Lettres de Syrie (26) – par Joumana Maarouf – présentées par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 janvier 2014

Ce sont les difficultés grandissantes de la vie quotidienne en Syrie,
les pertes de temps dans les transports et le manque de sécurité,
les coupures de courant et l’interruption d’Internet,
qui expliquent l’espacement d
es lettres
que Joumana Maarouf rédige,
depuis près de deux ans,
à l’intention de son amie et de ceux qui le sont devenus
à la lecture de ses réactions face aux dramatiques événements dans son pays.

25 octobre 2013

Bien chère amie, bonjour.

Personne ne sait ce qui se passe actuellement à Qoudsaya, ni parmi les habitants de la ville, ni parmi les activistes. J’ai interrogé l’un de ces derniers. Il m’a répondu qu’il en savait aussi peu que moi. Nous avons tous constaté un jour avec surprise que la route était désormais fermée, au niveau du check-point de Safsaf, entre Doummar al-Balad et Qoudsaya, et que les gens, après avoir présenté leur carte d’identité, n’étaient plus autorisés à franchir cette zone qu’à pied.

Depuis le début du siège du camp palestinien de Yarmouk, des milliers de familles palestiniennes ont cherché refuge à Qoudsaya. Les habitants leur ont loué des appartements à des prix très élevés. A vrai dire, ils n’ont pas fait montre de beaucoup de solidarité avec eux. Ils semblaient plutôt les envier : l’UNRWA qui prend en charge les Palestiniens, leur donne en effet quelques dollars, de la nourriture et des vêtements, tandis que, comme tu le sais, les Syriens venus de Mou‘adhamiyyeh, de Daraya et d’autres villes ne reçoivent que les aides modestes des gens du quartier et des associations caritatives.

Qoudsaya se situe à la limite du « carré sécurisé » constitué par Machrou‘ Doummar, Doummar al-Balad, Massaken al-Haras et Dahiyyat Qoudsaya, situés à proximité immédiate du palais présidentiel, lui-même entouré de casernes. Mais la tranquillité dont bénéficie le régime à Machrou‘ Doummar et Dahiyyat Qoudsaya, en raison de la nature de leur tissu social, n’a d’équivalent ni à Qoudsaya, ni à Doummar al-Balad. C’est pourquoi il s’est mis en tête d’y tuer des jeunes et de harceler leurs habitants jusqu’à ce qu’ils déménagent dans des localités voisines. Dans les prisons, il tue quotidiennement des jeunes gens de Doummar, si bien que chaque détenu est considéré d’avance comme un martyr, sauf à bénéficier d’une chance extraordinaire.

Qoudsaya n’est ni totalement avec le régime, ni entièrement avec l’Armée libre. Rien n’indique qu’elle est sous le contrôle de l’un ou de l’autre des belligérants. Il y a un an et demi, les drapeaux et les images du régime avaient disparu des murs, remplacés par les affiches et les drapeaux des révolutionnaires. Mais quand l’armée l’a envahie, incendiée et pillée, il y a plusieurs mois, elle a immédiatement fait disparaître affiches et drapeaux. Les murs sont restés nus, jusqu’au retour de quelques combattants de l’Armée libre, originaires de Qoudsaya elle-même, de Doummar et d’al-Hameh. Ils n’étaient pas nombreux et n’avaient que des armes légères, mais leur présence dans la ville a été accompagnée d’enlèvements, d’assassinats et de pendaisons de soldats. C’est du moins ce que rapportent les partisans du régime… Il s’agissait en tout cas d’actes isolés, probablement perpétrés par des voyous profitant de l’anarchie.

Beaucoup d’histoires de ce genre circulent. Elles varient évidemment en fonction de ceux qui les racontent. Mais, même si ces récits manquent souvent de précision, ils ont provoqué une peur considérable parmi les habitants du voisinage, favorables au régime. Depuis un moment, on a donc commencé à voir des canons pointés vers Qoudsaya depuis les pentes de Dahiyyat Qoudsaya, Jebel al-Wouroud et al-Haras.

Aujourd’hui Qoudsaya et al-Hameh sont assiégés. Il est interdit d’y faire entrer du pain et de la nourriture, et les voitures n’y ont pas accès. La situation peut exploser à tout moment.

Je t’embrasse.

