Lettres de Syrie (29) de Joumana Maarouf – présentées par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 24 juillet 2014

Avec cette nouvelle série, Joumana Maarouf met un terme à ses Lettres de Syrie.

Elle avait entrepris de les rédiger au début du mois de mars 2012, afin d’informer une amie rentrée en France des développements de la situation dans son pays. Au cours des deux années écoulées, en dépit des difficultés de sa vie quotidienne et des dangers liés à cet échange, elle s’est astreinte à donner vie à cette correspondance. Elle s’y est montrée moins attachée à décrire une réalité devenant au fil des mois de plus en plus atroce, qu’à transcrire, à l’intention de sa confidente puis des lecteurs de ce blog, ses réactions d’ancienne militante d’un parti de gauche, face aux événements tantôt insignifiants et tantôt dramatiques émaillant sa vie quotidienne de mère de famille et d’enseignante, dans un pays déchiré par un conflit sanglant délibérément provoqué par ses dirigeants.

En attendant qu’elle leur livre, peut-être…, sous une autre forme, une suite à ses observations et réflexions, les lecteurs qui auront apprécié la profonde humanité de ces Lettres de Syrie pourront retrouver l’ensemble de cette correspondance réunie dans un ouvrage portant le même titre, paru aux Editions Buchet Chastel.

Lettres de Syrie

Que soit ici remerciée Nathalie Bontemps, infatigable et remarquable traductrice de ces missives. Au lieu de les conserver par devers elle, puisque c’est à elle qu’elles étaient destinées, elle a eu l’intuition qu’elles pouvaient intéresser ceux qui, chez nous, voulaient comprendre comment vivaient en ces jours de simples citoyens syriens, s’associer par la pensée à leurs épreuves et partager leur espoir d’une Syrie enfin libre et démocratique.

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7 avril 2014

Bonjour…

Il y a quelques jours, à Souweïda où je travaille en ce moment, mon directeur m’a convoquée. Un classeur trônait sur son bureau. Il contenait des feuilles sur lesquelles on pouvait lire cet en-tête : « Noms des personnes sollicitant la candidature de Monsieur le président Bachar al-Assad à un nouveau mandat ». En dessous, les collègues qui m’avaient précédée avaient chacun écrit leur nom, à côté duquel ils avaient apposé l’empreinte de leur pouce gauche.

Par le plus grand des hasards, le téléphone a sonné avant que le directeur n’ait eu le temps de me demander d’imiter mes collègues. Pendant qu’il répondait, je lui ai fait signe que je revenais tout de suite. Je suis allée droit à un ordinateur sur lequel j’ai rédigé et imprimé une lettre de démission. De retour dans le bureau du directeur, je l’ai déposée devant lui.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Lisez la dernière ligne.

Il m’a regardée, stupéfait.

– Alors comme ça, vous démissionnez sur un coup de tête ?

Cette parole a troublé ceux qui se trouvaient là, parmi lesquels deux « informateurs » des services de renseignements.

– Oui, il est vrai que je n’ai plus toute ma tête. N’y a-t-il pas aujourd’hui de quoi devenir fou, dites-moi?

En quittant la pièce, j’éprouvais un immense sentiment de liberté. Je savais que la majorité de mes collègues n’auraient pu se permettre un tel acte. Moi, j’avais la possibilité de choisir. J’avais une occasion de quitter ce pays en proie aux flammes. Je pouvais fuir l’oppression du pouvoir. Mais mes collègues, eux, avaient besoin de leur salaire.

Le même jour, l’une de mes amies contrainte de se plier à cette formalité a eu une soudaine hausse de tension et elle a fondu en larmes. Une autre est revenue les yeux rouges et bouffis. Elle nous a montré son pouce taché d’encre :

– Le directeur m’a forcée à signer. Je lui ai dit que je ne voulais pas, mais il m’a répondu : « Ce n’est pas vous qui décidez ! »

Je lui ai fait remarquer :

– Que je lui demande de se représenter ou non, est-ce que cela changera quelque chose ?

– Ne perdez pas de temps avec ça. Mettez votre empreinte sans faire d’histoires !

« Comment vais-je rentrer dans mon village avec ce signe de honte sur la main ? » s’est lamentée ma collègue.

