Portrait d’un leader : Burhan Ghalioun – par Amal Hanano

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 novembre 2011

Traduit de l’Anglais par SouriaHouria

À la fin, après la terreur, la torture et le meurtre, le tyran règne avec son visage. Le peuple ne peut pas y échapper, son image est dévorante, engloutissant nos rues, nos murs, nos magasins, nos écrans. Son visage efface tous les autres. Soit vous devenez une surface réfléchissante pour son image, soit vous disparaissez, au propre comme au figuré. Cette série est une réponse à son visage avec les nôtres. Chaque portrait remplace son image impitoyable par une autre de survie, résiste à son récit par une histoire jamais racontée, comme les visages des syriens réclament leurs places légitimes sur les murs de l’histoire et de la mémoire.

Portrait d’un leader : Burhan Ghalioun

Par une tardive journée d’été de 2001, Burhan Ghalioun était assis à Damas avec Riad Seif, discutant du climat politique en Syrie et du lourd nuage de répression et de désespoir qui planait de nouveau sur le pays, après tout juste un an de la présidence de Bashar Al-Assad.

Ghalioun demanda à son ami : « Pourquoi as-tu fermé les forums ? », faisant référence aux « salons » politiques et culturels qui avaient prospéré à Damas et à travers le pays cet été-là, signe d’une nouvelle ère de civilité sous un dirigeant peu sûr et, aux yeux de nombre de gens, illégitime. Seif répondit que le régime avait menacé les participants avec des projets de promulgation d’une loi rendant les forums illégaux. Ghalioun le réprimanda : « Tu as fait une erreur. Tu aurais dû les laisser venir et fermer les forums eux-mêmes. » Seif dit à ses amis qu’il avait l’intention de rouvrir son Forum pour le Dialogue National si Ghalioun donnait la première conférence. Ghalioun accepta. Le professeur de sociologie politique à la Sorbonne retourna en France, prépara son intervention, et en moins de quelques semaines il revint en Syrie. Il se souvient, « c’était le premier billet que je payais moi-même pour donner une conférence. Le 5 septembre, je donnai ma conférence et je restai une semaine. A cause de cette intervention, dix personnes qui y avaient assisté ont été arrêtées, dont Riad. » Ils furent tous condamnés de peines allant de deux à dix ans de prison, le forum fut fermé. Et c’était la fin du Printemps de Damas.

Ghalioun est convaincu que l’indulgence initiale du régime envers le Printemps de Damas était due à la « recherche de légitimité » du nouveau président, à la fois auprès de son peuple et auprès de l’Occident qui surveillait de près ce nouveau dirigeant, le seul fils de la région qui avait hérité la présidence d’une république. Les forums « ouverts » et les activités culturelles étaient censés faire apparaître Bashar Al-Assad comme un président courtois et moderne, avec son éducation britannique et son épouse britannique (et sunnite), pour le distinguer de son père isolé et obstiné. Bashar devait être un visage nouveau pour la nouvelle génération, pas le dictateur ordinaire et vieille école. Son régime espérait que les forums seraient fermés, limités à un petit nombre d’intellectuels. Mais au lieu de cela, il a constaté que la classe moyenne syrienne marchait vers ces réunions en masse. Chacun, de chaque ville, classe sociale, secte et religion a voulu créer un forum. En quelques mois, plus de cinquante salons avaient germé à travers la Syrie. Ghalioun dit : « C’était la soif exceptionnelle de la classe moyenne syrienne pour la liberté. Je pense que nous ne pouvons pas comprendre la révolution d’aujourd’hui sans la compréhension de ses racines dans ce Printemps. J’en ai été le témoin, il y avait des villages qui m’invitaient à faire une conférence malgré les traitements cruels des forces de sécurité et des mukhabarat envers eux. L’une de ces conférences a eu lieu à Salamiyyeh, dans un appartement qui faisait peut-être soixante-dix mètres carrés. Les trois petites pièces reliées entre elles étaient bondées, avec plus de deux cents personnes. J’ai pleuré quand je les ai vus, pensant pourquoi n’y-a-t’ il pas de centre culturel pour ces personnes, qui leur permettrait d’assister à une conférence ? »