Le rond-point d'al-HamehLe rond-point d’al-Hameh, avant l’invasion de l’armée

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3 novembre 2013

Chère amie, bonsoir !

Depuis quelques jours, le froid s’est fait mordant à Damas. Cet hiver va être rude. Tout le monde parle de la tempête de neige qui s’annonce. Les gens tentent, comme ils le peuvent, de se procurer du bois et du mazout. Je m’apprêtais d’ailleurs à te dire quelques mots de l’augmentation du prix des combustibles et de l’impossibilité d’en trouver. Je voulais aussi te parler du froid. C’est lui qui fait tousser ma fille cadette depuis plusieurs jours. Mais il est devenu aussi difficile de consulter un médecin, que d’acheter des vêtements chauds ou de trouver un moyen de transport.

Que te dire des déplacements ? Damas est étranglée par les barrages. Je ne te dis pas cela pour me plaindre. Ce que je te rapporte, on l’entend partout. Dans le bus, au travail, dans la rue… Un de ces jours, tout le monde va devenir fou d’un seul coup. On a pris l’habitude de voir des gens parler tout seuls dans la rue. A l’école, la conseillère psychologique est complètement débordée. Elle a demandé à l’administration de recruter ou d’ouvrir d’autres postes comme le sien. J’étais une fois présente par hasard dans son bureau. J’ai entendu le père d’un élève lui parler de son fils :

– Il a de très fortes migraines, et il s’évanouit quand il entend les informations. Il ne veut pas aller à l’école, et quand on l’y oblige il est pris de violentes crises d’épilepsie. Je l’ai emmené chez le neurologue, l’otorhino, le cancérologue… Tous m’ont dit qu’il n’avait rien. Le dernier docteur auquel on a rendu visite m’a dit de le conduire chez un psychologue. Croyez-moi, quand il a dit ça, j’ai eu l’impression qu’il m’avait donné une gifle. J’ai pensé… – Dieu nous en préserve ! – mon fils serait-il devenu fou ?

Il y a probablement beaucoup de gens comme ce père de famille. Et les enfants affligés de troubles psychologiques se bousculent dans les cabinets des spécialistes.

– Prenez des calmants, dit mon médecin. Les calmants et les antidépresseurs ont des conséquences bien moindres que celles d’une crise cardiaque, d’une dépression ou d’un accès de folie. Tout le monde doit prendre des antidépresseurs. C’est une ordonnance pour tout le pays !

Il y a quelques jours, je me rendais avec une amie dans une administration. J’ai vu un vieil homme qui pleurait en silence tout en marchant. Ses larmes, comme celles d’un enfant, inondaient son visage. On dit que les larmes tarissent avec l’âge, mais il démentait complètement cette idée. Je n’ai pu résister à l’envie de savoir ce qui lui arrivait. J’ai pressé le pas dans sa direction et lui ai demandé :

– Qu’avez-vous ? Puis-je vous être utile ?

– Non, non. Peut-être suis-je tout simplement en train de perdre la tête… M’a-t-il répondu avant de passer son chemin.

Ces quelques mots m’ont étreint le cœur et j’ai commencé moi aussi à pleurer, exactement comme il le faisait, comme par contagion.

– Qu’est-ce que tu as ? M’a demandé à son tour mon amie.

– Rien. Peut-être suis-je tout simplement en train de perdre la tête…

Tout le monde est en train de devenir fou en Syrie…

"Tout le monde est en train de devenir fou en Syrie..."« Tout le monde est en train de devenir fou en Syrie… »

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20 novembre 2013

Chère amie…

Le siège de Qoudsaya a finalement été levé. On entend dire que les opposants auraient remis leurs armes, mais les habitants de Qoudsaya et de Doummar affirment qu’il n’en est rien. La partie de la ville qui jouxte Massaken al-Haras est passée aux mains du régime. On y voit des portraits du président et le drapeau officiel. L’autre partie demeure sous le contrôle de l’Armée libre.

Je ne suis pas retournée là-bas depuis le siège. La ville s’est vidée de ses habitants, ainsi que des Palestiniens qui s’y étaient réfugiés. Des barricades de terre coupent toutes les routes, les rues principales comme les voies secondaires. Notre voisin l’épicier a ainsi vu sa boutique cernée par des monticules de terre. Il a protesté, affirmant que ça allait tuer son commerce. Cela lui a valu d’être enfermé pendant dix jours dans les prisons de l’armée et des chabbiha.