Voilà un exemple de ce qui se passe aujourd’hui à Souweïda, un gouvernorat sur lequel compte le régime. Il considère qu’il s’agit là de l’une des rares régions du pays dont les habitants sont prêts à lui renouveler leur allégeance, non seulement avec de l’encre, mais aussi avec leur sang.

Elections... (Wissam Al-Jazayri)

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22 avril 2014

Bonjour ma chère amie.

Il y a quelques mois, alors que je travaillais encore à Damas, un ancien élève âgé de 17 ans est venu récupérer des papiers dont il avait besoin pour partir en Europe. A son nom et à la croix qui se balançait à son cou, il était facile de savoir à quelle confession il appartenait. Mais ce qui m’a interloquée, c’est son porte-clés à l’effigie d’Antoun Saadé.

– Tu aimes Antoun Saadé ? lui ai-je demandé.

– C’est mon maître ! J’appartiens au Parti syrien national social (PSNS).

Il a retourné le porte-clés. Il affichait au revers la tornade rouge, le symbole de ce parti, qui ressemble un peu à la croix gammée. Sachant que le PSNS était le principal ennemi du Baath et de ses théories, je lui ai demandé :

– Sais-tu qu’il y a quelques années, ce parti était poursuivi en Syrie ?

– Oui. Mais aujourd’hui tout a changé…

Je lui ai demandé son avis sur ce qui se passait actuellement. Il m’a répondu :

– Nous sommes prêts à combattre les groupes terroristes !

Le jeune homme était élégant. Il avait l’air gentil. J’ai eu du mal à l’imaginer en train de se battre.

Il a poursuivi :

– Nous pensons que notre rêve de grande Syrie se réalisera par la force.

« Quelle Syrie ? », ai-je failli lui demander. Mais j’ai eu peur, et j’ai dit à la place :

– Tu ne crois pas que ce rêve est devenu difficile à réaliser ? Il y a maintenant plusieurs Syrie…

Il m’a répondu par une longue tirade que je le soupçonne d’avoir apprise par cœur, et dont je n’ai pas compris un traître mot.

Aujourd’hui, je me suis souvenue de ce jeune homme en croisant à Souweïda un homme de ma connaissance qui s’était engagé dans un groupe paramilitaire, enrôlé par le PSNS pour combattre à Maliha et Zabadani. Imagine-toi que cet homme-là ne sait même pas qui est Antoun Saadé. La « Grande Syrie », et peut-être même la petite, sont le cadet de ses soucis. Les seules choses qui l’intéressent, c’est de « défendre » la communauté druze à laquelle il appartient, de percevoir 35 000 livres syriennes par mois et de mettre la main sur le maximum possible de biens volés.

– Mais qu’allez-vous faire exactement à Maliha ? lui ai-je demandé.

– On va y entrer pour la « consolider » !

– La « consolider » ? Qu’entendez-vous par là ?

Il m’a expliqué que des combattants – dont j’ai compris plus tard qu’ils appartenaient en majorité au Hezbollah – attaquaient les localités dites libérées pour les « purifier » des terroristes. Les autres, comme cet homme, entraient derrière eux pour « consolider la victoire » et débusquer les terroristes qui pouvaient s’y dissimuler encore.

– Mais aussi pour débusquer les affaires qui n’auraient pas encore été volées ? ai-je observé en feignant de plaisanter.

Sa réponse ne m’a pas surprise :

– Les hommes du Hezbollah ne sont pas des voleurs, il faut le reconnaître. Ce sont de vrais hommes, courageux comme des fauves. N’importe quel combattant du Hezbollah peut donner des ordres au plus grand officier de l’armée syrienne. Une fois, un homme du Hezbollah a ordonné à un capitaine de l’armée de bombarder le minaret d’une mosquée. Le capitaine a rechigné à le faire. Il a répondu qu’il n’en avait pas reçu l’ordre de ses supérieurs. Alors les combattants du Hezbollah lui ont arraché son RPG. Quelques hommes sont intervenus pour défendre leur capitaine, mais ils ont tous été emmenés en prison. Ils n’ont été ni maltraités, ni frappés, mais ils ont été retirés du terrain. Puis un homme du Hezbollah s’est emparé du RPG et, sans hésitation, il a tiré une roquette sur le minaret.

