Monde L’opposition syrienne affaiblie par la démission de son chef – par Hala Kodmani

Article  •  Publié sur Souria Houria le 25 avril 2013

Ahmad Moaz al­Khatib, en novembre, à l’Elysée. Il a préféré mettre un terme à ses fonctions plutôt que renoncer à sa liberté.

Portrait Consensuel et farouchement indépendant, Ahmed Moaz al-Khatib dépassait les clivages partisans.

Par HALA KODMANI

Ahmed Moaz al-Khatib a attendu une autre réunion décevante des onze pays occidentaux et arabes réunis dans le groupe dit des «Amis de la Syrie», samedi à Istanbul, pour confirmer sa démission, en suspens depuis un mois. Pour l’opposition syrienne, c’est un coup plus rude que les précédents, car il ne sera pas facile de lui trouver un remplaçant à la tête de la Coalition nationale syrienne, formée en novembre. Son nom était à peine connu des Syriens quand l’ancien prêcheur de la mosquée des Omeyyades de Damas, un géophysicien de 53 ans habitué aux costumes sans cravate, en était devenu le président. Mais, en quelques mois, il a conquis la confiance de la population, toutes communautés et tendances politiques confondues. Les vidéos de ses discours battent des records de «vues» sur YouTube, les pages de soutien sur Facebook se multiplient et rassemblent des dizaines de milliers «d’amis».

Pari audacieux. La popularité de ce descendant d’une grande famille d’oulémas s’est construite en trois actes fondateurs : proposition, démission, dénonciation. Le déclencheur a été son offre spectaculaire, fin janvier, de dialogue avec le régime de Bachar al-Assad à condition qu’il libère tous les prisonniers politiques – qu’Al-Khatib évaluait à plus de 150 000. L’annonce, sur sa page Facebook, a provoqué stupeur et divisions dans les rangs de l’opposition, y compris parmi la coalition qu’il présidait. Mais elle a suscité l’enthousiasme de la population, «parce que, contrairement aux autres opposants, il s’adressait à l’ensemble du peuple syrien et non aux seuls révolutionnaires», confie une mère de famille exilée en Jordanie. «Bedna nikhlas !» («On veut en finir !») est devenu en quelques jours le slogan scandé tant par les jeunes militants que par les habitants épuisés par le quotidien des combats et des pénuries ou par les réfugiés. A l’international, l’initiative a relancé l’idée d’une «solution politique», fut-elle introuvable. Aussi, Al-Khatib a-t-il été convié en février à Munich pour une rencontre avec l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Lakhdar Brahimi, et surtout les ministres russe et iranien des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov et Ali Akbar Salehi. Une percée diplomatique prometteuse auprès des deux alliés indéfectibles d’Al-Assad. Le pari audacieux du chef de la coalition venait de faire bouger les lignes au-delà de ce qu’il avait calculé.

Car si l’on en croit les révélations récentes de l’un de ses proches à un site d’opposition sur «les secrets de l’initiative de Moaz al-Khatib», tout est parti d’un coup de sang. Apprenant par un ami qui l’appelait à l’aide pour sauver l’un des siens, menacé d’être exécuté par les loyalistes, Al-Khatib raccroche et joint aussitôt, depuis Le Caire, un membre de la coalition. Il lui parle de son idée de dialogue en échange de la libération des prisonniers. «Surtout pas !» réplique son interlocuteur en faisant valoir qu’une telle avancée est contraire au consensus de l’opposition et pourrait lui coûter cher. «Je me fiche de mon avenir politique si je peux sauver la vie d’un seul jeune syrien», lui aurait dit Al-Khatib, en lui annonçant qu’il allait lancer la proposition en son nom. Finalement avortée par les effets de l’intransigeance du régime, du scepticisme international, de l’hostilité des pays du Golfe et des jusqu’au-boutistes de l’opposition politique et armée, «l’initiative Al-Khatib» n’ira pas plus loin.

«Pacifiste convaincu, il a exploré les possibilités de dialogue avec le régime dès le début de l’été 2011» raconte K. un de ses proches qui se dit «laïciste extrémiste» et a rencontré Ahmed Moaz al-Khatib au début de la révolution chez une amie chrétienne à Damas. «Moaz venait de signer un article présentant sa vision des réformes nécessaires que devait entreprendre Al-Assad. Il a été convoqué par l’un des chefs des services de renseignement du régime qui a traité l’ouléma de « chien ! » pour avoir osé critiquer le Président, avant de l’arrêter quelques jours plus tard.» Un premier séjour en prison, suivi de deux autres, avant que Al-Khatib ne se décide à quitter le pays. «Il n’avait pas l’intention de faire de la politique, affirme K., et n’a pas d’expérience ni de goût pour la chose. Il a été appelé à diriger la coalition parce que c’est un homme indépendant et consensuel, mais aussi parce qu’on le croyait faible.» Son inexpérience est critiquée au sein de la coalition où ses initiatives non concertées irritent. Son impatience devant les réunions stériles de l’opposition et de la communauté internationale rejoint le dégoût de la population pour cette «révolution des grands hôtels».

 

«Lignes rouges». Deuxième acte de son ascension : sa démission, le 24 mars, après «l’élection», entachée de soupçons de manipulation, du chef de gouvernement provisoire Ghassan Hitto : «Je me suis engagé devant Dieu à démissionner si certaines lignes rouges sont franchies. La décision syrienne doit appartenir aux seuls Syriens.» Ce message sur les ingérences extérieures est reçu. «Il abat sa carte maîtresse, coupant le jeu des blocs au sein de la coalition, notamment celui des Frères musulmans soutenus par le Qatar», estime Mazen Adi, un ancien communiste exilé en France.

Restant président en exercice de la coalition, Al-Khatib opère son troisième coup d’éclat au sommet de Doha, le 26 mars, qui confie le siège de la Syrie à l’opposition. «L’opposition syrienne ne vendra pas son pays», lance-t-il devant les chefs d’Etats arabes en se permettant d’enfreindre les usages pour leur conseiller de libérer tous leurs prisonniers politiques. Mais que peut-il faire en tant que président démissionnaire d’une coalition dont il n’a su rassembler les composantes ? Sa popularité est telle «qu’il s’impose désormais comme une référence incontournable sur l’échiquier syrien», estime Mazen Adi. Il ajoute qu’il reste à Al-Khatib une chance : celle d’apparaître comme le recours, y compris pour la communauté internationale, face au danger jihadiste qui monte.

source: http://www.liberation.fr/monde/2013/04/22/l-opposition-syrienne-affaiblie-par-la-demission-de-son-chef_898125



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