«Nous restons les bras croisés devant un crime de masse» – entretien avec Edith Bouvier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 novembre 2012

Une Syrienne marche dans une rue détruite d'Alep, le 23 octobre 2012. (c) Afp

Huit mois après avoir été blessée en Syrie, la reporter Edith Bouvier publie «Chambre avec vue sur la guerre». Chloé Domat, journaliste indépendante, l’a rencontrée au Salon du livre de Beyrouth. Entretien

Chloé Domat Comment ça va depuis votre passage au Liban en février dernier?

Edith Bouvier Ca va beaucoup mieux! Je remarche, j’apprends chaque jour à me reconstruire et à avancer avec cette grande cicatrice que j’ai sur la jambe. Tout cela forme aujourd’hui un ensemble de souvenirs qui resteront à vie. Côté boulot, malgré ce que la presse a pu raconter, je démarre un CDD au «Figaro» depuis le 1er octobre.

Quel rôle ont joué les autorités françaises dans votre rapatriement?

L’ambassade à Damas savait ce qui se passait, et a suivi le dossier, mais il faut bien comprendre que lorsque j’étais blessée à Homs, je n’avais pas de téléphone, ni internet. J’étais coincée dans mon lit, sans aucun contact direct avec l’extérieur.

Dès qu’il y a eu la catastrophe, William Daniels a contacté une de mes amies qui travaille à Reporter sans Frontières. C’est elle qui a tout de suite informé le Quai d’Orsay et mes parents. Ils ont ensuite travaillé à trouver une solution. Eric Chevallier, alors ambassadeur de France en Syrie, voulait venir me chercher. Mais les autorités syriennes lui ont interdit de se rendre à Baba Amro. Donc non, les autorités françaises n’ont rien pu faire. Nous avons entendu parler d’une tentative pour faire approcher les ambulances du croissant rouge syrien, mais cela n’a pas fonctionné malheureusement. Mon premier contact avec les autorités françaises a donc eu lieu à l’Hôpital de l’Hôtel Dieu à Beyrouth, où j’ai rencontré Denis Pietton, ambassadeur de France au Liban.

Pourquoi avoir fait de cette expérience un livre?

Parce qu’on est partis là-bas comme journalistes, avec William Daniels et Remi Ochlik, pour couvrir le siège du quartier de Baba Amro qui durait déjà depuis début février et qu’il fallait raconter le massacre de la population civile, ces enfants qui meurent de faim, ces blessés qui n’ont plus de quoi être soignés.

Quand Rémi a été tué et moi blessée, on n’a pas pu faire notre boulot. On n’a pas pu faire les reportages qu’on aurait voulu faire. On a alors promis, avec William, qu’on raconterait le calvaire des Syriens et qu’on porterait haut et fort leur message de courage. Ce livre c’est ça, c’est raconter leurs espoirs, leurs peurs, et ces bombes qui tombent sur leurs têtes inlassablement de jour comme de nuit.

Et comment êtes-vous passée de l’écriture de reportages à celle d’un livre?

C’était difficile, mais j’avoue avoir un maître en la matière: je me suis inspirée de Jean Hatzfeld. C’est un très grand journaliste qui a notamment été blessé en Bosnie et qui raconte dans«L’air de la guerre» comment on vit avec la blessure et la mort autour de soi. Je n’ai pas la prétention d’atteindre son niveau d’écriture mais j’ai voulu comprendre comment on passe au «je» et au registre des émotions. Il y a aussi eu un vrai travail avec l’éditrice de Flammarion qui m’a beaucoup soutenue dans cette aventure, car c’était aussi une expérience éprouvante de me replonger dans ces dix jours.

J’ai dû revivre tous ces moments qui sont passés très lentement et très vite en même temps, comprendre à quel moment j’ai eu peur, à quel moment j’ai eu froid, à quel moment j’ai pleuré. Je voulais voir pourquoi on a ces émotions, ce qui les déclenche, comment elles nous font avancer. C’est vraiment très étrange pour un journaliste de se mettre en scène, j’ai l’habitude dans mes reportages de me cacher derrière les gens que j’interviewe. Mais là, c’était aussi une manière de raconter les Syriens.