L’homme a ajouté :

– Les voleurs, ce sont nos soldats… Je ne les félicite pas ! Ils ne laissent derrière eux que les affaires abîmées et sans valeur ! Le pire, c’est qu’on nous ordonne parfois d’intervenir avant eux. Il n’y a guère, dans la Ghouta, on nous a demandé de protéger un check-point. Les soldats sont partis et nous ont laissés seuls. On a eu peur. On s’est sentis en danger et on a quitté le poste. A peine nous en étions-nous éloignés qu’il a été pris pour cible et détruit par une explosion… Comment aurions-nous pu résister alors que nous n’avions que des armes individuelles et que la plupart d’entre nous ne savent pas combattre et manquent d’entrainement ?

Il n’en a pas moins fanfaronné :

– Mais rappelle-toi qu’un druze vaut mille hommes !

Parfois, en écoutant ce genre d’histoire, j’ai l’impression de vivre dans un asile de fous. L’un, comme cet homme de la communauté druze, combat dans les rangs d’un parti dont il ne sait rien. Un autre, comme ce jeune homme, mon ancien élève, porte une croix au cou, réunit des papiers pour partir en Europe, rêve de réaliser la « Grande Syrie », menace de jeter tous ses ennemis à la mer et clame qu’il est prêt à « défendre les chrétiens syriens où qu’ils se trouvent »…

Entrée interdite aux armées en tous genres (Juan Zero)

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10 mai 2014

Bonjour !

Je vais te raconter aujourd’hui ce qui s’est passé le 28 avril dernier. C’est presque la dernière image que j’emporte de mon pays. Le microbus en provenance de Jdaydet ‘Artouz roulait vers la place des Omeyyades, puis la place située devant la Direction général des Douanes, pour arriver à son terminus, la place Baramkeh. Aucun des passagers, homme ou femme, n’a soufflé mot tout au long du trajet. Ils écoutaient les chansons diffusées dans le véhicule. Un nouveau chanteur jusqu’alors parfaitement inconnu, un certain Anas Karim, braillait un tube « romantique » dont les paroles énonçaient : « Tu as des yeux kalachnikov. C’est ce que je me dis. Si tu n’arrives pas à me tuer, tu vas me paralyser ! »

On peut désormais entendre une quantité de chansons de ce genre dans les bus et les microbus qui sillonnent la ville. Elles exaltent toutes « l’héroïsme de l’armée » et le « courage de son incomparable leader ». La voix d’Ali Dik, s’élève, complètement discordante, et bien d’autres inconnus s’égosillent comme lui dans des nouveautés dénuées de la moindre créativité. Je me suis dit qu’en temps de guerre, l’art était médiocre. C’est logique…

Quand nous sommes arrivés à la place des Omeyyades, devant le bâtiment de la radio et de la télévision, la radio de notre véhicule braillait la chanson « Dépêche-toi de vaincre, Bachar ! » Des jeunes, filles et garçons, se sont mis en travers de la route du véhicule et l’ont contraint à s’arrêter. On les entendait crier : « Monte le son ! » Ils se sont mis à scander les paroles : « Dépêche-toi de vaincre, Bachar ! » Le chauffeur s’y est mis à son tour. Puis ils ont ouvert les portes du minibus et ont intimé aux passagers l’ordre de descendre, ce qu’ils ont fait. Il y avait parmi eux un homme d’un âge déjà avancé. Un adolescent drapé dans le drapeau du régime leur a enjoint de participer à la dabké, une danse populaire, qu’ils voulaient improviser en l’honneur du président. Les passagers ont tenté de rythmer leurs pas sur la chanson, mais la plupart n’y parvenaient pas. Le vieil homme a failli tomber. Quelques minutes se sont écoulées, qui m’ont paru une heure entière. J’observais la scène et remerciais Dieu de m’avoir faite femme, car dans notre société on n’oblige pas une femme à danser dans la rue. C’était un spectacle terriblement humiliant. Après avoir tourné deux fois autour du joueur de tambour, les jeunes ont dit aux passagers : « Merci à tous ! Vous pouvez maintenant repartir ». Les hommes sont remontés dans le bus. La sueur leur perlait au front. Ils se sont de nouveau murés dans le silence, comme si de rien n’était.