Oum Hadi est une Palestinienne dont le fils s’est enfui en Turquie, puis en Suède. Il a payé très cher pour arriver jusque là-bas. Il promet aux membres de sa famille de les faire venir d’ici quelques mois.

La route en provenance de Rabweh est entièrement fermée. On ne peut franchir à pied le check-point de Safsaf qu’en produisant un document attestant qu’on habite dans les quartiers de Mansoura, Jadat ou Nazlat al-Ahdath, qui sont pour la plupart habitées par des tcherkesses et des alaouites. La seule voie d’accès passe par Dahiyyiat Qoudsaya. Le prix du taxi service a quadruplé. Et comme les transports sont très rares, les gens se sont habitués à parcourir de très longues distances à pieds. L’ingénieur chinois qui a conçu nos microbus, prévus pour dix personnes, ne s’imaginait certainement pas que des passagers y trouveraient place, accroupis entre les jambes des passagers assis. Aujourd’hui, seize personnes s’y entassent. Nos journées sont marquées par le sceau de l’humiliation. Au point qu’on en oublierait presque le sens d’expressions telles que « dignité » et « amour propre », des mots qui semblent appartenir à un autre monde. Tout est conçu pour nous briser et détruire notre humanité.

Aujourd’hui, j’ai rendu visite à une amie à l’hôpital public. Les infirmiers ont fait entrer dans sa chambre une femme qui sortait à peine du bloc opératoire. Elle souffrait et gémissait. Un autre infirmier s’est présenté peu après. Il a demandé où était la famille de cette malheureuse. Mon amie lui a répondu qu’elle n’avait vu aucun de ses proches. Il a pris l’ordonnance : elle prescrivait une piqûre d’anti-inflammatoire. Une infirmière a fouillé la valise de la femme, mais elle n’y a pas trouvé d’argent. Mon amie, qui partage sa chambre avec cette femme depuis plusieurs jours, leur a dit qu’elle venait de Jawbar. Qu’elle avait perdu sa maison. Que son mari et ses enfants l’attendaient dans une mosquée, car ils n’avaient nulle part où dormir. Que des personnes charitables l’avaient conduite à l’hôpital et avaient acquitté le prix de son opération. Qu’elle n’avait dorénavant plus un sou pour la piqûre, ni même pour le taxi qui la ramènerait à la mosquée…

Quand je suis sortie de l’hôpital, des ambulances étaient en train d’y déposer des blessés en grand nombre. Des tirs de mortier s’abattent sur Damas. La ville ressemble aujourd’hui à une vieille sorcière incapable d’enfourcher son balai et de s’envoler, car on lui a coupé les mains et les pieds. Notre capitale est maintenant une vieille femme totalement livrée à son impuissance.

Une femme fuit son quartier assiégéUne femme fuit son quartier bombardé

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10 décembre 2013

Bonsoir.

Aujourd’hui des obus de mortier sont tombés sur la rue Salhiyyeh. Tu me diras que c’est une nouvelle banale, puisque des obus tirés au hasard s’abattent partout dans Damas. Mais le quartier de Salhiyyeh est situé au cœur de la capitale, à proximité du palais de Rawda. A l’autre extrémité de ce quartier se situe l’Assemblée du Peuple, étroitement gardé par des soldats.

Les gens qui ont un petit creux ont l’habitude de se retrouver dans le magasin de sandwich de Salhiyyeh.

– Un sandwich s’il vous plaît, avec un verre de ‘ayran, c’est-à-dire de lait caillé.

Boum ! Le premier obus tombe dans les parages.

– Oh mon Dieu !

Des cris de surprise… mais tout le monde continue de mâcher. Entre un nouveau client.

– Deux sandwichs et deux verres de ‘ayran !

Le deuxième obus s’abat. Personne ne s’enfuit ni ne s’arrête de manger. Le patron reste concentré sur sa caisse, de peur de se tromper. Sur l’écran de télévision accroché au mur au-dessus des têtes apparait un présentateur qui annonce la nouvelle : « On dénombre dix morts et des dizaines de blessés ». Les sirènes des ambulances résonnent partout. Mais le goût de la viande épicée fait passer tout ça.

