce jour.

Lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai eu du mal à la regarder en raison de la brûlure qui couvre son visage, et qui a complètement déformé sa lèvre inférieure. Mais dès qu’elle s’est-elle mise à parler, je n’y ai plus du tout pensé. Son éloquence est exceptionnelle, ses phrases habiles, et elle sait convaincre ses interlocuteurs. Quant à la brûlure, on dit qu’elle s’est produite quand ses deux fils aujourd’hui disparus étaient petits. Une poêle d’huile bouillante allait se renverser sur l’un d’eux, elle l’a écartée brusquement, une grande quantité d’huile en a jailli, lui brûlant le bras, le cou, et le bas du visage.

« Les garçons ont fait une erreur en entrant à Jdaydeh », dit-elle. « Je leur disais : mes fils, vous êtes peu nombreux, vous ne pourrez pas affronter l’armée et toutes ses armes. On est entouré de tous côtés par des casernes militaires et des zones loyalistes ! Mais voilà, ils sont jeunes, et ils ont la tête dure. « Si vous entrez, ils vont démolir la ville sur ses habitants », leur ai-je dit… Mais que peut-on y faire, c’est notre destin… »

Sa fille prend la parole : « Nous, on n’a pas du tout quitté la maison.. Ma mère allait d’une rue à l’autre pour prendre des nouvelles des gens.. L’armée est entrée par le nord. Les révolutionnaires avaient miné toutes les entrées, mais un espions marchait devant les soldats et les informait précisément de l’emplacement de chaque mine. Le chien ! Il marchait sans même se cacher le visage ! Pendant de longs mois, il a prétendu être un révolutionnaire comme eux. Il a eu connaissance de tous les plans, et il en a informé les services de sécurité. Ils n’étaient que trois cent jeunes avec des armes légères ! Comment auraient-ils pu tenir ? »

Je regarde la mère qui s’apprête à interrompre sa fille, et je vois des traits harmonieux, un visage débordant d’amour. « C’est la volonté qui compte, ma fille. Leur volonté était forte. Et ils auraient pu tenir si l’Armée libre à Quneïtra et Khan al-Cheikh les avait soutenus. On dit qu’ils sont venus, mais que des agents de sécurité se sont déguisés en membres de l’Armée libre, les ont attendus au sud de la ville, et les ont exécutés quand ils sont entrés ».

– « Ce sont des mensonges, personne n’est venu », répond la fille.

La mère reprend : « Le mari de notre voisine est dans l’Armée libre. Quand l’armée régulière a attaqué le quartier, il s’est enfui avec ceux qui l’ont pu. Mais ils sont entrés chez lui et ont emmené sa jeune épouse. Elle est revenue quelques jours après. L’expression de son visage était méconnaissable. Impossible de savoir ce qu’elle avait enduré. Elle nous a raconté qu’ils l’avaient emmenée à la caserne toute proche. « Tourne la tête vers le mur ». En tournant la tête, elle avait vu des lambeaux de chair humaine accrochés à la paroi, reste de fusillés. Elle avait eu envie de vomir, mais elle ne pensait qu’à la balle qui allait l’atteindre. Elle n’a pas dit dans quelles circonstances ils l’avaient libérée, mais elle est complètement brisée. On raconte qu’ils l’ont violée tour à tour une semaine entière ».

« Comme tu vois, nos maisons sont construites sans permis, collées les unes aux autres, et la plupart d’entre nous sont des déplacés venus du plateau du Golan. Quand nous avons quitté le Golan, j’étais petite. Je me souviens que ma mère avait dit qu’il ne fallait pas trop s’éloigner, que nous reviendrions vite à notre village. Il y avait ici dans notre quartier des alaouites de la côte, mais ils se sont tous enfuis quand l’Armée libre a annoncé qu’elle allait libérer la région. Les jeunes de l’Armée libre ont fait des trous dans les murs pour faciliter la fuite de maison en maison en cas d’attaque de l’armée. Quand les agents de sécurité ont vu ça, ils se sont mis dans une colère folle. Ils ont entrepris de casser les murs de toutes les maisons qui ne l’avaient pas déjà été… »

« Regarde la cuisine.. Quand ils ont voulu y entrer, il n’ont pas utilisé la porte, mais ils ont fait un trou dans le mur ! » En riant, Oum Yahya me montre le trou dans le mur de la cuisine, qu’elle a recouvert d’un tissu.

« Mais ils ne sont pas tous mauvais dans l’armée. Une fois je marchais, j’allais chez les voisins, et je suis passée à côté d’un soldat. Il m’a dit : « Hajjti, marche plus près du mur, faudrait pas qu’ils te tirent dessus… » Imagine-toi ! Il vient avec l’armée pour tuer mes enfants, et malgré cela, quand personne ne le voit, il me montre qu’il s’inquiète pour moi ».

« Il y aussi l’histoire de mon voisin. Ils sont entrés chez lui pour fouiller la maison. Un soldat lui a demandé : « S’il te plait, est-ce que je peux appeler ma femme de ton portable, juste deux minutes ? Elle devait accoucher il y a deux jours, et je voudrais prendre de ses nouvelles ». Notre voisin lui a donné son téléphone. Le jeune homme s’est mis dans un coin pour appeler en cachette, puis il est revenu en souriant : « J’ai eu un garçon ». « S’il te plaît, ne dis pas aux autres que j’ai appelé de ton téléphone ! » « Eh bien, prends le portable et parle autant que tu veux ! » a dit le voisin. « Non ! Reprends-le ! S’ils apprennent ça ils vont me pendre ! »

Les histoires d’Oum Yahya n’ont pas de fin. Mais je n’ai pas le temps d’en dire plus aujourd’hui. Je te raconterai d’autres histoires venues de la même ville dans une prochaine lettre.

