Lettres de Syrie (8) – sur le blog d’Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 juin 2012

7 juin 2012

Chère amie, bonsoir.

Il me semble que ce n’est pas uniquement sous la pression des révolutionnaires et des manifestants que le régime en place s’effondrera, mais aussi sous l’effet de la corruption. Elle le ronge de l’intérieur au point de le laisser complètement vermoulu.

Oum Amin est la mère d’un de mes élèves. Elle habite dans une zone favorable au régime. Elle m’a invitée chez elle pour fêter la fin de l’année scolaire. Tandis que j’étais dans son salon, elle m’a parlé d’un certain Abou Assad, qui a mauvaise réputation dans le quartier. « Les voisins ont découvert sa vraie nature », m’a-t-elle dit. Elle m’a expliqué que chaque semaine, Abou Assad reçoit cinq-cents mille livres syriennes de Rami Makhlouf. Il les utilise pour verser des salaires à deux cent cinquante jeunes du quartier. Ils doivent se mêler aux manifestants et ils leur tombent dessus s’ils insultent le président. Mais en fait, Abou Assad n’en embauche que quarante, et il se met le reste de la somme dans la poche !

Lorsque je suis sortie de chez elle, ne pouvant vaincre ma curiosité, je suis passée devant le bureau d’Abou Assad, décoré d’une photo du président, de son père et de son frère Maher. Des hommes étaient assis autour d’une table, les visages tournés vers la rue, leurs verres de maté à la main. Un rapide coup d’œil a suffi pour que leurs regards me terrifient.

Quant à la bataille des graffitis, il semble que le régime soit en train de la perdre. Certains officiers de la sécurité ont découvert que leurs agents et les chabbihavolaient les pots de peintures avec lesquels ils étaient censés effacer les slogans des révolutionnaires et les recouvrir de formules favorables au régime. C’est pourquoi, à la place des pots de peinture, on leur distribue maintenant du goudron chaud. C’est moins cher, et on ne peut rien en faire. Il est donc inutile de le voler. Aujourd’hui, dès que les tagueurs écrivent un mot, les autres le recouvrent d’une grande tache noire répugnante.

Pauvre Damas ! Il ne te manquait plus que ces taches de goudron. Elles donnent à tes murs l’allure d’un vêtement qu’on s’évertue à rapiécer alors qu’il est déjà complètement déchiré.

Sans titre

=====

10 juin 2012

Salut !

Il y a douze ans jour pour jour, le 10 juin 2000, je revenais de Lattaquié à Damas. J’étais obligée de retourner toute seule à mon travail, laissant mes amis profiter de la mer. Comme d’habitude, le bus s’est arrêté à mi-parcours sur une aire de repos. Le conducteur a ouvert la porte, mais il l’a refermée aussitôt, sans un mot d’explication. Lui et son assistant semblaient fâchés. Le silence se répandit dans le bus, entrecoupé ici et là par des murmures et des sanglots. J’essayai de demander à l’homme assis à côté de moi ce qui se passait. Non seulement il ne me répondit pas, mais il quitta sa place pour rejoindre l’assistant du conducteur et s’entretenir avec lui à voix basse. J’observais les passagers à la dérobée. Je remarquai que nombre d’entre eux étaient descendus à l’aire de repos et n’étaient pas remontés. Je regardais le reflet des visages dans les vitres.

De l’autre côté du véhicule, un jeune homme avait la tête tournée vers la fenêtre. Il pleurait. Devant moi, à gauche, une femme avait le regard perdu dans le vide, la main sur la joue, et de temps à autre elle essuyait ses larmes.

Lorsque l’assistant du conducteur s’approcha, je pris mon courage à deux mains et lui demandai : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

– « Rien ! » répondit-il sur un ton péremptoire, comme pour me rabrouer.

Deux heures et demie s’écoulèrent ainsi. Ils se chuchotaient une nouvelle dont bientôt tout le monde eut connaissance, moi exceptée. Dès qu’elle parvenait à l’un d’entre eux, son expression changeait. Puis il détournait le visage et il se mettait à pleurer. Je fus bientôt la seule à ne pas être au courant. J’étais très en colère d’être ainsi tenue à l’écart et de ne pas partager leur secret.