– Celui qui meurt est soulagé, dit une femme à son amie. Moi, la seule chose qui me fait peur, c’est de me retrouver parmi les blessés.

Elles terminent leurs sandwichs et elles s’en vont. Elles font du lèche-vitrine. Les commerçants sont debout sur le trottoir. Ils regardent les ambulances.

– Pas question de fermer nos magasins, dit l’un d’eux à son voisin. Même sans ça, on n’a rien vendu depuis ce matin.

Passe une femme qui demande le prix d’une paire de chaussures. La réponse la laisse bouche bée. Elle ouvre la bouche d’effroi. Elle se frappe le front et elle s’en va.

– Je savais que tu n’allais rien acheter ! Ta tête ne me revenait pas! lui lance le vendeur dépité. Les ambulances continuent de rugir.

Mille jours depuis le début de notre révolution. Ils ont suffi à nous rendre indifférents à notre propre mort, et à multiplier le nombre des extrémistes !

Les obus de mortier qui s’abattent à l’aveuglette sont une célébration du chaos, du vide et de l’extrémisme.

Café "On n'en peut plus"Café « On n’en peut plus » (Saraqeb 2012)

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11 décembre 2013

Bonsoir, ma chère amie !

Les choses évoluent de façon dramatique autour de moi.

C’est sans doute la pire semaine que j’ai vécue, et peut-être en est-il ainsi pour bien d’autres que moi. Une tempête de neige nous a privés d’électricité et de transports. Là où je réside actuellement, on vit enfermés chez nous. Notre situation est fort peu enviable. Les enfants ne sont toujours pas retournés à l’école, ni moi à mon travail. La neige, avec sa blancheur haineuse et mauvaise, remplit les rues et s’entasse sur les toits. Près de chez nous, dans un quartier sûr dont la plupart des habitants soutiennent le régime, séjournent beaucoup de déplacés. Leur situation est désastreuse. Le Croissant rouge distribue des aides sur la base des identités confessionnelles : les chiites et les alaouites ont la priorité ; les sunnites passent après. C’est aussi simple que cela. Comment dans ces conditions empêcher l’extrémisme sunnite de se développer ? L’extrémisme est devenu un nouvel ennemi, terrifiant.

Hier, des extrémistes ont enlevé Razan Zaïtouneh, qui est l’un des symboles de la Révolution. Ils ont également emmené avec eux Samira Khalil et deux autres activistes. Ils les ont arrêtés au Centre de Documentation sur les Violations des Droits de l’Homme. Razan avait refusé de quitter la Syrie. Elle avait préféré rejoindre les zones libérées de la Ghouta orientale. Samira aussi avait fait ce choix. Elles sont allées vivre dans un milieu qu’elles ne connaissaient pas, pour montrer leur solidarité avec ceux qui endurent l’injustice. Samira, pour ceux qui la connaissent, a beaucoup d’humour. Elle aime raconter des blagues. Elle avait déjà été arrêtée par le régime en 1987, accusée d’appartenir à une organisation communiste de l’opposition. Elle avait passée quatre ans et demi en prison. Elle avait été férocement torturée, mais elle n’avait pas parlé. Pendant ses années de détention, elle a gardé sa belle âme, et son humour lui a permis de se faire de nombreux amis. L’angoisse m’étouffe quand je pense à elle et au destin inconnu qui l’attend.

L’arrestation de Razan, de Samira et de leurs amis par des combattants se réclamant de l’opposition a constitué un choc terrible pour nous autres, qui rêvons d’une Syrie démocratique et de la mise en place d’une société civile. Je pense, malgré tout, que c’est le régime qui porte la responsabilité d’avoir lâché la bête sauvage de l’extrémisme.

Que puis-je dire au milieu de tant d’abattement, d’égarement et de peur ? L’ennemi a maintenant des visages et des noms différents.

Pour la première fois, je commence à penser qu’il me faudra quitter mon pays. Pour mes enfants. Je ne veux pas qu’un jour ils aient à changer leur nom pour plaire aux marchands d’idéologies et d’identités communautaires.

A partir d’aujourd’hui, quel avenir les attend ?

(Khaled Jalal)(Khaled Jalal)

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(A suivre)

Pour accéder aisément à ses lettre précédentes :

12345678910111213141516171819,
202122, 2324 et 25

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 source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/12/31/lettres-de-syrie-26/
date : 31/12/2013


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