Obama et son « plan de remise des clés » : de la différence entre un baril de TNT et un moustique – par Subhi Hadidi, in Al-Quds al-Arabi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 7 mai 2016

Le président américain Barack Obama a prononcé ce qui s’assimile à son « discours d’adieu à la planète » devant une escouade de responsables européens, à Hanovre. Il leur a rappelé, et il a rappelé par la même occasion au monde entier (peut-être même avant eux) la série des « valeurs » partagées qui unissent le monde occidental constitué de l’Europe et de l’Amérique : « Nous croyons en la justice, nous croyons en ce qu’aucun enfant ne doit mourir d’une piqûre de moustique et en ce qu’aucun être humain ne doit être torturé par un estomac vide. Nous croyons qu’ensemble  nous pouvons sauver la planète et les peuples les plus faibles du monde des pires impacts du changement climatique ». Il a également déclaré : « Si vous deviez choisir l’heure de votre venue au monde sur toute l’étendue de l’histoire de l’humanité sans connaître à l’avance quelle serait votre nationalité, votre sexe ou la situation économique qui serait la vôtre, vous choisiriez le présent ».

De quel « présent » parlait-il ? Du présent occidental, du présent des valeurs occidentales, des valeurs euro-américaines, très précisément. En effet, l’homme appartenant à ce monde occidental est plus riche, plus libre, en meilleure santé, mieux éduqué, mieux servi par la justice. Ce qui ne signifie nullement qu’il n’y ait pas en Occident « de maux, de terrorisme, de fausses démocraties et de forces dangereuses menaçant d’entraîner le monde entier vers le passé », pour reprendre les propos d’Obama. Bien qu’il eut mentionné à plusieurs reprises la Syrie et bien qu’il se soit vanté d’y avoir envoyé 250 hommes des « forces américaines d’opérations spéciales », le rôle de ces derniers « consistera essentiellement à apporter de l’entraînement et une assistance à des forces locales qui continuent à affronter l’État Islamique (Dâ‘esh) ».

Ainsi, Obama a soigneusement évité de parler des enfants syriens qui meurent non pas de la piqûre d’un moustique, mais dont les petits corps sont déchiquetés par les barils de TNT d’Assad et par ses missiles, ainsi que par les bombardiers de Vladimir Poutine ou encore par les fusées de l’Iran et du « Parti de « Dieu » » (le « Hezbollah »).

Là encore, nous constatons un hiatus entre les valeurs de vie et de destin. Mais cette différence se mesure à la quantité du sang (syrien) répandu quotidiennement, au nombre de personnes ayant tout perdu et envoyées en exil, aux pertes et aux ruines, à la perte de dignité humaine, contrairement aux prétentions d’Obama au sujet de je ne sais quel monde partagé, tolérant et équitable.

Avec tout ça, il y a un autre sujet qu’il ne vaut sans doute mieux pas évoquer, en particulier après que la lumière ait été faite sur la « doctrine Obama », année après année, et après la révélation de ses dernières péripéties, à savoir cette tendance à l’égocentrisme occidental manifestée – ô paradoxe criant – par le premier président afro-américain de toute l’histoire  États-Unis.

Ce qu’il est sans doute plus utile de discuter ici, au sujet du « discours d’adieu planétaire » d’Obama, a trait à la relation effective entre l’Amérique et l’Europe, en faisant abstraction des propos doucereux et de toute rhétorique tonitruante. Il est utile de revenir au précédent président américain, William (Bill) Clinton, l’un des inspirateurs d’Obama, et à l’année 1997, lorsque Clinton n’avait pas voulu rater l’occasion d’accueillir comme il convenait le cinquantième anniversaire du Plan Marshall sans daigner écouter avec une délectation excessive les expressions de reconnaissance pour ce bienfait qui avaient émané des dirigeants européens. En effet, ce plan avait comporté une aide américaine massive à l’Europe des années 1940 du siècle passé, en des temps où le vieux continent n’était qu’un amas de ruines, qu’il était épuisé et déchiré, qu’il se tordait de faim et attendait impatiemment les secours alimentaires apportés par les camions américains, à commencer par la farine et le lait en poudre sans finir par les crayons à papier et les sacs de ciment.

À cette occasion, les médias étaient focalisés sur l’aspect célébration festive, contrairement à leur attitude en ce 5 juin 1947 où le ministre américain des affaires étrangères de l’époque, George Marshall, avait prononcé un bref discours lors de la célébration de la remise des diplômes à une nouvelle promotion d’étudiants de l’université Harvard. En réalité, ce faisant, il lançait la plus importante et la plus coûteuse opération diplomatique de toute l’histoire des États-Unis qui allait bientôt être connue sous le nom de « Plan Marshall », ce plan visant à sortir l’Europe des conséquences terribles de la Seconde guerre mondiale. À l’époque, la presse américaine ne s’était pas appesantie sur ce discours de sept minutes qu’avait prononcé un homme au cœur sec et aux traits sévères dont  les lèvres n’avaient pas même esquissé un sourire de courtoisie y compris lorsque Franklin Roosevelt avait lancé une de ses blagues présidentielles restées dans les annales. Personne n’y ayant prêté attention, personne n’avait débattu de la gravité d’un projet unique en son genre sur lequel avaient travaillé les cerveaux les plus puissants de l’administration américaine de l’époque (Marshall lui-même, secondé de Dean Acheson, de George Kennan, de William L. Clayton et Charles E. Boheln), un projet qui allait mettre le monde cul par-dessus tête et coûter quelque 13 milliards de dollars (soit près de 90 milliards de dollars d’aujourd’hui).

