Lettres de Syrie – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 mai 2013

Avec courage et lucidité,
Joumana Maarouf
continue de livrer à ses amis son
témoignage personnel,
pages de la vie quotidienne
d’une institutrice syrienne
et récits d’aventures de ses concitoyens,
dans un pays où la révolution rend légitime pour le régime
la prise en otage de toute une population.

Neuf avril 2013

Oum Ala’ état assise face à moi. Elle voulait me raconter comment s’était passée sa visite au « ministère de la Réconciliation nationale ». Sur la table, devant nous, était disposé tout le nécessaire médical que réunissent les familles ayant des membres en prison. Les anciens détenus conseillent aux familles qui attendent encore les leurs de toujours conserver ce matériel chez elles. En effet, si leurs enfants sont libérés en pleine nuit, les pharmacies seront fermées…

Ce nécessaire consiste en une bouteille d’antiseptique, des antibiotiques en seringue, du coton, de la gaze, des pommades pour les plaies infectées, des médicaments pour la gale, du shampoing anti-poux, et un tube en plastique pour analyser immédiatement les urines.

« Présentez une demande avec deux timbres ». Voilà tout ce que m’a dit le ministre ! Alors qu’on était debout à l’attendre depuis huit heures du matin…

Le ministre tant attendu est arrivé à son bureau à une heure de l’après-midi. « Ce ne sont pas des employés d’état, ces gens-là ? » Demande Oum Ala’.

« Quand mon tour est arrivé, je lui ai raconté l’histoire de mon fils. Je lui ai dit qu’il n’avait rien fait. Qu’il assurait ma subsistance, ainsi que celle de sa femme et de ses deux enfants. Qu’on vivait tous grâce à son travail. J’ai pleuré devant lui. Mais il n’a eu aucune réaction. C’est à peine s’il a pris la peine de me dire : « Présentez une demande dans le bureau d’en face ».

Devant une telle indifférence, j’ai lancé : « Si c’est tout que vous avez à nous dire, pourquoi ne pas donner instruction à vos employés de nous faire rédiger les demandes et de les récupérer, au lieu de nous faire patienter durant cinq heures pour nous le dire vous-même ? Ou bien serait-ce que vous voulez empocher le prix des timbres ? » Il a alors fait signe au portier de m’expulser. « Hors d’ici ! » A-t-il crié. Mais j’ai continué: « C’est ça que vous voulez de nous ? Alors prenez tout mon argent, ma maison, mes terres… mais rendez-moi mon fils ! »

« Ses hommes sont entrés et ils m’ont entrainée à l’extérieur. Je me suis dégagée, et je me suis jetée à ses pieds. J’ai embrassé ses élégantes chaussures de cuir. « Pour l’amour de Dieu, rendez-moi mon fils ! Il n’a rien fait je vous le jure, il n’allait pas aux manifestations, il n’écoutait même pas les informations ! S’il lui arrive quelque chose, je mourrai ».

Mais ses hommes m’ont jetée dehors. Je n’ai pas vu son visage, et je ne veux pas le voir.

Je sais que je me suis humiliée, mais il fallait que j’essaye. Maintenant, je vais attendre mon enfant. Je vais apprendre à nettoyer ses plaies, à le débarrasser des poux, ceux des cheveux et ceux du corps. Et puis ensuite je vendrai notre terre et je les ferai sortir du pays, lui et sa famille. Ce pays est devenu invivable. »

En quelques mots simples, Oum Ala’ avait ce jour-là résumé tout le problème.

(Page des Dessinateurs syrens libres)

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Dix avril 2013

Deux jours après la visite d’Oum Ala’ au ministère, un de ses voisins est sorti de prison. Il avait été détenu par le même service que celui qui avait arrêté son fils. C’est à peine si elle a pris le temps d’enfiler des chaussures et de jeter un foulard sur sa tête, avant de se précipiter pour l’interroger.

Il y avait tant de gens autour de lui qu’elle n’a pas pu l’approcher. La maison du jeune homme avait été envahie par des dizaines de familles de prisonniers. Beaucoup attendaient dehors que vienne leur tour.

