Pas de mobilisation populaire en Syrie contre Da’ech sans perspective politique – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 septembre 2014

A moins qu’il ne soit destiné à gagner du temps et à noyer le poisson, l’envoi au Moyen Orient des secrétaires d’Etat américains aux Affaires étrangères et à la Défense, John Kerry et Chuck Hagel, donne à penser que le président Barack Obama envisagerait sérieusement d’élargir à la Syrie les opérations contre l’Etat islamique (Da’ech), engagées depuis le 8 août en Irak. Les relations entretenues par le régime de Damas avec Moscou, et à un moindre degré avec Téhéran, lui imposent en effet, dans une telle éventualité, de regrouper autour des Etats-Unis une coalition aussi large que possible, dont le noyau dur sera composé des pays arabes et occidentaux « amis du peuple syrien ».

La perspective de voir Da’ech pris pour cible par des forces étrangères ne provoque ni enthousiasme, ni condamnation de la part d’une majorité de Syriens. Leur attachement à la souveraineté de leur pays n’a d’égal que leur détestation pour un groupe radical venu de l’extérieur et porteur de principes religieux étrangers à leur culture. Dans les rangs de la contestation syrienne, censée être la bénéficiaire de cette opération puisque les Américains et leurs alliés renvoient dos-à-dos Bachar al-Assad et Abou Bakr al-Baghdadi, le sentiment dominant reste la prudence. Elle considère en effet que, si les Occidentaux et leurs amis arabes limitaient une éventuelle intervention à des frappes aériennes contre des positions, des convois ou des dépôts de matériel de l’Etat islamique, ils l’affaibliraient sans doute. Mais, tels une équipe médicale traitant les symptômes plutôt que les origines du mal, ils ne régleraient rien à la présence et au succès de Da’ech en Syrie. Ils favoriseraient au contraire, la tempête passée, l’afflux de nouveaux combattants dans ses rangs.

En soulignant l’insuffisance d’opérations menées depuis le ciel, ceux qui réclament depuis trois ans et demi un changement de régime et le départ de Bachar al-Assad n’appellent nullement à l’envoi de soldats étrangers sur le sol de leur pays. Ils entendent uniquement rappeler qu’une solution militaire n’est aujourd’hui susceptible de recueillir l’adhésion et la coopération des Syriens hostiles aussi bien au régime en place qu’à l’Etat islamique, qu’accompagnée d’une solution politique. En l’absence d’une telle perspective, ils ne se battront pas contre Da’ech. Ils ont déjà perdu trop de vies dans des affrontements sans issue pour en gaspiller davantage, dans une guerre dont Bachar al-Assad seul sera, temporairement au moins, le bénéficiaire.

Les opposants syriens souhaitent donc que soient appliqués à leur pays les principes mis en œuvre en Irak, où les frappes aériennes n’auront d’effet qu’accompagnées à moyen terme d’une politique nouvelle, moins discriminatoire, de la part du successeur de Nouri al-Maliki à la tête du gouvernement, et à court terme d’efforts d’armement en faveur des combattants en première ligne contre l’Etat islamique. En Syrie, les raids contre Da’ech devraient donc, selon eux, être accompagnés par un renforcement immédiat des capacités militaires de la « résistance démocratique » et de ses alliés, non seulement identifiés mais déjà approvisionnéset par la recherche d’une issue politique négociée à l’impasse dans laquelle le conflit se trouve aujourd’hui enfermé.

Ces mêmes opposants rappellent à leurs « amis » que ce sont les révolutionnaires et les groupes de différentes obédiences – y compris islamistes – qui, à la fin de 2013 et au début de 2014, ont contraint l’Etat islamique à abandonner plusieurs régions du pays pour se replier sur le seul gouvernorat de Raqqa. Ils seraient peut-être parvenus à chasser Da’ech de la totalité du territoire syrien s’ils avaient alors bénéficié des armes que ces mêmes « amis » ne cessent de leur faire miroiter sans jamais traduire totalement leurs promesses en actes.

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Il n’est pas inutile ici de remettre en mémoire les raisons qui ont permis à l’Etat islamique, qui s’en prend aux révolutionnaires de préférence au régime, de susciter l’adhésion de quelque 6 000 jeunes Syriens au cours du seul mois d’août et de devenir enfin une organisation majoritairement « syrienne ». Ce sont :

– la sauvagerie du comportement du régime depuis le début du soulèvement et les crimes commis par les milices confessionnelles qui coopèrent avec lui contre les Syriens depuis 2012 ;
– l’abandon de la révolution syrienne par l’Occident et le sentiment généralisé parmi les Syriens d’être les victimes d’un complot ;
– l’ordre, la planification, la discipline et la puissance de Da’ech, face à des révolutionnaires dépourvus des moyens de s’organiser ;
– les salaires considérables payés par le groupe à ses combattants, alors que l’Armée libre n’a jamais eu les moyens de le faire ;
– la fascination exercée par la force de Da’ech et le succès de sa propagande qui se focalise sur l’héroïsme de commandos ne craignant pas la mort ;
– l’hostilité de la communauté internationale à l’égard des factions islamistes modérées et ses réserves face à la dimension islamique de la révolution syrienne ;
– l’exploitation par Da’ech de la corde confessionnelle et l’attirance exercée sur les plus enthousiastes par un discours religieux offrant une compensation à la faiblesse et l’immobilisme de la Oumma.

Se débarrasser de l’extrémisme et du radicalisme de l’Etat islamique, qui ne sera que modérément affecté par des frappes aériennes et qui renaîtra de ses cendres en attirant à lui de nouveaux combattants, implique de mettre un terme à l’injustice dont la population syrienne est victimeLes Syriens ont été traités et continuent de l’être avec une violence et une sauvagerie extrêmes. Ils réclamaient seulement, au début du soulèvement, que les détenteurs du pouvoir cessent de les tenir en otages, qu’ils leur accordent les égards dus à tous les humains, qu’ils abolissent l’état d’urgence ayant permis aux militaires de confisquer le pouvoir et de s’y maintenir depuis plus de cinquante ans, et qu’ils leur reconnaissent les droits et libertés inscrits dans la Constitution.

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Seuls capables d’affronter Da’ech et de le vaincre sur le terrain, les Syriens ne se mobiliseront à nouveau contre lui qu’avec des garanties crédibles portant sur trois conditions :

– l’octroi des matériels militaires nécessaires à une telle campagne ;
– la neutralisation des forces gouvernementales qui chercheraient à profiter de leur nouvel engagement contre l’Etat islamique pour les attaquer et pour récupérer les positions perdues par le régime dans les différentes régions ;
– la reprise et le bon aboutissement des négociations de Genève, interrompues sur le constat du refus par le régime des principes qui avaient présidé à leur organisation et à leur convocation, en particulier la mise en place d’une « autorité transitoire dotée des pleins pouvoirs exécutifs » et rassemblant des « membres de l’actuel gouvernement [et] de l’opposition ».

Faute de tels engagements, les Syriens se contenteront d’assister en spectateurs aux raids et aux bombardements. Ils déploreront l’attirance accrue de Da’ech sur leurs jeunes compatriotes, que rien ne prédisposait pourtant à rejoindre une organisation islamiste aussi radicale et qui la quitteront – ils en sont persuadés – dès que s’ouvriront devant eux d’autres perspectives. Et ils se prépareront à voir affluer vers leurs pays de nouvelles vagues de djihadistes, en provenance en premier lieu des pays qui auront pris part à ces opérations.

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/09/05/pas-de-mobilisation-populaire-en-syrie-contre-daech-sans-perspective-politique/

date : 08/09/2014



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