Justement, ces Syriens, qui sont-ils? L’image de l’opposition syrienne est parfois confuse, les médias parlent du CNS de l’ASL, voire de djihadistes…

D’abord le CNS fait partie d’une opposition qui se situe à l’extérieure du territoire syrien. En Syrie, il y a l’Armée Syrienne Libre, mais ce n’est pas une entité. C’est-à-dire que ce n’est pas une armée régulière, elle n’a pas de chef ni vraiment de ligne de commandement. On ne peut pas définir les rebelles, ce sont des hommes, des femmes qui décident un jour de s’opposer au régime pour faire tomber ce mur de la peur que le régime Assad, depuis Hafez, a instauré.

Parmi les combattants, il y a des déserteurs et de simples civils qui, à un moment, ont vu leurs femmes et leurs enfants se faire massacrer sous leurs yeux, et qui ont décidé de se battre pour exorciser ces peurs et ce malheur.

Ce sont toutes ces histoires-là que j’ai rencontrées, et qui m’ont touchées. Enfin tous les Syriens n’ont pas pris les armes. A Baba Amro, les gens autour de moi étaient aussi des civils qui décidaient d’aller rejoindre les hôpitaux clandestins par exemple, ce qui est aussi un acte rebelle puisqu’on sait que les hôpitaux et les dispensaires dans les villes assiégées se font bombarder nuit et jour.

Pour ce qui est des djihadistes, qui les a vus? Peu de gens. On parle d’un pour-cent! Dans toutes les guerres il y a eu des extrémistes. Les guerres révèlent les pires facettes de l’humanité et comme ailleurs le pire vient se blottir dans le cauchemar et se nourrir du malheur. Tant que personne dans le monde ne jettera un œil sur le malheur des Syriens, il y aura des extrémistes, de quelque bord que ce soit, qui viendront ramper sur ce malheur. Ca fait aussi partie de la propagande du régime pour alimenter la peur à l’extérieur.

Depuis plus d’un an, les rebelles n’ont pas été en mesure de faire chuter le régime, qu’est-ce qui leur manque selon vous?  

Des armes! Ils n’ont que quelques kalachnikovs et presque pas d’armement anti-aérien. Quand on envoie chaque jour des explosifs sur certaines villes du pays, qu’est-ce que vous voulez faire avec trois fusils et deux lance-roquettes? A part prier et se radicaliser…

L’aide n’est toujours pas suffisante, la France essaye de faire parvenir quelques millions d’euros, mais ce n’est pas assez car elle est seule à tenter d’apporter de l’aide sur le terrain. Tant que les autres pays ne se joindront pas à elle pour apporter de l’aide humanitaire, alimentaire, des hébergements et des médicaments pour les populations civiles, nous restons les bras croisés devant un crime de masse.

Quelle fin voyez-vous à ce conflit? Allez-vous y retourner?

Les Syriens m’avaient promis d’attendre que je sois sur pied pour libérer la Syrie, aujourd’hui je marche mais il n’en est rien. Malheureusement, il me semble qu’on est devant le scénario du pire: quelque chose qui s’enlise et qui va durer, avec tout ce que cela suppose de réfugiés et de gens qui vont mourir dans les bombardements. J’espère y retourner un jour faire la fête, j’espère que le régime laissera quelques monuments à visiter et j’espère revoir ceux qui m’ont sauvée.

Propos recueillis par Chloé Domat

Chambre avec vue sur la guerre, par Edith Bouvier,
Flammarion, 220 p., 19 euros.

Edith Bouvier, en reportage en Syrie pour « le Figaro », avait été blessée en février dernier. Après avoir passé neuf jours sous les bombardements, à Homs, elle avait pu être exfiltrée vers Beyrouth. (AFP)

source : http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20121031.OBS7642/nous-restons-les-bras-croises-devant-un-crime-de-masse.html#xtor=EPR-1-%5BHebdo%5D-20121102

date : 31/10/2012



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