Majd al-Dik, un Syrien comme les autres dans la révolution – par Pascal Monnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 avril 2016
« Comment peut-on laisser disparaître son peuple ? » s'interroge toujours Majd.

« Comment peut-on laisser disparaître son peuple ? » s’interroge toujours Majd. © Daniel Fouray

Il a le regard farouche de ceux qu’on a trahis. « La Russie et les États-Unis ont transformé la révolution syrienne en guerre civile, les rebelles en fonctionnaires des organisations humanitaires ou des marchands d’armes. Et mon pays en une terre d’assassins et de martyrs. » Aujourd’hui réfugié en France, Majd al-Dik, 28 ans, ne cache pas son amertume. « Où est l’alternative pour simplement rester en vie ? »

La sienne, ce fut la fuite, l’année dernière. « Je n’ai pas eu le choix », avoue cet homme résolu. À Paris pour présenter le livre (1) qu’il a rédigé avec Nathalie Bontemps, écrivaine et traductrice, il a gardé l’allure de l’étudiant en droit qu’il a été, naguère, à Damas. Son récit, d’un implacable réalisme, est l’un des premiers témoignages directs du quotidien d’un conflit dont l’analyse est souvent monopolisée par experts et stratèges.

Culture de la torture

Parce qu’en mars 2011, à Douma, la ville natale de Majd, « on ne se représentait pas le degré de monstruosité auquel on allait faire face », tout en sachant que « ceux qui manifesteraient contre le pouvoir, pourtant pacifiquement, ne reviendraient pas ».

Parce que les comités de coordination, créés par les révolutionnaires, ont vite décidé de médiatiser l’insurrection afin d’éviter que « le silence ne recouvre la répression comme à Hama, en 1982, sous la main de fer d’Hafez, le père de Bachar ».

Parce que la torture, instituée en mode de gouvernement, n’a jamais épargné personne. Interpellé le 30 septembre 2011, une clé 3 G en poche, le jeune résistant, dont l’engagement est plus citoyen que politique, est transféré au sinistre centre Al-Khatib. Il subit durant des jours des supplices d’une cruauté inouïe. Mais refuse, avec pudeur, de personnaliser ses souffrances. « Des milliers de Syriens, victimes d’arrestations arbitraires, ont été ainsi tués. Ce régime a une sorte de culture de la torture. »

Enfants « sources de vie »

Inexplicablement libéré, Majd, qui travaillait déjà pour l’Unicef, reprend malgré tout ses activités dans les centres de soutien pour enfants « Source de vie » qu’il a fondés.

Car la société civile a dû se charger des services publics. « Les écoliers, qui n’en sont plus, identifient tel ou tel bombardier au bruit, n’ignorent rien des fusils. Ils parlent du conflit comme des adultes. Et n’ont plus de préoccupations puériles. Ce sont des générations presque perdues. »

Ces centres, l’exilé syrien les gère désormais depuis la France. « Mon métier est ailleurs, ma mémoire aussi. » Sa famille a été dispersée, ses parents en Turquie, sa grande soeur Ala en Arabie Saoudite, ses deux frères cadets en Allemagne, où ils sont arrivés par la mer. Leur maison a été détruite par une bombe à fragmentation.

Parfois, Madj songe au terrible siège de la Ghouta qui a fait de ses habitants des ombres chimiques. Il revoit les oliviers et les citronniers de Rihane, son village. Il ne veut que retourner en Syrie. « Je connais tant de gens enterrés là-bas, qu’on ne peut oublier. Et ceux qui sont en vie ont besoin de nous. »

Lorsqu’on lui demande, si banalement, ce qui le surprend en France, il sourit enfin : « La complexité de votre administration. »

Pascale MONNIER.

(1) À l’est de Damas, au bout du monde, Don Quichotte éditions, 295 pages, 17,90 €. Parution le 10.



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