La conférence de Ghalioun le 5 septembre a tapé sur les nerfs du régime. Il se souvient : « L’autorité Baas était stupéfaite que plus de 700 personnes assistent à ma conférence, dont la nouvelle s’était répandue par le bouche à oreille, sans annonce ni organisation. Ils ont perdu l’esprit ; comment toutes ces personnes pouvaient-elles venir sans organisation ? Parce que lorsqu’ils organisent une conférence, il n’y avait peut-être que trois personnes qui s’avèraient ne pas être baathiste, et ils étaient là pour des intérêts personnels. Cela les a effrayés, ça leur a fait sentir qu’il y avait une forte et profonde vague qui pouvait devenir plus forte, se développer davantage, potentiellement jusqu’à un point de non-retour. Ils ont décidé que c’était une marée dangereuse, et qu’ils devaient étouffer le Printemps de Damas à tout prix. Et c’est ce qui s’est passé : arrestation de participants, fermeture des forums, traque des intellectuels. »

Dix ans plus tard, et aujourd’hui le Docteur Burhan Ghalioun participe encore à un autre printemps, cette fois comme leader du Conseil National Syrien (CNS), la principale force d’opposition contre Bashar al-Assad et son régime. Ghalioun vit dans un modeste appartement d’un modeste quartier parisien. Quand je suis allée le rencontrer là-bas, tandis que je me tiens devant sa porte close juste avant de frapper, je me sens nerveuse, ne sachant pas à quoi m’attendre. Il ouvre la porte et nous accueille avec un sourire, comme si nous nous connaissions déjà l’un l’autre. Il est habillé simplement d’une chemise bleue pâle fraîchement repassée, aux manches roulées. Sa voix est douce mais ferme, caractérisée par un léger, charmant dialecte Homsi. Le contraste entre ses cheveux blancs et son beau visage lisse le place dans cet espace rassurant mais respectable entre le père et le grand-père, sage mais non dépassé. Il était quelqu’un à respecter ; des mots rares pour décrire un politicien, même un politicien réticent.

Nous nous asseyons dans son salon, un espace long et lumineux rempli d’objets ramenés de ses voyages, la plupart ornés de motifs arabes : deux coussins de sol rouges dans le style Bédouin, des lampes en cuivre, une table à café ronde en cuivre. Il y avait un style hybride Syro-Franco-Nord Africain, une atmosphère à la fois cosmopolite et confortable. Avant que nous ne commencions l’entretien, il insiste pour que nous prenions un café avec lui et nous quitte pour le préparer lui-même. Mon ami commence à faire des mouvements avec ses yeux et ses sourcils, m’incitant à demander au docteur Ghalioun s’il a besoin d’aide. En réponse, je lui fais signe que c’est très inapproprié, il ne s’agissait pas de la maison d’un quelconque oncle ou ami, c’était la demeure du leader de l’opposition syrienne ! Il insiste frénétiquement, alors je me lève, retourne lentement dans le corridor sombre et je demande timidement : « Dr. Ghalioun, avez-vous besoin d’aide ? ». Tandis que je regarde furtivement dans sa petite cuisine, je le trouve se tenant devant la cuisinière, versant l’eau bouillante dans une cafetière à piston. Il sourit, amusé, et me remercie en disant que ça va. Je retourne dans le salon avec un regard fier vers mon ami. Quand il nous sert, il réalise qu’il a trop mis d’eau dans la cafetière et il plaisante : « C’est comme si c’était la première fois que je fais du café. » Je prends la tasse à café blanche, sans anse, dans mes mains et je me souviens de quelque chose que mon père dit : le vrai leader est celui qui sert.

