« L’histoire d’Abdel-Baset al-Sarout, le gardien de but passé au centre de l’attaque » – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 janvier 2015

Alors qu’une incertitude continue d’entourer en Syrie le ralliement à l’Etat islamique d’Abdel-Baset al-Sarout, grand espoir du football syrien et icône du soulèvement populaire à Homs, le journaliste et écrivain Maher Charafeddin, contributeur ordinaire du site d’information en ligne All4Syria, nous invite à partager ses réflexions sur « l’histoire d’al-Sarout, le gardien de but passé au centre de l’attaque« .

Abdel-Baset al-Sarout, "gardien de la révolution"

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Il écrit :

« L’histoire d’al-Sarout, c’est l’histoire de la révolution syrienne elle-même. Il a été pacifique lorsque celle-ci l’était. Il a pris les armes lorsque la révolution s’est armée. Et il s’est senti trahi lorsque la révolution elle-même s’est sentie abandonnée.

L’homme n’est pas exempt de critiques. Il n’est tout compte fait qu’un jeune homme ordinaire d’origine bédouine. Il n’a pas lu suffisamment de livres pour comprendre les reproches de ceux qui théorisent sur son compte, vautrés en pyjamas sur les canapés de leurs salons. Le parcours d’al-Sarout, c’est celui d’une révolution qui a perdu ses intellectuels, dans un pays jusqu’alors considéré comme un pays de penseurs.

Il a été vilipendé lorsqu’il a été contraint de quitter Homs. Il a été attaqué lorsqu’il a voulu retourner dans cette ville, en empruntant une voie que nul autre que lui n’avait aperçue. Je ne justifie pas l’adhésion d’al-Sarout à Da’ech et je ne le défends pas. Je défends cette révolution poignardée de toutes parts, au côté, à la poitrine, au cou…

Les larmes d’al-Sarout l’ont empêché de voir tout ce qu’il aurait dû. Il a donc cherché sa route à tâtons en se fiant à sa sensibilité. Il a ressenti le froid, le froid du désespoir qu’aucun moyen de chauffage ne peut chasser de l’esprit. Il n’a vu d’autre bras ouverts devant lui que ceux de l’extrémisme, un horizon obstrué par la démission du monde.

Que peut faire un gardien quand sa cage déborde des buts encaissés ?
Que peut faire un gardien quand la majorité des membres de son équipe ont été décimés ?
Al-Sarout a abandonné ses bois pour jouer désormais au cœur de l’attaque !

Une telle décision peut paraître folle à qui n’a jamais occupé le poste de goal. Elle peut paraître suicidaire à qui n’a pas compris que la défaite constituait un échec définitif. La foule, sur les gradins, a trépigné. Mais l’Histoire n’a jamais été écrite sur les gradins. Elle s’écrit au cœur du stade.

Nous avions précédemment lancé un cri d’alarme : « Ne laissez pas les Syriens ouvrir les perspectives bouchées par des opérations suicides ».
Personne n’a entendu notre cri.
Et l’on s’étonne qu’aujourd’hui les Syriens s’équipent de ceintures d’explosif pour ouvrir par la force les horizons fermés…?

Abdel-Baset al-Sarout en compagnie de ses parents

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Par bien des aspects, le ralliement d’Abdel-Baset al-Sarout à l’Etat islamique rappelle le coup de folie d’un autre habitant de Homs, le jeune Khaled al-Ahmed, chef de laKatiba Omar al-Farouq, passé à la postérité sous le nom d’Abou Saqqar pour avoir arraché le cœur, le poumon ou le foie d’un soldat décédé et avoir simulé son ingestion.

Comme dans l’affaire qui défraye aujourd’hui la chronique, les bons esprits s’étaient déchaînés, oubliant de manière hypocrite la succession des faits et des drames qui avaient conduit un jeune homme d’origine modeste du quartier de Baba Amer, engagé dans la révolution comme des centaines d’autres sans l’avoir voulu, à se comporter comme une bête sauvage. Ils avaient profité de l’aubaine pour redoubler d’agressivité contre l’opposition, toute entière qualifiée « d’opposition cannibale », pour tenter d’occulter que c’étaient la sauvagerie de la répression menée par les forces de Bachar al-Assad et la liberté laissée aux Services de renseignements d’arrêter, d’emprisonner, de violer, de torturer et d’assassiner à leur guise qui lui avaient fait perdre momentanément la raison. Héros involontaire d’une sinistre mise en scène, il avait longuement expliqué, plus tard, comment il avait été conduit à se comporter de la sorte.

Aujourd’hui comme hier, c’est l’indifférence des « Amis de la Syrie » et leur incapacité à traduire en acte leurs protestations d’intérêt et de soutien au légitime combat de la population qui poussent des Syriens à chercher dans le radicalisme une – mauvaise – réponse aux – bonnes – questions que personne ou presque ne veut entendre.

Aujourd’hui comme hier, si on leur demandait leur avis, les Syriens seraient nombreux à répondre : « Nous condamnons ce qu’il a fait. Mais pourquoi nos amis en Occident se focalisent-ils sur cette affaire, alors qu’elle est largement la conséquence du silence qu’ils observent eux-mêmes sur les crimes du régime en place et sur les massacres que celui-ci commet chaque jour sous leurs yeux en toute impunité ? »

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/12/31/lhistoire-dabdel-baset-al-sarout-le-gardien-de-but-passe-au-centre-de-lattaque/

date : 31/12/2014



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