Lettres de Syrie (25) – Lettres de Joumana Maarouf – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 novembre 2013

Éprouvée par la tournure de plus en plus incertaine de la situation dans son pays, 
manquant  parfois d’accès à internet et parfois de ressort,
Joumana Maarouf
n’en continue pas moins de livrer à son amie
ses pensées et ses réflexions. 

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26 août 2013

Bonsoir, ma chère amie.

J’aimerais te faire partager la lettre que j’adresserais à Bachar al-Assad, si je le pouvais.

« Vous dîtes, Monsieur le président, que si les Américains frappent la Syrie, ils peuvent s’attendre à une nouvelle guerre du Vietnam. Il pourrait certainement en être ainsi… si le peuple syrien était de votre côté, si vous n’ouvriez pas le feu sur lui jour et nuit. Les Syriens n’ont jamais vraiment pu sentir les Etats-Unis et l’Occident. Mais l’arme chimique nous a fait perdre toute sensation. Devant tant de sang et d’humiliation, nous sommes prêts à nous raccrocher à un fétu de paille. Ce n’est pas nous qui avons choisi. Souvenez-vous que la balle était dans votre camp.

Quel Vietnam, Monsieur le président ? Comment les Vietnamiens auraient-ils pu donner aux Américains cette leçon historique s’ils n’avaient pas été unis autour d’un homme ? Comment pourriez-vous repousser une agression extérieure alors que votre prestige intérieur est détruit, et votre peuple assiégé, affamé, humilié ?

Comment convaincre mon amie Oum Ali que l’Amérique et l’Occident ne valent pas mieux que vous ? « Ils n’ont pas encore tué mes enfants, alors que lui, il vient de le faire ». Voilà ce qu’elle va me répondre.

Comment convaincre Ahmad, mon élève qui n’a pas encore dix-sept ans, de diriger son fusil vers l’ennemi extérieur, et pas sur sa propre armée, dont l’injustice l’a abreuvé de désir de vengeance ?

Non, Monsieur le président, vous ne trouverez personne à vos côtés. Aucune manifestation ne sortira dans les villes syriennes pour dénoncer les frappes aériennes. Pas une seule femme ne priera pour vous, et vous ne trouverez pas dans nos cœurs la moindre marque de « résistance ». Cette « résistance » que nous étions contraints de sanctifier. Elle signifiait qu’il fallait renoncer à être libre « pour l’éternité ». Chaque maison que vous brulez nous rappelle votre « éternité ». Depuis l’enfance, la « résistance » nous a abreuvés de servilité et d’humiliation. Vous n’avez cessé de nous répéter que vous nous aviez offert la sécurité, et voilà que la Syrie devient un pays où même les rats ne se sentent pas tranquilles.

Le moment est venu, Monsieur le président, de vous sacrifier pour nous. Ou bien pour la Syrie. Ou peut-être pour sauver votre peau ? S’il est placé dans une telle impasse, tout leader national, même un dictateur, ne démissionne-t-il pas pour sauver ce qui reste de son pays ?

Ou bien l’assassin de nos enfants n’entend-il rien ? »

Manifestation dans la Ghouta orientale, au lendemain de l’attaque chimique

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9 septembre 2013

Bonjour !

Comment vas-tu ?

Je change sans arrêt d’avis. Ce que j’écris un jour, je ne le pense déjà plus le lendemain. Il y a quelque chose qui nous dépasse. Tout le monde a peur. Les gens se bousculent pour faire des réserves de nourriture en prévision des prochains jours. A Damas, le sac de pain a atteint les 200 livres.

Les loyalistes, qui ne regardent que la chaine syrienne, vivent dans un autre monde. « Ah bon ? Hein ? Quoi ? » Répondent-ils comme des idiots quand on leur dit que les frappes approchent.

Les opposants sont divisés. Certains sont contre l’intervention extérieure, et parlent d’une solution politique chimérique. Certains sont pour une frappe américaine sur certains aéroports et bases militaires d’où le régime tire des missiles et des obus sur les autres régions. A mon avis, très peu désirent une intervention terrestre. J’entends beaucoup de jeunes activistes dire : « Tout ce que nous attendons d’eux, ce sont des armes, afin d’être en mesure de changer le rapport de force sur le terrain, et obliger ainsi Assad à partir ».