Burhan Ghalioun, fils d’un éleveur de chevaux arabes, est né à Homs et a vécu là jusqu’à ce qu’il ait treize ans, âge auquel quand il a emménagé à Damas avec ses amis pour parfaire son éducation scolaire et universitaire. Lorsqu’il était un jeune garçon à Homs, il aimait visiter les vergers à l’extérieur de la ville, quand les jardins fleurissaient au printemps. Il se souvient de lui sautant sur les pierres pour traverser la rivière Assi et montant des chevaux à travers les horizons ouverts à l’est de Homs, paysages qui ont disparu aujourd’hui. Un endroit occupe une place spéciale dans sa mémoire, le « maqam » pour le calife Umar ibn Abd al-Aziz. Il se rendait dans cette simple structure construite sur une petite colline, pour contempler, étudier ou lire ses livres à son ombre, échappant à la chaleur. Plus tard, à Damas, il n’était qu’à cinq minutes de marche d’Al-Ghouta, la banlieue de la ville, un autre endroit au sujet duquel il se lamente, « Il n’existe plus désormais, un lieu si beau. Ces endroits étaient spectaculaires et apaisants. » En regardant de l’autre côté de la vitre, il est évident qu’il se soucie toujours de la nature. Son long balcon est rempli de plantes soigneusement entretenues s’accrochant à la balustrade de fer et de pots florissants disposés sur le sol en béton.

Comme beaucoup de ceux de sa génération, Ghalioun a baigné dans la politique dès le plus jeune âge. Il dit : « Nous avons vécu dans les profondeurs de la vie politique, notre génération était née dans la politique. Quand j’avais dix ans à Homs, nos intérêts étaient plus culturels. Nous avions l’habitude de lire et d’échanger des livres, et d’écrire de la poésie. » Mais la période d’Al-wahdeh, l’union de courte durée mais influente, entre l’Egypte et la Syrie, de 1958 à 1961, sous le leadership de Gamal Abd Al-Nasser, a créé un environnement politiquement chargé. « Nous passions notre temps à discuter de l’union, du nationalisme arabe, du marxisme, du communisme, de la démocratie. Alors nous avons commencé nos vies d’adolescent en débattant de ces questions; elles sont réellement devenues une part de nous-mêmes. Lorsque j’ai eu treize ans, nous étions déjà engagés dans des batailles politiques. »

Ghalioun a toujours des sentiments forts pour cette période : « Bien sûr j’étais pour l’union et je suis toujours pour l’union. Je crois que nous avons perdu beaucoup avec Al-infisal, la séparation. L’incapacité des arabes à créer un noyau uni est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes en crise aujourd’hui. Nous n’avons pas été capables de créer un centre indépendant, un axe de développement économique et politique. J’étais avec al-wahdeh, mais pas avec les politiques d’al-wahdeh. Je partageais les sentiments de ceux qui critiquaient la manière de fonctionner, pas Abd al-Nasser spécifiquement, mais le fonctionnement bureaucratique dominant. J’ai donc toujours entretenu des relations avec l’autre côté, les communistes, les baathistes, les islamistes, qui étaient contre le régime de l’union. »

Depuis lors, Ghalioun s’est intuitivement situé entre les groupes politiques, particulièrement lorsqu’il y avait des « différences mais pas de divisions. » Il a senti que le parti Baath s’engageait dans une dangereuse période lorsqu’il fit la guerre au Nasséristes avant la séparation. Il appelle cela « le début de la monopolisation du pouvoir. Depuis 1963, il était évident que le Baath avait l’intention de dépouiller tous les côtés de leurs voix. Il évoluait vers le règne d’un parti unique qui était autoritaire, militarisé et « mukhabarati ». Mais il considère qu’il y avait toujours de la place dans la période baathiste pré-1970 et pré-Assad, pour le débat et la discussion entre les personnalités politiques, à l’intérieur et à l’extérieur du parti, quand « il n’y avait jamais une complète négation de l’autre ». Après le coup d’état militaire d’Hafez al-Assad en 1970, l’environnement a viré au fascisme, sans aucune tolérance pour la coopération ou le dialogue, sans parler de la dissidence. Le régime était absolu, il dépendait d’outils de contrôle des médias, de l’oppression par les « mukhabarat », et de l’humiliation pour asservir et marginaliser les gens sans exception. « C’était la fin de la vie politique en Syrie. »