A peine étions-nous arrivés à Damas qu’une voix psalmodiant le Coran s’est élevée à la radio. A ce moment-là, j’ai commencé à comprendre de quoi il retournait. « Un des membres de la famille régnante a dû mourir », pensai-je. « C’est sûr que quelqu’un d’important dans l’Etat est mort. Mais qui ? La femme du président ? Son fils ? J’habitais à la Cité Universitaire quand la nouvelle du décès de Bassel el Assad s’était répandue, et cela s’était passé un peu comme ça… »

Je me posais mille questions, et le temps passait au compte-goutte.

Lorsqu’on arriva, j’étais à bout de patience. Je descendis du bus la première en me cognant à tout le monde. Je courus sans m’excuser vers le seul service qui se trouvait là, et, à peine assise, demandais à l’homme assis à côté de moi : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

– « Le président est mort », me chuchota-t-il à l’oreille. « Ecoute… » Une voix tremblante et triste annonçait la mort de Hafez el Assad à la radio. Quelques minutes plus tard, le même présentateur affligé indiquait que le parti Baath allait tenir un congrès régional. Quelques minutes encore et il révélait que Bachar al Assad avait été nommé secrétaire régional du parti. Encore quelques minutes, et son grade dans la hiérarchie militaire avait atteint celui de lieutenant général. A chaque nouvelle annonce faite par le présentateur à la voix éplorée, je regardais les visages de ceux qui m’entouraient… Les gens avaient très peur. Ils évitaient de se regarder dans les yeux. Nous n’étions même pas encore arrivés au pont du président que Bachar el Assad était devenu « lieutenant général, camarade, secrétaire général et président ». Je réprimai une forte envie de rire…

Les rues étaient vides. Le quartier du pont du président, l’un des plus animés de Damas, était totalement désert. Seuls quelques hommes se tenaient ici et là. Je ne mis pas longtemps à comprendre que la plupart étaient des agents de sécurité. Il n’y avait aucun bus pour me ramener chez moi, en banlieue. J’allais devoir parcourir à pieds une très longue distance. Je décidai de marcher, car je me sentais pleine d’énergie. Peu après, je m’approchai d’un jeune homme et lui demandai : « Qu’est-ce qu’il se passe » ?

– « Le président est mort », répondit-il avec tristesse. Et il me regarda, attendant ma réaction. Mais je passai aussitôt à autre chose : « Bon. Mais pourquoi n’y a-t-il pas de bus » ? Ce petit jeu me procura une ivresse immense. C’est pourquoi je le répétai à chaque fois que je passais à côté de quelqu’un.

Oui, Hafez el Assad est mort. Le « président éternel » est mort aujourd’hui. L’homme à qui, tout au long de mes douze ans de scolarité, je m’étais habituée à prêter serment chaque matin, en braillant avec les autres : « Notre guide pour l’éternité, Hafez el Assad notre bien-aimé ».

Mais il est mort. Les Damascènes ont déserté les rues pour se réfugier chez eux. Je marche vers ma maison de banlieue, en demandant de temps en temps à un homme que je rencontre : « Qu’est-ce qu’il y a »… uniquement pour m’entendre confirmer qu’il est bien mort.

Sans titre

 

=====

11 juin 2012

Bonsoir.

Comment vas-tu ? Les rescapés de Homs racontent beaucoup d’histoires. Les plus émouvantes concernent les hommes qu’ils ont laissés là-bas, vivants, morts, détenus, kidnappés, ou bien un peu de tout cela, ceux dont on dit que le « sort est inconnu ».