Avant cette initiative, en février 1946, le chargé d’affaires à l’ambassade américaine à Moscou avait envoyé un « long télégramme » qui allait être appelé à entrer dans l’histoire, car il s’agissait des prémisses de la guerre froide à venir entre les États-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. L’auteur de ce télégramme était le George Kennan que nous avons déjà nommé, qui mérite largement son titre de « prophète de la guerre froide » sans aucun challenger. Dans un article signé X dans la célèbre revue américaine Foreign Affairs, il avait couché sur le papier que les États-Unis ne pouvaient pas rester les bras croisés devant les conséquences probables de la ruine économique de l’Europe en fait de ruine idéologique qui ne pourrait que servir les intérêts de l’Union soviétique et du camp communiste, transformant les victoires militaires américaines en défaites idéologiques des valeurs du capitalisme. Mais le contenu pragmatique de l’article de Kennan avait moins trait au remplissage des ventres affamés qu’à la nécessité de prévenir l’effondrement imminent de l’Europe et à la nécessité de contrôler la soif du dirigeant soviétique Joseph Staline de remplir les vides militaires ici et là. Il a donc eu recours à l’arme des estomacs vides pour contrôler les âmes errantes et les esprits qui s’efforçaient de trouver une explication à la dévastation. Kennan voulait que les États-Unis s’emparent des rênes du monde libre (et par conséquent des rênes du monde entier en dehors du domaine communiste) au moyen de sacs de farine qui parachèveraient le travail entrepris par les tanks et les bombardiers [principalement américains] durant les années de guerre et de libération de l’Europe.

C’est ainsi que le « plan Marshall » ne fut pas seulement une opération d’endiguement, de pénétration et de sanctuarisation, mais aussi toute une série d’opérations stratégiques dans le commerce, dans les investissements et dans le business (remise en état des grandes usines telles que Renault, Péchiney et Dassault en France, Volkswagen et Daimler-Benz en Allemagne et Fiat en Italie), dans la distribution-vente philosophique des valeurs du capitalisme, ainsi que dans l’exportation culturelle du mode de vie américain, etc. Ce n’était pas là une orientation nouvelle. En effet, au début du [vingtième] siècle, le président américain Woodrow Wilson avait reconnu le rôle d’appui joué par l’appareil d’état du capitalisme mondial en lieu et place du capitalisme planétaire : « et étant donné que le commerce se moque bien des frontières et parce que l’industriel insiste à faire du monde entier son marché, il est du devoir du drapeau de mon pays, l’étendard de la nation et de l’armée américaines, de flotter partout dans le monde. Et les appareils et services de l’État américain doivent protéger les concessions obtenues par les commerçants et les industriels – au besoin en violant la souveraineté des nations dans ce processus. Il faut accéder à des colonies (ou en créer, si celles-ci n’existent pas encore) aux fins de l’investissement en mettant à profit le moindre recoin de notre planète ».

À l’occasion du cinquantième anniversaire du « Plan Marshall », les dirigeants des pays occidentaux se sont réunis à La Haye, siège officiel des célébrations, non pas pour jouer à qui serait le premier à exprimer sa reconnaissance pour les bienfaits des États-Unis, mais aussi pour prêter l’oreille à un message de mise en garde à peine voilée contenu dans l’invitation lancée par Clinton à un nouveau « plan Marshall » visant cette fois-ci à sauver l’Europe orientale. Ce que Clinton n’a pas dit clairement à cette occasion, sa ministre des Affaires étrangères de l’époque, Madeleine Albright, l’avait écrit dans les journaux : « Si les nouvelles démocraties de l’Europe orientale ne retrouvent pas l’ordre, la coopération atlantique en matière de commerce et de sécurité ne pourra pas fonctionner et il ne sera pas possible d’instaurer une monnaie unique européenne ni une politique extérieure européenne unifiée ».

À l’époque, « Dâ‘esh » n’était pas encore née et les tours du World Trade Center n’étaient pas encore tombées. Les partisans d’« Al-Qâ‘ida » s’appelaient autrement : c’étaient les « Combattants de la Liberté » en Afghanistan. Personne ne s’attendait à ce que le maître de la Maison Blanche puisse un jour avoir la peau noire… Le monde change, naturellement. Mais il y a quelque chose d’essentiellement immuable, sauf pour réitérer les pires leçons du passé, et non les valeurs du présent et du futur.

À l’instar de la différence – qui est de taille – entre un moustique piquant un enfant et des barils de TNT déchiquetant des enfants [syriens] !

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

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