Il quitta la Syrie trois mois avant qu’Hafez ne devienne officiellement président, parce qu’il savait qu’il n’y avait aucune place pour une activité politique, quelle qu’elle soit. Il s’installa en France et acheva son doctorat en sociologie politique. En 1974, il retourna en Syrie, dans l’espoir d’entamer une carrière universitaire comme professeur à l’Université de Damas. Il méprisait l’environnement des « mukhabarat » qui l’étouffaient, et il était déçu par ses vieux amis de l’opposition libérale qui avaient changé d’opinion et soutenaient maintenant le régime. Il fut accusé d’être un ennemi de la révolution baathiste. Il dit : « Je devais partir, c’était impossible pour quelqu’un comme moi d’être professeur à l’université. Il n’y avait pas de changement dans le régime. »

Ghalioun prit un poste universitaire en Algérie. Là-bas, en 1976, il écrivit son Manifeste pour la Démocratie, une réponse à la situation en Syrie et à la nouvelle guerre au Liban, et au rôle de la Syrie dans cette guerre. Le manifeste soutenait que la faiblesse des sociétés arabes était le manque de démocratie. Il s’agissait d’une analyse de l’échec du nationalisme arabe, justifiant cet échec par l’absence d’idéologie, de traditions, de principes et de philosophie de la démocratie. Les mouvements nationalistes avaient échoué parce que les élites au pouvoir avaient un mode de fonctionnement déconnecté du peuple.

Après la publication du manifeste et l’opposition plus visible de Ghalioun au régime syrien durant la fin des années 1970 et les années 1980, un mandat d’arrêt fut émis en Syrie pour son arrestation. Aux côtés de ses amis, il avait ouvertement résisté à l’intervention au Liban, écrivant des rapports et conduisant des manifestations. Il était menacé de voir sa nationalité syrienne lui être retirée s’il osait revenir, et il était prévenu qu’il « était recherché mort ou vif. » Mais Ghalioun continua à résister de France, toujours connecté avec les personnalités dissidentes travaillant à l’intérieur, comme Seif et Kilo. Il décrit la fin des années 1990 comme une période où les lézardes politiques et économiques du régime commencèrent à apparaitre. « Il devint évident que le régime n’avait pas d’horizon politique, il existait pour vénérer l’image. Mais l’image était malade et faible. Et le régime lui-même était malade de son président. »

En 1996, Ghalioun retourna en Syrie pour la première fois depuis 1974. Il avait reçu l’autorisation de rendre visite à son père mourant. Une permission qui arriva trop tard, et quand il fut finalement autorité à revenir dans son pays natal, son père était déjà mort et enterré. Mais il reprit contact avec ses vieux camarades, ceux qu’il connaissait avant, ceux avec qui il travaille toujours aujourd’hui.

Quand je demande à Ghalioun d’évaluer Bashar par rapport à son père, il répond : « Quand Assad l’ancien est mort, je savais que son fils allait devenir plus dangereux que son père. Son père était une personnalité politique avec des connections politiques. Il avait lutté pour atteindre sa position, sans tenir compte de ses méthodes, mais Bashar était né dans un aqawqa’a, un coquillage, sans expérience politique. Je savais qu’il ne serait pas capable de faire face à une société complexe, et qu’il utiliserait davantage la violence que son père. Les gens disaient qu’il était plus ouvert, doté d’une éducation européenne, mais je l’ai vu comme un prince jeune, inexpérimenté et hors de portée, cerné par des gardes du corps et un entourage. »