De l’autre côté de la place pleine de soldats, on pouvait apercevoir des photos de Bachar al-Assad brandies par ses partisans. En bas du grand écran diffusant les images de la télévision syrienne, on pouvait lire une brève. Elle informait la population que le président sortant venait d’annoncer à la Haute Cour constitutionnelle qu’il briguerait un nouveau mandat…

Pied de chaise (Caricature publiée sur le site des "Dessinateurs libres")

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Toujours le 10 mai 2014

Avant de quitter la Syrie, je voulais te livrer une dernière image.

Quand ma fille Saba, qui a douze ans, a commencé à suivre les cours dans sa nouvelle école, à Souweïda, elle s’y est faite une amie qui avait fui la ville de Sayyeda Zeynab, dans la banlieue de Damas. Le fait d’avoir dû toutes deux quitter leur maison, et le sentiment que la guerre avait détruit la vie sans problème qu’elles avaient connues jusqu’alors, les ont rapprochées. Cette camarade s’appelle Hadil. Sa mère est palestinienne et son père syrien. Il possédait un petit hôtel près du mausolée de Sayyeda Zeynab. Mais, quand les chiites libanais et irakiens ont découvert que ce mausolée pouvait être « menacé » par la présence à proximité de sunnites syriens, ils ont décidé de ne plus tolérer aucun « terroriste » dans son périmètre. La famille de Hadil, qui habitait l’hôtel et y travaillait depuis de nombreuses années, a été parmi les premières à être expulsée. Ils se sont réfugiés à Souweïda, car c’est une région proche de Damas.

Un jour, le père de Hadil a reçu un coup de téléphone. On lui a dit que son hôtel avait été pillé. Il est allé voir… Il n’est jamais revenu. Une année plus tard, sa femme et ses enfants ont appris par hasard qu’il était détenu par la Sécurité militaire. Mais ils n’ont jamais reçu la moindre nouvelle de lui. La mère a finalement entendu dire qu’il n’avait pas supporté les conditions de détention et qu’il était mort. Elle ne l’a pas cru.

Elle a continué à envoyer ses enfants à l’école et à veiller à ce qu’ils s’instruisent. C’est son fils ainé, qui travaille dans le bâtiment, qui faisait vivre la famille. Il a fini par être recherché pour accomplir son service militaire. Il est aujourd’hui poursuivi comme déserteur.

Saba me parlait chaque jour de son amie, et de l’angoisse qu’elle éprouvait pour son père. Le mois dernier, Hadil lui a raconté une histoire que ma fille, avec ses mots simples d’enfant, a consignée dans son carnet. Je la reproduis ici :

« C’était au début de l’année scolaire 2012-2013. Hadil et deux amis rentraient de l’école. Ils chahutaient. La fille a poussé le garçon pour qu’il cogne Hadil, et soudain ils ont entendu le coup de feu d’un sniper. Le garçon est tombé par terre. La balle l’avait touché au cœur. La fille, de peur, est tombée elle aussi. Une autre balle a sifflé. Elle l’a touchée à la tête. Après, Hadil ne sait plus ce qui s’est passé. Quand elle a repris conscience, elle a vu un visage, et elle s’est rendu compte que quelqu’un la tenait dans ses bras et l’emportait loin des corps de ses deux amis. Elle a crié : « Je veux mourir avec eux »…

« Je veux mourir avec eux ».

Sans légende

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15 mai 2014

Bonjour…

Aujourd’hui, c’est le 15 mai. C’est le jour de la Nakba, comme nous l’ont appris les livres d’histoire. C’est le jour où les Palestiniens ont été contraints de quitter leurs maisons et leurs terres pour gagner les multiples lieux de leur diaspora, n’emportant avec eux que les clés de leur domicile.

Aujourd’hui, je suis au Liban. Je farfouille dans ma valise, et je vois la clé de la maison que j’ai laissée là-bas, non pas en Palestine, mais en Syrie.

Comme je te l’ai souvent rappelé, j’habitais dans une zone « loyaliste », rattachée au quartier de Massaken. L’adresse figurant sur notre carte d’identité était Qoudsaya, une zone actuellement en guerre contre celui de Massaken. Nous habitions là-bas avant que n’y emménagent de nombreux alaouites et qu’ils rebaptisent le quartier « Al-Wouroud« . Ce nom désigne en réalité la zone d’habitat informel de Massaken. Il s’agit de maisons pauvres, édifiées sans permis de construire. La plupart de ceux qui les habitent sont originaires de la côte syrienne. Ils ont quitté leur région pour s’engager en masse, à l’époque d’Assad fils, dans l’armée et les services de renseignements.