« Mère du martyr, nous sommes tes enfants »

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13 juin 2013

Aya est une enfant de quatre ans. Elle a un déficit de croissance évident. Sa mère raconte que, depuis l’entrée de l’armée à Jdaydeh al-Fadl, la petite se réveille la nuit terrifiée, en criant : « le garçon est tombé sur son père et il est mort ».

Je demande :

– Est-ce qu’elle a vraiment vu une scène comme ça ?

– Oui. Ils les ont conduits dans sa maison, et ils les ont exécutés sous les yeux de la petite.

Une fois, j’ai vu la photo d’un nazi qui, d’une main, pointait son fusil sur la tête d’un homme, et de l’autre, cachait les yeux d’un petit enfant de l’âge d’Aya pour qu’il ne voie pas le crime. En fait, je ne sais plus si j’ai vu cette scène dans un film, un tableau, une photo, ou si je l’ai purement et simplement inventée. L’idée est que tout militaire, si criminel fut-il, se modère un peu en présence d’un enfant.

Pour le malheur de cette petite, sa maison est située dans la partie nord de la ville, celle par laquelle l’armée est entrée à Jdaydeh al-Fadl. Habituellement, les soldats exécutent leurs ennemis sur le champ de bataille, mais ici, le champ de bataille est un quartier surpeuplé. C’est donc dans les maisons, habitées par les enfants, les femmes et les vieillards, qu’ils ont procédé aux exécutions.

Les soldats sont entrés avec deux hommes et un adolescent qui était le fils de l’un d’eux. Ils ont d’abord tué les deux adultes. Le fils a été contraint d’assister à l’exécution. Aya et sa mère aussi. Puis un des deux soldats a braqué son fusil sur la tête du garçon et a tiré. Le garçon est tombé sur son père. Comme dit la petite. Et il est mort. Voilà la scène qui s’est gravé dans l’esprit d’Aya, et que rien ne saurait effacer.

Elle est aujourd’hui comme des milliers d’autres enfants syriens, dont la famille n’a pas les moyens de payer un visa pour un pays du Golfe ou d’Europe, et qui n’ont pas eu la « chance » de se réfugier dans un camp aux frontières. Elle est comme ces milliers d’enfants qui ont besoin d’un traitement psychologique de longue durée. Traitement qu’elle ne risque pas de trouver ici aujourd’hui. Pas plus que demain, sans doute.

« Notre avenir veut la chute du régime »

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14 juin 2013

Oum Mohammed est une femme d’une trentaine d’années. Elle a deux garçon de six et dix ans. L’aîné, Mohammed, qu’on surnomme Hammoudeh, est, d’après sa mère, un enfant têtu.

Quand l’armée est entrée, il était au bout de la rue avec les autres enfants. Ils essayaient de comprendre ce qui se passait et où étaient exactement les soldats. Hammoudeh ignorait les cris de sa mère qui voulait qu’il rentre. Il s’est sauvé avec des jeunes gens. Il a pris un fusil et il est parti « aider les révolutionnaires ». Alors qu’il cherchait les hommes de l’Armée libre dans les ruelles étroites, il s’est soudain retrouvé nez à nez avec les soldats de l’armée régulière, les chabbiha et les agents de sécurité. Ils l’ont forcé à les amener chez lui. Il a dû marcher devant eux et frapper à la porte. A peine la mère avait-elle ouvert qu’ils l’ont violemment repoussée au milieu de la pièce, ont fermé la porte derrière eux et se sont mis à le rouer de coups devant sa mère et son frère. La mère les suppliait et tentait d’intervenir, mais ils la repoussaient brutalement.

Elle raconte : « Je voulais embrasser leur chaussure, mais je n’ai même pas pu m’approcher. J’ai rampé par terre pour essayer d’arriver à lui entre leurs bottes. Alors il y en a un qui a attrapé ma tête entre ses jambes et s’est mis à serrer. J’étais sur le point d’étouffer. Et lui, il riait. Il riait comme s’il regardait un film comique. Après ils se sont arrêtés. Ils nous ont mis contre le mur, moi et les deux petits, et ils m’ont dit : « Choisis lequel des deux tu veux qu’on tue, sinon on vous tue tous ». J’ai répondu : « Tuez-moi et laissez les deux petits, ils n’ont rien fait. Ou bien tuez-nous tous ». Après quelques instants d’un silence effroyable, ils se sont mis à rire et ils sont partis ».

Comme tu vois, ces deux enfants auraient également besoin d’un suivi psychologique pour se débarrasser d’une telle scène. Mais, même s’ils trouvaient un tel traitement, le problème essentiel en sera-t-il réglé ? Il ne le sera pas avant que nous ne sortions de tout cela. Avant que cesse cette violence. Avant que ce régime ne sorte de notre vie, ou que nous, tous les Syriens, d’un seul coup, sortions de cette vie.

« Nous demandons à être frappés par une bombe atomique, pour en finir de nous… et de la famille al-Assad »
(Kafr Nouboul (08.05.2012)

(A suivre)

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source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/07/04/lettres-de-syrie-23/

date : 04/07/2013



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