Après une pause, il poursuit : « Les gens parlent de corruption en Syrie, ça s’est répandu dans toute la société. Mais le summum de la corruption c’est la falsification de la constitution. Ils ont modifié la constitution en une demi-heure, applaudi et acclamé, et installé quelqu’un à la présidence, sans aucune raison, sans aucun droit. Ceci est la corruption, c’est ici que toutes les corruptions commencent. Tout le reste vient après cet acte. Je n’ai jamais eu le moindre espoir en lui. »

Durant cette dernière décennie, en dépit de sa déception envers Bashar, Ghalioun et les autres activistes ont commencé à défier le régime. Après les échecs dévastateurs du Printemps de Damas, ils se sentirent enhardis au lieu d’être découragés, rédigeant la déclaration de Damas en 2005. Ghalioun commença à faire des allers retours entre la France et la Syrie, entrant et quittant Damas à chaque fois via les « mukhabarat  », mais il dit que « c’était un prix à payer acceptable pour rester en contact avec la patrie. »

Tandis que j’écoutais Ghalioun narrer sa version de l’histoire politique de la Syrie des quarante dernières années, je sentis que j’étais de l’autre côté d’un mur derrière lequel nous vivions depuis si longtemps. Bien sûr, nous avions entendu parler des déclarations, des figures de l’opposition et du Printemps de Damas, mais les forces derrière tout cela étaient toujours floues, la manière dont elles fonctionnaient n’était jamais claire. Même pour des gens comme moi, qui avaient grandi dans des familles qui s’étaient toujours opposées au régime de l’intérieur de nos maisons, les dissidents étaient des personnages fantomatiques, abstraits, presque irréels. Burhan Ghalioun peut apparaître à certains comme faible et pas assez énergique, il est franc, honnête, sérieux, doté d’une profonde loyauté envers son pays, et plus profondément, d’une confiance fondamentale en la démocratie, un concept qui l’obsède. Il était réel. Quand étais-ce, la dernière fois que vous avez ressenti ça pour une personnalité politique syrienne ? En ce qui me concerne, la réponse est jamais.

Ghalioun n’a jamais douté que les révolutions du Printemps Arabe parviendraient jusqu’en Syrie. Dans un article écrit durant le soulèvement tunisien, il écrivait : « C’est un tsunami qui recouvrira toute la région, dont la Syrie, le Golfe et tous les pays arabes. La Syrie ne fera pas exception. » Lorsque nous parlons du rôle actuel de Ghalioun comme leader du CNS, il est inflexible sur le fait que le but ultime est de construire un pays démocratique et pluripartite qui respectera toutes les religions, tous les droits et les exigences d’égalité de tous les citoyens.

Ghalioun a aussi eu des mots forts sur le rôle des syriens expatriés, « les gens à l’intérieur de la Syrie ont un rôle central, le rôle essentiel. Mais les personnes qui vivent en exil sont syriennes, la plupart d’entre elles sont hors de Syrie parce qu’ils sont persécutés politiquement, ou qu’ils n’ont aucun moyen de gagner leur vie en Syrie à cause du manque de développement. Ces personnes ont des droits en Syrie et je suis contre la séparation exagérée entre l’intérieur et l’exil. Nous sommes un seul et même peuple syrien. Notre rôle est d’aider les gens à l’intérieur de la Syrie à renverser le régime, et d’aider à construire la nouvelle Syrie. Les moyens des syriens à l’extérieur de la Syrie sont énormes et il n’est pas question de reconstruire la Syrie sans eux. Il y a des gens qui ont quitté leur patrie il y a un demi-siècle mais leurs cœurs battent pour la Syrie depuis le début de la révolution. Je sais que beaucoup de Syriens hors de Syrie vivent mieux du point de vue économique que ceux de l’intérieur. Mais aucun d’entre eux n’a oublié la Syrie. Le peuple syrien doit utiliser ce capital économique, technique, culturel et patriotique irremplaçable. »