Ces trois dernières années, ma maison a constitué une sorte de frontière naturelle entre le quartier al-Wouroud et celui de Qoudsaya. Lorsque les habitants des deux quartiers se sont dressés les uns contre les autres, suivant une ligne de fracture confessionnelle, ma maison a continué à être un territoire neutre depuis lequel nous avons essayé de prévenir la colère des deux parties, surtout lors des affrontements.

Avant de partir, nous avons décidé de vendre cette maison pour remplir un peu nos poches vides. La nouvelle s’est immédiatement répandue parmi nos voisins alaouites, en majorité « loyalistes », que nous étions des « opposants » et que nous allions partir pour l’un des pays participant au « complot » contre la Syrie… Aucun de ces voisins n’avait les moyens d’acheter notre bien. Mais pour autant, il était impensable de le vendre à un « étranger » qui se serait installé parmi eux. Il était également impossible de le louer sans avoir obtenu l’accord de tous les services de renseignement du secteur. Il ne pouvait non plus rester vide. Il aurait été immédiatement réquisitionné par l’Armée de Défense nationale, parce qu’il jouxtait un quartier sunnite… donc « ennemi ». D’autant que, dès les premiers mois de la révolution, le président avait décrété une « mobilisation générale », qui autorisait l’armée à s’emparer des biens privés dans l’intérêt de l’Etat, dès lors qu’il s’agissait de lutter contre les « ennemis terroristes ».

En désespoir de cause, mon mari a été obligé de proposer la maison au za’ïm, c’est-à-dire à l’homme le plus important du quartier. C’était le chef d’un groupe de l’Armée de Défense nationale, un vieux voisin qui s’était enrichi dans la guerre. Dès le début de la révolution, il avait pris la tête d’un groupe de chabbiha. Ils entraient dans les quartiers, dans les pas de l’armée régulière, pour les « purifier » de leurs derniers « terroristes ». Notre voisin a ainsi volé, tué, détruit, brûlé, violé… Il passait son temps à raconter ses hauts faits devant les gens du quartier. Mais un jour il leur a rapporté quelque chose qu’ils n’ont pu supporter. Ils se sont mis à dire beaucoup de mal de lui, et l’histoire est parvenue à mes oreilles. Il s’était vanté d’avoir violé une femme devant son mari et ses enfants, insultant les « chiens » de l’Armée libre qui n’avaient pu l’en empêcher.

Voilà l’ironie du sort. C’est à un homme comme ça que mon mari a proposé notre maison, au prix d’un million et demi de livres syriennes… soit environ neuf mille dollars. Tout cela pour éviter qu’elle soit réquisitionnée gratuitement…

Ma maison et son salon. Les arbres du jardin. La treille. Le jasmin de Damas. L’oranger. Le néflier… Tout cela pour neuf mille dollars !

Lorsque mon mari s’est adressé à lui, l’homme lui a répondu :

– En ce moment, je suis occupé. Remettons cette affaire à plus tard.

– Occupé à quoi ? a demandé mon mari.

– Je fonde un parti politique.

Il fonde un parti ! Est-ce que tout cela ne rappelle pas la Palestine ? Et la Nakba ? Et la nation arabe vaincue toute entière ? Et le parti Baath ?

Où sont les livres d’Histoire, et comment font-ils pour supporter toutes ces Nakba ?

Aujourd’hui, je vais emporter la clé de chez moi dans le monde occidental, « ourdisseur de complots ». Je considère désormais que ma maison est occupée, jusqu’au jour où je pourrai réclamer moi aussi mon « droit au retour ».

"Syrie, la Palestine est avec toi jusqu'à la mort" (Vendredi du "Soutien à la Syrie et à la Nation arabe")

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Arrivée en France où elle réside désormais, Joumana Maarouf a accordé, au début du mois de juin, un très intéressant entretien à Catherine Gouëset. Paru dansL’Express, sous le titre : « Nous réclamions la dignité, on nous envoie des paniers alimentaires », cet entretien est accessible ici.

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/07/23/lettres-de-syrie-29/

date : 23/07/2014



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