« Tu as vu Un tel, mon frère ? » « Tu as entendu quelque chose au sujet de mon fils ? » « Regarde bien cette photo… Est-ce que tu as vu ce jeune-homme là-bas ? » Une main fatiguée lui tendait la photo… mais le garçon, libéré depuis quelques heures, arrivait à peine à répondre par oui ou par non. Cela faisait une demi-heure seulement qu’il était rentré chez lui, après une détention de six mois… Les gens le suivaient jusqu’à la porte des toilettes.

Son voisin coiffeur lui tondait le crâne. Des cohortes de poux tombaient par terre avec les mèches de ses cheveux bouclés. Son épouse les balayait avec soin. Puis elle amena un seau d’eau et de désinfectant, pour que son mari puisse y plonger ses pieds meurtris. Elle entamait une tâche qui ne prendrait fin que des semaines plus tard : soigner les blessures putrides de son mari. Beaucoup ont vu ses larmes se mêler à l’eau du seau, mais personne n’a essayé de la réconforter. Comparé à eux, elle avait de la chance, elle !

Quand le tour d’Oum Ala’ est arrivé, l’épuisement était manifeste sur le visage du jeune homme. Une des personnes sensées de l’assistance a proposé qu’on le laisse se reposer. Mais elle a accouru avec ses questions. Après avoir longuement regardé son visage angoissé, il lui a répondu : « Ala’… Il va bien, mais je crois qu’ils l’ont transféré à l’hôpital. »

« Comment ? Quand ? Pourquoi ? » Autant d’interrogations restées accrochées à ses lèvres, auxquelles le jeune homme pouvait difficilement répondre.

Elle attendit le jour suivant, puis elle revint et trouva la même foule devant la porte. Cette fois-ci il lui donna une nouvelle information : « Je crois qu’ils l’ont emmené à l’hôpital 601. »

Où sont-ils ?
(Aux disparus syriens)

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Onze avril 2013

L’hôpital 601 est un hôpital militaire. Il doit sa sinistre réputation aux méthodes criminelles qui y sont mises en œuvre à l’encontre des manifestants et des opposants. Une fois, j’ai eu l’occasion d’entendre le récit d’un homme qui y avait séjourné après avoir été arrêté par la « 4ème Division ». Il s’agit du pire lieu de détention que l’être humain puisse imaginer. Il racontait avoir vu là-bas un homme, un détenu, ayant dépassé la soixantaine. Son pied était infecté et il saignait sans arrêt. Il avait donc été transféré à cet hôpital. Il y était resté une semaine, et quand il était rentré à la « 4ème Division », il avait poussé un profond soupir de soulagement en s’exclamant : « Ici, c’est mille fois mieux que là-bas ! »

Il leur avait alors raconté que les médecins de cet hôpital se comportaient comme des bourreaux, que les infirmières s’amusaient à gratter les plaies des malades avec leur épingle à cheveux, qu’elles crachaient chaque matin et chaque soir sur les détenus blessés en leur criant à la figure : « Tu voudrais quand même pas qu’on te soigne, espèce de terroriste ! »

Et pourtant, lorsqu’Oum Ala’ m’a dit que son fils avait probablement été transféré à l’hôpital 601, je lui ai répondu : « C’est bien. Au moins, il est encore vivant… Prie pour qu’ils ne le traitent pas trop mal »…

Mais depuis ce jour-là, Oum Ala’ a cessé de dormir et de manger. Le doute s’était insinué dans son cœur. Son fils était-il vraiment dans cet hôpital ? Ne serait-il pas mort ?

Elle passe tout son temps à errer d’une maison de détenu à une autre, pour recueillir des nouvelles de son fils. Elle a ainsi constitué une véritable banque de données sur les lieux de détention, les méthodes de torture et les maladies affectant les détenus.

Mais aujourd’hui, elle a appris que son fils Ala’ n’était pas allé à l’hôpital. Elle a appris qu’aucun des détenus de cette section n’avait jamais été transféré dans un hôpital : on les laissait mourir parmi leurs camarades. Son voisin, le jeune homme qui avait été détenu avec lui, lui avait dit qu’on avait extrait Ala’ du dortoir. Mais ce que le jeune homme ne savait pas, ou peut-être le savait-il mais le lui avait-il caché, c’est qu’il avait été transféré à la « quarantaine ».