Quant à moi, je souhaite que tout ceci soit le paroxysme de l’amertume et du désespoir, mais quelque chose me dit que davantage nous attend encore. Encore plus d’égarement. Plus de mort. Comme on dit : « Pleurera bien qui pleurera le dernier ». C’est celui qui reste vivant qui verse le plus de larmes.

Un de mes amis est dans l’armée libre à Nabak. Je lui ai demandé par internet ce qu’il pensait de la frappe imminente. « Si elle se produit, on sera débarrassés de quelques armes qui auraient servi à nous tuer. Et si elle ne se produit pas, nous sommes là, et nous continuerons à faire ce que nous avons à faire. De toute façon on n’a pas d’électricité, et quand elle revient, on préfère se détendre en regardant un match de football ou un film romantique. Au diable les Etats-Unis et le monde ! Ils ne savent que parler. Ils veulent nous faire perdre notre temps avec leurs débats stupides ». Voilà ce qu’il m’a répondu…

Mon amie Samour a rejoint son mari dans la Ghouta orientale depuis quatre mois. Elle m’a écrit ceci : « Depuis la nuit de l’attaque chimique, à chaque fois qu’on entend un missile tomber, on crie : « N’ayez pas peur ! C’est un missile Hatf ! Pas de gaz ! » Et on rit. Se faire gazer est bien pire que de mourir d’une autre façon. Je l’ai vu dans les yeux des enfants asphyxiés. »

Les enfants asphyxiés

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7 octobre 2013

Bonjour,

Comment vas-tu ? Moi ça va.

Le pire qui puisse arriver, c’est de se mettre à accepter l’inacceptable, simplement par habitude. Par habitude, nous commençons à trouver normal de voir des hommes en armes dans la rue. Ils prennent même le bus avec nous. Il y a quelques jours, le bus a démarré avant que je me sois assise. J’ai perdu l’équilibre, et n’ai rien trouvé d’autre à quoi me raccrocher que le fusil de l’un d’entre eux, qu’il tenait bien droit.

Le pire, c’est que nous nous sommes habitués à entendre le bruit des obus tirés d’un lieu proche, et à deviner leur destination : Jawbar, Qaboun, Berzeh, Mu’adamiyeh, Dareya, etc. Puis nous reprenons notre discussion sur ce que nous allons cuisiner aujourd’hui. Nous nous sommes habitués à entendre les tirs de mortier qui tombent à côté de nous, et à nous réjouir de ne pas être de ceux que leurs éclats ont blessés.

Nous nous sommes habitués à ne pas parler politique au travail car le ministre l’a interdit, à ce que nos salaires soient déjà dépensés au début du mois, à ce que notre pouvoir d’achat se soit réduit au strict minimum, à passer autant d’heures dans les transports qu’au travail, et à éprouver de la reconnaissance à l’égard d’un soldat qui nous témoigne un minimum de respect.

Le pire qui puisse m’arriver, c’est d’entendre les histoires les plus terrifiantes sans pour autant me laisser impressionner comme il se doit, car j’ai décidé de ne pas tomber malade, de veiller sur ma tyroïde et ma tension. Aujourd’hui par exemple, j’ai entendu qu’une de mes voisines a été convoquée au siège de la police militaire à Qaboun, où on lui a annoncé que ses trois fils détenus étaient tous morts. Les motifs cités étaient variés : hypertension, crise cardiaque, attaque cérébrale. Comment trois frères, dont l’aîné a vingt-huit ans, peuvent-ils mourir d’un seul coup de maladies qui d’habitude touchent les personnes âgées ?

Le pire c’est que je sois obligée de raconter à nouveau ces histoires. Deux ans que je raconte les mêmes. Peut-être me suis-je habituée à les rapporter, tout comme tu t’es habituée à les entendre.

En tous cas, notre correspondance m’a manqué.

Salut !

Des enfants jouant à enterrer un martyr

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22 octobre 2013

– Tu es Palestinien ?

– Oui.

– Alors tu es un fils de pute ?

