« Leurs tortures valent celles du régime » par Hala Kodmani

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 décembre 2013

HALA KODMANI 18 DÉCEMBRE 2013 À 20:26

Dans le centre de Raqqa, le 7 décembre, après un raid attribué aux forces loyales à Bachar al-Assad. (Photo Nour Fourat. Reuters)

TÉMOIGNAGES

«Libéré» de la terreur d’Al-Assad, Raqqa, où notre reporter s’était rendue il y a trois mois, subit désormais celle des islamistes. Echos téléphoniques d’une ville inaccessible.

La récréation neigeuse se termine à Raqqa. Exceptionnelle pour un début décembre, la vague qui a couvert de blanc tout le Moyen-Orient a apporté un répit inespéré à la ville du nord-est syrien, soumise pendant les jours précédents à des bombardements meurtriers qui ont fait une quarantaine de morts. Les avions du régime ne pouvaient plus voler, ni ses missiles balistiques être tirés contre la population. La tension qui montait entre les groupes armés rivaux, qui se disputent le contrôle de la ville, est retombée. Même les extrémistes de l’Etat islamique d’Irak et du Levant, émanation d’Al-Qaeda, qui exercent leur terreur sur les activistes sont devenus moins visibles.

Comme d’autres habitants de la ville, Oum Nabil se trouve encore chanceuse en imaginant qu’elle a évité le pire. «On venait de faire remplacer les vitres de la cuisine et du séjour où dorment les enfants quand la tempête de neige s’est déclenchée», se réconforte la mère de famille, jointe sur son téléphone portable. Les fenêtres et les baies vitrées de l’appartement du troisième étage avaient été soufflées par l’un des sept raids aériens qui ont visé la ville dans la terrible journée du 7 décembre. «C’était l’apocalypse un obus est tombé devant la boulangerie, à 200 mètres de la maison», soupire-t-elle.

 

 

 

Hommes cagoulés. Relativiser est la clé de survie d’une population trop absorbée par les urgences de ses épreuves quotidiennes pour se plaindre. Raqqa n’en finit plus de payer le prix de sa «libération» depuis qu’elle est passée aux mains de la rébellion en mars. Les forces du régime qui avaient cédé la première capitale provinciale – faute de moyens ou de volonté de la tenir – continuent de punir ses habitants. Les raids aériens quasi quotidiens visent les habitations, les écoles et les marchés, faisant chaque fois des victimes civiles. «Si vous voulez dormir tranquilles, allez installer votre matelas au siège du gouvernorat», écrit un activiste de Raqqa sur Facebook. Une allusion qui n’échappe à personne : le bâtiment imposant au centre de la ville n’a jamais été touché par l’aviation alors qu’il est occupé par les hommes de l’Etat islamique d’Irak et du Levant, désigné par les Syriens sous son acronyme arabe Daech.

C’est en hissant leur drapeau noir en haut du gouvernorat, au début de l’été dernier, que les jihadistes ont signifié leur mainmise sur une ville qui «avait respiré pendant quelques mois un air de liberté inédit en Syrie», selon Aziz, citoyen reporter, originaire de Homs et dont la famille a trouvé refuge à Raqqa après la destruction de leur maison. L’impunité dont jouit la formation née d’une scission au sein du Front Al-Nosra, première branche qui s’est réclamée d’Al-Qaeda en Syrie, est soulignée par la plupart des habitants acquis à la révolution. L’intérêt du régime est de favoriser les extrémistes pour diaboliser la rébellion aux yeux des Syriens et surtout du reste du monde. Cette stratégie s’est révélée gagnante.

La comparaison entre les pratiques des forces de sécurité de Bachar al-Assad et les exactions actuelles par les hommes cagoulés de Daech revient dans toutes les conversations avec les correspondants de Raqqa. «Ils ont fini par réussir à paralyser toute activité démocratique», se désole Abboud, joint par Skype. Cet ingénieur, diplômé juste avant que la guerre ne ravage le pays, sort à peine de chez lui depuis plusieurs semaines. La dernière fois, c’était pour manifester devant l’église arménienne attaquée par les jihadistes fin septembre ; il a alors été enlevé par trois hommes cagoulés. Cette deuxième arrestation, qui a duré près d’une semaine, lui a servi de «correction définitive» selon ses mots. «Les tortures qu’ils m’ont infligées au titre de renégat valaient celles que j’avais endurées dans les geôles du régime dont les hommes préféraient insulter ma mère. Je suis ressorti avec le dos brûlé au deuxième degré par les barres de fer chauffé avec lesquelles ils me frappaient jusqu’à l’étourdissement. Mon seul défi maintenant est de ne pas quitter Raqqa comme ont dû le faire la plupart de mes amis», explique-t-il.

Sit-in solitaire. Supprimer tous les opposants et les témoins dans les zones qu’ils contrôlent, la stratégie des extrémistes de Daech rappelle encore les pratiques du régime. Les enlèvements de plusieurs journalistes étrangers – quatre Français dont deux à Raqqa, ainsi que le père jésuite Paolo Di Oglio – dissuadent forcément depuis plusieurs mois tout reporter de se rendre en Syrie. Les citoyens reporters syriens sont aussi pourchassés. Des dizaines de jeunes de Raqqa sont tenus au secret par le groupe extrémiste, et leurs familles sont sans nouvelles d’eux. «Il n’était plus question que je sorte dans la rue avec un appareil», raconte Aziz, photographe et cameraman, qui s’est replié depuis un mois en Turquie, comme des milliers d’autres activistes démocrates avant lui. «J’avais pourtant juré de ne pas quitter le pays», se désole-t-il.

La résistante emblématique de Raqqa, Souad Naufal, est elle aussi réfugiée en Turquie depuis le mois dernier. Cette institutrice de 44 ans, dont le beau-frère a été enlevé par Daech, se présentait tous les soirs devant le gouvernorat, foulard sur la tête et pancarte à la main, pour son sit-in solitaire. «L’Etat du mal», comme elle appelle les hommes cagoulés, n’a plus supporté ses messages de défi réclamant la libération de tous les détenus, y compris le père Paolo. Arrêtée et molestée à plusieurs reprises puis menacée de pire, elle a fini par abandonner son combat.

«Un islam aberrant». Seule la résistance passive qu’oppose la majorité des habitants de Raqqa se poursuit face aux extrémistes. «Ils évitent de nous approcher et ne réussiront jamais à nous changer», assure Oum Nabil. «Leur islam aberrant est incompatible avec la société d’ici. Leurs hommes sont les seuls à porter le niqab», plaisante-t-elle. Contrairement à d’autres zones sous leur influence, les jihadistes n’ont pas réussi à imposer la fermeture des commerces à l’heure des prières, ni à interdire le tabac à Raqqa. Les services d’éducation, de santé, de voirie ou d’électricité de la ville fonctionnent de mieux en mieux grâce au Conseil local et aux groupes de bénévoles civils, qui assurent le nettoyage des jardins publics en temps calme comme le déblaiement des gravats après les raids aériens ou de la neige sur les routes. Ils viennent de lancer des appels aux dons pour des poêles à chauffer et des collectes de vêtements pour des réfugiés venus d’un village ravagé par les bombardements. «Dès lors qu’on ne conteste pas leur ordre, qu’on n’a pas de revendications démocratiques et qu’on ne fait pas de politique, on nous laisse tranquille, dit l’un des animateurs de ces groupes. Exactement comme du temps du régime…»

Source : http://www.liberation.fr/monde/2013/12/18/leurs-tortures-valent-celles-du-regime_967565

 



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