Naïssam Jalal, la résistance au bout du souffle – par Katia Touré

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 janvier 2017
La Franco-Syrienne Naïssam Jalal.

La Franco-Syrienne Naïssam Jalal. Photo Emanuel Rojas

Avec son nay, flûte orientale, la musicienne francilienne rend hommage aux martyrs de la révolution syrienne. Son dernier album a pour titre «Almot Wala Almazala» («la mort plutôt que l’humiliation»).

On s’installe avec elle à la coopérative Pointcarré de Saint-Denis, ancien garage reconverti en café-boutique cosy. Les étalages consacrent créateurs et artisans dyonisiens. Naïssam Jalal brûlait de découvrir l’endroit, ouvert quelques mois plus tôt. Voilà deux ans que la musicienne franco-syrienne a quitté Torcy, où elle a grandi, pour s’installer à Saint-Denis. Une ville bigarrée, pleine de nuances, à l’image de sa musique. «Je suis très attachée à la banlieue, c’est mon environnement naturel», sourit-elle. «Eh oui, on peut être arabe, banlieusarde, fille d’immigrés et évoluer sur la scène jazz.»Elle a le visage rieur, le regard lumineux. Comme quand, sur scène, elle embouche sa flûte ou son nay, entourée par les quatre musiciens de sa formation, Rhythms of Resistance. Puis l’ouragan déferlera, sans prévenir. Son souffle se muera en un cri déchirant, prélude d’une envolée fulgurante pleine de courroux. La flûte se fera pleureuse. Et cela, surtout quand elle interprétera le morceau-titre de son dernier disque, Almot Wala Almazala («la mort plutôt que l’humiliation» en français), hommage aux martyrs de la révolution syrienne.

Mais, pour le moment, c’est l’accalmie. Elle raconte que ses parents, peintres syriens, l’ont poussée très jeune vers une pratique musicale. Elle opte pour la flûte sans se douter que l’instrument deviendra «le prolongement de son corps», un «organe vital». Le choix de devenir musicienne s’impose lorsqu’elle improvise pour la première fois, à 17 ans. Mais peut-elle vivre de sa musique sans savoir qui elle est ? Elle a beau faire, elle ne trouve pas sa place dans ce pays où elle est née. Elle ne se sent ni syrienne, ni française. Elle est juste arabe… Là, son visage s’assombrit un brin. Le vent se lève. C’est qu’on entre dans le vif du sujet. Soit quand la jeune Naïssam se trouvait aux prises avec l’identité qu’on lui reprochait. «Mon environnement me poussait à avoir honte de ce que je suis.» La lecture de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon la terrasse. En France, le racisme est partout. Il s’est même insinué en elle. Elle se tourne vers la Syrie.

A Damas, au Grand Institut de musique arabe de la ville, elle s’en va s’initier au nay. A vrai dire, elle s’en va tenter de recoller les pièces d’une identité morcelée. Mais Damas est une ville oppressante. Etrangère, chacun de ses pas est emboîté par les renseignements généraux. Trois mois dans un état policier. Elle quitte le pays pour l’Egypte. Il est 1 heure du matin quand, à 19 ans, elle débarque au Caire, sac sur le dos. Elle ne parle pas encore arabe. «Vivre au Caire m’a aidée à me construire humainement et artistiquement – j’ai joué avec les plus grands maîtres de la musique classique arabe -, mais ça a aussi détruit une partie de moi», raconte-t-elle. Trois ans dans un pays où la femme doit se battre pour vivre selon ses envies.

Retour en France en 2006. La musicienne s’apprête à labourer un terrain en friche. Mais Naïssam Jalal est une bosseuse singulièrement inspirée. Aussi elle multiplie les projets transversaux. Auprès de rappeurs, de musiciens ouest-africains, arabes, de musiciens de jazz, etc. En 2011 éclate la révolution syrienne. «C’est à ce moment-là que je me suis sentie véritablement syrienne, dit-elle. Je me suis sentie fière d’appartenir à ce peuple.»

Mais n’allez pas lui prêter le rôle de porte-voix des Syriens plongés dans l’horreur. Naïssam Jalal n’est qu’une ramification d’un arbre qui résiste aux affres d’une époque malade et en pleine hystérie. Une ramification du peuple syrien, comme du peuple palestinien, parmi les combats qui l’animent. Elle bourgeonne pour les minorités visibles et discriminées en France. Elle bourgeonne aussi pour Adama Traoré et ses frères. Sa musique est une revendication dépourvue d’apitoiement. Car la gravité soufflante de Naïssam Jalal résulte de sa dignité. Elle porte juste en elle la rage qu’anime notre condition humaine avec, pour aspiration, la liberté.



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