La conversation évolue vers l’inconvénient d’être le leader de cette opposition décousue, faisant face à la mission quasi-impossible d’unir le peuple syrien. « Je n’ai jamais été un politicien au sens strict du terme, j’étais un intellectuel, un universitaire, je suis entré en politique parce que j’ai estimé qu’il y avait une responsabilité nationale. C’est maintenant une mission extraordinaire, pas ordinaire. Nous ne combattons pas pour des postes, nous sommes engagés dans une lutte pour l’indépendance. Tout le monde doit s’engager dans cette bataille pour la liberté. Le plus important est de croire en nous-mêmes, les syriens, comme un peuple uni. Nous sommes un grand peuple. Nous avons besoin de croire au futur, nous avons besoin de croire que quoi qu’il arrive, nous allons gagner. Je pense que si nous croyons en cela, nous serons capables de surmonter les maladies physiologiques que l’oppression a inoculées en nous : la corrosion de la confiance, le doute, la rivalité meurtrière. Personne ne pourra réclamer de droits, de bénéfices ou de positions si ensemble, comme un seul peuple, nous ne gagnons pas nos droits nationaux, sociaux et politiques. Aujourd’hui nous nous unissons contre le régime, demain nous rivaliserons, dans la liberté et l’égalité, pour le pouvoir de rendre les choses meilleurs. Aujourd’hui ça n’est pas le moment pour la compétition. »

Ghalioun n’a pas été épargné par la réponse brutale du régime à la révolution. Son frère a été emprisonné, avec d’autres proches, dont sa cousine germaine de 22 ans qui a été kidnappée dans la maison de ses parents par les forces de sécurité. Elle a été relâchée des jours plus tard. Mais quand je l’interroge sur ce lourd prix à payer pour ses actions engagées, il réplique : « Je considère ma famille comme n’importe quelle autre famille syrienne de citoyen syrien. Le destin du pays ne peut pas être lié au destin d’un parent arrêté, peu importe à quel point il est proche. Tout le monde fait des sacrifices, et ils sont prêts à se sacrifier avec le peuple syrien. »

Et la violence a également atteint le CNS. Le jour-même où le membre du conseil Mashaal Tammo était assassiné, un autre membre du conseil, Riad Seif, qui avait était emprisonné cinq ans pour son Forum pour le Dialogue National, a été tabassé dans les rues de Damas. Il est presque insoutenable de regarder cette vidéo, de voir ses contusions, les marques sur son dos et son bras gonflé et cassé, d’entendre la douleur physique infligée à un homme qui a inlassablement tout sacrifié pour nous. Il voulait initier un vrai dialogue dix ans avant que le régime ne veuille solliciter un « dialogue », avant que le sang ne se répande dans nos rues et inonde maintenant la terre de la Homs de Ghalioun et du reste de la Syrie.

Il semble que nous agitions toujours les mêmes batailles pour ce Printemps de Damas fatidique, cette fois à un niveau national et complet. Qu’est ce qui était si menaçant en 2001 dans le fait de permettre à quelques intellectuels de se réunir ensemble et de parler librement ? Pourquoi le régime n’a-t ’il pas écouté alors ? Pourquoi n’ont-ils pas mis en œuvre leur précieux « dialogue » alors ? Ghalioun affirme que dans les forums, ils ne parlaient jamais de changement de régime, ils discutaient de l’extension de la liberté pour les gens qui vivait sous un régime qui avait exécuté la liberté du peuple. Mais ils devaient savoir, comme le régime le savait, qu’en fin de compte le second mènerait au premier.

Avant la fin de notre conversation, j’ai demandé au Dr. Ghalioun : « Quel est votre espoir pour la Syrie ? ». Pour la première vois depuis la dernière heure écoulée, l’intonation inébranlable s’adoucit et il dit : « Mon espoir est que la Syrie soit débarrassée de ces forces tyranniques. Mon espoir et mon but sont d’éviter le plus de sacrifices possibles, parce que le nombre de personnes sacrifiées est devenu trop grand, trop lourd. Nous voulons entrer dans l’Histoire en tant que Syrie libre et libérée. »

[Based on an interview conducted in Paris on October 11, 2011]



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