Dans mon quartier s’est installée une famille de Adawiyeh, à Homs. C’est un quartier « mixte », comme on dit. Y vivaient des familles sunnites, alaouites et chrétiennes. Avant « le massacre de Adawiyeh », sur lequel il ne semble y avoir aucune information précise, des agents de sécurité ont pénétré dans le quartier. D’après Oum Hind, ils portaient des casques militaires et des armes lourdes. A peine entrés, raconte-t-elle, ils ont ouvert le feu dans toutes les directions. Les gens se sont réfugiés chez eux. Puis les assaillants se sont mis à frapper aux portes. Ils demandaient : « De quelle religion vous êtes » ? Si les habitants répondaient « chrétiens » ils s’entendaient dire : « Rentrez, et gare à vous si vous ouvrez vos portes ou si vous regardez par la fenêtre, quoi qu’il arrive ». Un homme a répondu : « musulman ». Alors ils ont tout cassé chez lui, ils l’ont humilié devant sa famille et ils l’ont emmené. Oum Hind affirme qu’un de ses voisins musulmans a répondu qu’il était chrétien. « Ce n’est pas grave, Dieu me pardonnera »… lui a-t-il confié un peu plus tard.

Ils ont fait une descente chez Oum Hind et ont emmené toutes les personnes de sexe masculin : son mari, ses fils, ses petits-fils, ses gendres. Dans cette maison de trois étages, ils ont arrêté neuf personnes. Son petit-fils de onze ans est le seul à y avoir échappé. Elle l’a caché derrière elle et les a suppliés de le laisser. A peine avaient-ils embarqué leurs prisonniers dans un camion ressemblant à une prison mobile, qu’ils avaient crié aux femmes : « Gare à vous si vous fermez les portes » !

« Ils ont arrêté trente-cinq hommes dans le quartier. Jusqu’à maintenant, personne n’a encore eu la moindre nouvelle d’eux », dit Oum Hind. Avec les autres femmes de sa famille, elle a pris la fuite le soir même. Elles ont emporté avec elles ce qu’elles ont pu de cette maison dont on leur avait interdit de fermer les portes.

Il y a deux semaines, j’étais en visite chez elles quand un de leurs proches a téléphoné. Il leur a dit qu’un homme, sorti d’une prison de la sécurité militaire à Damas, avait entendu un agent prononcer le nom du mari de Hind. Celle-ci poussa un cri de joie en entendant la nouvelle. Puis elle se mit à pleurer, nous prenant dans ses bras et serrant contre elle son petit-fils qui n’a pas encore un an. Elles se perdirent aussitôt en conjectures : « Si le mari de Hind est vivant, alors les autres le sont aussi, c’est sûr » !

« J’espère que cette misérable bribe d’information est vraie », me disais-je en les regardant.

Hier, Oum Hind pleurait. Le diabète a fait tomber ses dents. Elle est aussi sur le point de perdre la vue. Elle me raconte qu’un de leurs proches leur a dit cette fois de revêtir leurs habits de deuil.

Voilà ce qu’il reste de leurs époux. Quelques nouvelles décousues… Une période de deuil où elles doivent disparaître aux regards et ne voir aucun homme… Six veuves. De nombreuses petites filles. Et une femme accablée de douleur dont la vue s’éteint, qui les pleure et qui se souvient d’eux un par un.

« J’ai le coeur confiant pour mon fils martyr. Mais celui qui est détenu, où est-il ? »

=====

12 juin 2012

Bonjour, ou plutôt bonsoir,
mais peu importe.

Cette nuit, je ne pense pas que quelqu’un ait dormi à Damas. Le vacarme des explosions et des coups de feu emplissait l’air de la ville et de sa banlieue.

Je viens de parler à l’une de mes amies, au camp « Palestine ». Elle m’a dit qu’une bombe avait explosé dans la rue. Apparemment, c’était une bombinette, mais les agents de sécurité ont surgi. Ils ont commencé à tirer en l’air. Cela a excédé la population, car le camp est surpeuplé, et ces tirs injustifiés menaçaient d’atteindre quantité de gens.

Mon amie m’a raconté que les habitants s’en étaient pris aux agents de sécurité. Ils avaient commencé à manifester. La manifestation s’était développée et elle avait pris de l’ampleur sous les yeux des agents qui avaient continué à tirer en l’air. Elle avait atteint le milieu du camp quand les chabbiha étaient arrivés… ce qui en avait sonné sa fin.

« Quelqu’un a été touché » ? lui ai-je demandé.

