Paroles de Syriens, pour le 3ème anniversaire de la révolution en Syrie (3) – par Bassma Kodmani – présenté par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 19 mars 2014

Dans des conditions humainement et matériellement atroces,
la révolution syrienne entame en ces jours sa quatrième année.
Chacun à sa façon,
des citoyens et des responsables de l’opposition syrienne
ont accepté de résumer en quelques lignes
le message qu’ils souhaitaient à cette occasion
adresser à la population française.

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Bassma Kodmani
citoyenne syrienne
et directrice de Arab Reform Initiative

Bassma KodmaniBassma Kodmani

Bassma KodmaniBassma Kodmani

Serons-nous bientôt les oubliés de ce monde ? Le sommes-nous déjà ? Restera-t-il une Syrie ? Il n’est pas facile de garder espoir. On se prend à imaginer que dans quelques années, nous parlerons, à partir des nombreux pays d’exil, d’un pays qui fut. Pourtant les Syriens n’ont jamais été aussi attachés à leur identité syrienne, ils n’ont jamais été aussi solidaires les uns des autres. Ils ne se sont jamais autant aimés alors même que le régime d’Assad veut les programmer pour s’entretuer.

Il nous faut nous inscrire dans la durée. En trois ans, nous avons compris beaucoup de choses : que les identités confessionnelles sont la recette du désastre, que nous avons affaire à un régime des plus criminels qu’ait connu le siècle écoulé et celui commençant, mais surtout – et cela nous ne finissons pas de nous en étonner – que personne n’est prêt à l’arrêter. La voilà, l’exception syrienne. Lorsque Ben Ali de Tunisie a voulu s’accrocher au pouvoir, il s’est trouvé une armée nationale qui a refusé de le suivre, des puissances sur lesquelles il croyait pouvoir compter, la France et les Etats-Unis, qui lui ont signifié qu’elles ne le protégeraient pas. Lorsque Moubarak a commencé à réprimer les manifestants, il pensait qu’il était un pilier de la stratégie américaine dans la région et que Washington ne le lâcherait pas. Pourtant, l’administration Obama a compris qu’il était devenu un fardeau et un obstacle pour les Egyptiens et qu’il ne fallait pas empêcher leur émancipation. Il en est de même du Yémen où Ali Abdallah Saleh se croyait indispensable parce qu’il combattait Al Qaida en étroite coopération avec les services de renseignements américains. Et pourtant, les pays du Golfe ont élaboré le plan de paix qui prévoyait son départ et l’ont organisé avec l’aval de Washington et de Moscou. Enfin, Kadhafi pensait avoir pris une assurance tous risques en renonçant à ses armes chimiques dix ans plus tôt et en plaçant les avoirs colossaux de son fonds souverain dans les institutions financières des pays occidentaux. Ces derniers l’ont bombardé jusque dans son palais et il s’est enfui comme l’assassin qu’il était.

Un nouvel ordre apparaissait en pointillé : celui que les sociétés allaient tracer. Il était clair pour tout observateur qu’une lame de fond traversait la région et qu’il était vain de tenter de l’arrêter. C’était cela le message du printemps arabe que les Syriens ont cru comprendre.

Ce n’est donc pas la retenue des dirigeants qui a permis le triomphe rapide de la volonté populaire dans les autres pays, mais bien leur lâchage par leurs protecteurs. Assad en Syrie n’est en rien différent. Sa dépendance à l’égard d’alliés extérieurs est au moins aussi grande et rien n’aurait pu lui permettre de se maintenir au pouvoir sans leur soutien. Savait-il, lorsqu’il a commencé sa campagne meurtrière contre le peuple que ses alliés seraient indéfectibles au point de venir se battre avec lui, et souvent à sa place, jusque dans les villages de la Syrie profonde ? Ceux qui parlent encore d’une solution syro-syrienne (Russie et Iran en tête) veulent fuir leurs responsabilités. Ceux qui décrivent le conflit comme une guerre civile entre Syriens (les Etats-Unis en font partie) veulent justifier leur inaction.

De grâce, qu’on nous laisse au moins notre récit de notre révolution : elle a été déclenchée pour la liberté et pour le droit à faire partie des peuples qui décident de leur destin.

Bassma Kodmani

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/03/17/paroles-de-syriens-pour-le-3eme-anniversaire-de-la-revolution-en-syrie-3/

date : 17/03/2014



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