Le chauffeur n’a pas répondu. Le soldat avait passé la tête par la fenêtre du taxi. Il agitait la carte d’identité devant son visage. Je priais pour que le conducteur ne se mette pas en colère et n’insulte pas le soldat. Je voyais déjà le résultat. Cet homme allait perdre la vie au premier signe de protestation, quel qu’il soit. L’homme a respiré comme une montagne. Oui, il m’a semblé entendre le fracas de sa respiration. Sa poitrine était pleine de colère, et le soldat, la carte à la main, attendait sa réaction.

– Alors ? Tu m’as pas répondu, fils de pute !

Quelques instants se sont écoulés, infiniment lourds. Puis le soldat a éclaté de rire, découvrant une rangée de dents jaunes. Je me suis demandé comment on pouvait être odieux à ce point aussi tôt le matin.

J’ai soupiré de soulagement quand il a rendu sa carte au chauffeur et a tapé sur le capot de la voiture. « Tu peux y aller ».

Le chauffeur a pris la carte et appuyé sur l’accélérateur. Mais au premier tournant, il m’a demandé de descendre.

– On les connaît bien…Ai-je dit, essayant de le réconforter.

Mais il n’a pas cédé.

– Descends.

Puis il est parti à toute vitesse, sans me regarder.

Depuis ce jour-là, je le cherche parmi les chauffeurs de taxi. Est-il retourné vers le soldat pour se venger ? Est-il parti s’engager dans une des factions armées de l’opposition ? A-t-il quitté en secret le pays sur l’une de ces embarcations susceptibles de couler ? Toutes les éventualités ne sont-elles pas ouvertes devant cet homme ?

Le soldat odieux n’est pas l’exception, mais la règle. Une règle selon laquelle tous les Palestiniens sont des ennemis appartenant à Al-Qaeda, que l’armée combat au camp du Yarmouk. En effet, le régime et ses partisans désignent tous les opposants armés islamistes par le terme Al-Qaeda. Mais peut-être ce chauffeur de taxi a-t-il fui le camp, effrayé autant par les islamistes que par les représailles aveugles du régime. Aujourd’hui les habitants du Yarmouk, comme hier ceux de Deraa, Mu’adamiyeh, Douma, Homs, Deir Ezzor etc., sont présumés coupables jusqu’à preuve du contraire.

Dans le microbus qui vient de Jdaydet Artouz, un soldat examine l’une après l’autre les cartes d’identité des passagers. Il remarque la photo d’une belle jeune femme. Il manipule la carte avec attention, puis s’écrie, comme s’il avait atteint l’objet de ses désirs :

– Qui est Samar ?

Une jeune fille de vingt ans lève le doigt comme une écolière. C’est à peine si un son sort de sa bouche.

– Moi…

Le soldat ne l’entend pas et continue à tonner :

– Tu es d’où ?

La jeune fille tremble, elle pâlit, les mots se figent dans sa gorge.

– Tu es de Hurra ? Toi aussi tu veux la liberté ? Lance-t-il comme une accusation à la face de tous les passagers. Le village de la jeune femme, « Hurra », signifie en effet « libre » en arabe.

Elle a tellement peur qu’elle n’arrive plus à respirer. Elle essaie de parler mais n’y parvient pas, et son index reste levé même après que le soldat ait refermé la porte et frappé sur la paroi du microbus pour qu’il redémarre.

Par hasard, la jeune passagère vient d’un village appelé « Hurra », dans le district de Quneitra. Celui qui le baptisa ainsi ne savait pas qu’il causerait à une jeune femme de vingt ans la « phobie de la carte d’identité », à tel point qu’elle en viendrait peut-être à ne plus sortir de chez elle.

Ainsi la carte d’identité devient-elle un instrument de condamnation, dans un pays dont les citoyens sont tous placés, d’une façon ou d’une autre, sur le banc des accusés. A cause d’elle, beaucoup seront jetés dans des cellules ou exécutés sommairement. Beaucoup se retrouveront séquestrés chez eux, et seront contraints de se battre pour interdire l’accès de leurs quartiers à ceux qui viennent chercher, dans les replis de leurs vêtements et même sous leurs os, ces fameuses cartes d’identité, celles d’une patrie noyée dans le sang de ses enfants, tous sans exception.

Lettre de Syrie « à qui veut bien s’y intéresser », de Tammam Azzam

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A suivre

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/11/02/lettres-de-syrie-25/

date : 02/11/2013



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