Sais-tu ce qu’est la « quarantaine » ? C’est une pièce où ils jettent ceux qui perdent la raison à cause de ce qu’ils voient, et qui se détachent totalement de la réalité. Ils sont relégués dans un pièces où croupissent aussi des malades. On dit que l’exiguïté du lieu et le manque de nourriture peuvent les amener à s’entretuer. J’ai essayé de me renseigner sur ce lieu auprès de certains détenus libérés. Mais, comme je te raconterai demain, ils ne tiennent pas à dévoiler la totalité de ce qu’ils savent.

(Mana Neyestani)

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12 avril 2013

Ala’ est mort.

Le jeune homme qui faisait le bonheur de sa mère, comme elle aimait à dire, est décédé. En guise d’avis de décès, un petit imprimé est parvenu à sa famille. Il la sommait de « venir récupérer les affaires de leur fils arrêté et décédé », pour reprendre la formule utilisée.

Ala’ est mort, laissant derrière lui une jeune épouse, deux enfants dont le plus âgé n’a pas quatre ans, une mère inconsolable, et un seul frère, qui vivra, s’il vit, consumé par le désir de vengeance.

Ala’, qui pesait quatre-vingt-dix kilos et avait du mal à passer la porte de sa maison, n’a pas supporté le supplice du « chabbah« . Il consiste à suspendre un prisonnier en l’air par les mains ou par les pieds, des heures et des jours durant. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé là-bas, dans les caves de la section. Ce n’est d’ailleurs pas à proprement parler une section des services de sécurité, mais une sorte de caserne où, dans les sous-sols, sont entassés des milliers de détenus. Après les avoir torturés et frappés dans les zones les plus fragiles du corps, leurs bourreaux les jettent dans un coin, où ils succombent lentement dans d’atroces souffrances.

Plus tard, j’ai appris que le jeune homme chez qui Oum Ala’ s’était précipitée connaissait le nom de tous les prisonniers de son quartier morts sous la torture. Mais il n’a dit la vérité à aucune des familles concernées. Il la révélait à d’autres. C’est ainsi qu’Oum Ala’ avait appris le nom de toutes les victimes, excepté celui de son fils. Il avait peur d’affronter sa douleur, de la voir s’effondrer. Il avait peur de provoquer des scandales. Car, si l’on apprenait qu’il racontait ce qui se passait là-bas, il pouvait être arrêté une nouvelle fois. La même chose s’est répétée avec d’autres familles de victimes.

Le cadavre d’Ala’ ne sera pas remis à sa famille. On ne permettra pas aux siens d’ouvrir la porte aux voisins venus présenter leurs condoléances. Ces derniers viendront en cachette pour réconforter la pauvre femme, trop tôt devenue veuve, qui avait consacré sa vie à l’éducation de ses deux garçons.

Pas de condoléances pour les mères. Pas de condoléances pour les Syriens qui perdent leurs enfants. Il leur est défendu de crier, de pleurer, de protester. Une semaine avant l’arrivée de « l’avis de décès » d’Ala’, un jeune homme avait vociféré en apprenant que son frère venait de mourir dans la prison où il était enfermé. Les « protecteurs des foyers », comme on appelle les soldats de l’armée, ont aussitôt envahi sa maison et ont ouvert le feu sur lui. Puis ils l’ont trainé dans la rue devant tout le monde, et emmené avec eux son petit frère, un adolescent de quinze ans. Ainsi ils seraient désormais tranquilles : ils avaient montré à toutes les familles du quartier ce qu’il en coûtait de se désoler sur les enfants morts.

Pas de condoléances pour les Syriens, qui savent tout et qui ne peuvent rien. Il ne leur reste qu’à mettre du sel sur leurs plaies, et à prier Dieu d’épargner les enfants qui leur restent.

PS : Pour les raisons que tu sais, j’ai modifié les noms des personnes et dissimulé ceux des lieux et du service de sécurité concernés…

(Mana Neyestani)

(A suivre)*

source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/05/10/lettres-de-syrie-22/



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