– « Par l’explosion, non », m’a-t-elle répondu. « Mais par les chabbiha, oui… Il semble qu’il y ait eu beaucoup de blessés. Ils ont arrêté les gens au hasard. Ils emmenaient tous ceux qu’ils trouvaient devant eux ».

A la fin de la discussion, elle m’a demandé : « Tu te souviens de Oum Wassim ? Aujourd’hui ils ont arrêté son plus jeune fils à la porte de la salle d’examen. Il passait le Bac ».

Je vais te parler d’Oum Wassim. Mon amie m’avait dit que c’était la mère d’un détenu, et que son fils s’était exprimé à la télévision Al Dounia. Il avait raconté qu’il était le chef d’un groupe armé, qu’il avait reçu de l’argent de l’émir du Qatar, qu’il l’avait distribué aux membres de son gang, et ainsi de suite…

A peine étions-nous arrivées chez elle que Oum Wassim a appelé son fils aîné, celui qui était apparu quelques jours plus tôt à la télévision. Il était sorti de prison deux jours avant que je le rencontre.

– « Alors comme ça », lui dis-je, « tu es le chef d’un gang et ils te relâchent » ?

Il s’assit. Il me raconta qu’après quarante jours en cellule d’isolement, dans les pires conditions, on l’avait appelé. On l’avait mis devant l’alternative suivante : passer à la télévision, ou apparaître sur internet.

Je lui demandai des explications.

– « Ils m’ont dit : soit tu passes à la télévision et tu dis que tu es le chef d’un groupe armé. Soit ta mère te retrouve sur You Tube. Dès qu’on renvoie un cadavre à sa famille, on retrouve sa photo sur You Tube. C’est pas comme ça qu’ils font, tes racailles d’amis » ?

– « Alors je passe à la télévision ».

« Ils m’ont rasé la barbe. Elle était hirsute à faire peur. Ils m’ont coupé les cheveux, qui avaient beaucoup poussé dans la cellule. Ils m’ont emmené me laver. Je n’avais pas pu le faire depuis que j’avais été arrêté. C’était le plus beau jour de ma vie. Je le considérais comme une pause, avant de retourner à la cellule ».

« Ils m’ont placé devant la caméra. L’un d’eux me posait une question, et je répondais en lisant sur un tableau la réponse qui y avait été écrite ».

« Oui, j’ai dit que j’étais le chef d’une bande armée, qu’on tuait des manifestants et des agents de sécurité pour semer la zizanie. J’ai lu la phrase qui disait que j’avais reçu des sommes en dollars et en euros de l’émir du Qatar et d’autres personnalités… Quand ils m’ont demandé à qui j’avais distribué l’argent, il y avait devant moi une liste de noms sur le tableau, et j’ai commencé à les lire. Cela ne me faisait rien, car je ne connaissais pas les personnes qui portaient ces noms. Mais à un moment je suis arrivé à celui de Amro, mon ami d’enfance ! Le meilleur des hommes ! Et en plus, je le savais malade ! Je n’arrivais pas à prononcer son nom. Alors on a recommencé la scène. J’étais déterminé à ne pas le dire. Mais finalement, sous la menace, j’ai cédé. Oui, malheureusement, j’ai donné le nom de mon meilleur ami ».

Je lui ai demandé : « Comment ont réagi tes copains et les gens du quartier ? Ont-ils considéré que tu avais trahi leur cause » ?

– « J’avais l’impression qu’ils n’allaient plus m’adresser la parole, et que, peut-être, ils allaient me punir. Mais à ma grande surprise, une heure après mon arrivée à la maison, ils se sont rassemblés devant la porte. Ils ont crié des slogans qui m’étaient adressés. Ils m’ont porté sur leurs épaules pour me rappeler que j’étais toujours celui qui avait conduit leurs manifestations… Mais, malheureusement, Amro n’était pas parmi eux »..

Amro est aujourd’hui en prison, accusé d’avoir touché de l’argent du chef d’une bande armée, qui lui-même en recevait de l’émir du Qatar, et de combien d’autres ennemis encore…!

« Et le complot universel se poursuit… »


Inscrivez-vous à notre newsletter