PORTRAITS. Les différents visages de l’opposition syrienne

Article  •  Publié sur Souria Houria le 20 août 2011

Elle dit qu’un peuple qui ne va pas au bout de sa révolution creuse sa propre tombe. Qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Elle parle comme cela, Suhair Atassi, frêle jeune femme rousse de 38 ans, que son courage et sa capacité à fédérer les révoltés ont conduite à être l’une des figures principales de la révolte contre le régime de Bachar al-Assad. Sur sa page Facebook, on lit qu’elle aime les comédies musicales, surtout « la Mélodie du bonheur », et les films d’amour. Mais ce n’est plus l’heure. « Nous n’avons pas le droit de trahir les martyrs qui sont tombés depuis le début du soulèvement », écrit la jeune femme qui se cache depuis son dernier séjour en prison. Fille d’un homme politique, nationaliste pro-nassérien très respecté en Syrie, Suhair avait créé, en 2000, un club politique, le Jamal Atassi Forum, à la faveur de ce « printemps de Damas » qui ne durera que quelques mois lorsque Bachar succédera à son père. En 2005, lorsque son club est interdit, elle utilise Facebook pour continuer à militer. Malgré les menaces et les coups – elle est plusieurs fois passée à tabac -, elle tente d’organiser des manifestations en faveur de la démocratie. Aujourd’hui, son mouvement laïque, l’Union des Coordinations, compte une dizaine de cellules en Syrie.

L’autre figure des comités qui coordonnent la révolte en Syrie est Razan Zeitouneh. Cette avocate de 34 ans vit, elle aussi, dans la clandestinité depuis l’arrestation de plusieurs membres de sa famille, dont son mari. Le régime l’accuse de soutenir les terroristes et d’être un agent à la solde de l’étranger. Défenseur des droits de l’homme, elle avait fondé un site d’information sur les prisonniers politiques. Cela lui a valu une interdiction de voyager hors de Syrie. Depuis le début du mouvement, elle rejette catégoriquement tout compromis avec le pouvoir et critique ceux des militants de l’opposition qui avaient accepté de dialoguer avec des représentants du régime, en juin dernier, à l’hôtel Semiramis de Damas. « Ce sont ces deux femmes et les héros qui font face aux chars qui doivent mener le mouvement, lance, depuis Beyrouth, un jeune Syrien qui a participé au soulèvement de Daraa, pas les exilés, qui n’ont pris aucun risque ! »
Alors que les réunions visant à structurer les différents courants de l’opposition se succèdent à Antalya, à Istanbul ou à Doha, au Qatar, les militants de l’intérieur enragent : ils ne veulent pas se voir dicter la marche à suivre. « A chaque fois que nous rencontrons un membre du Département d’Etat américain, il nous demande de lui fournir une liste de nos représentants, mais c’est trop tôt, explique l’un d’entre eux qui a fait le tour des chancelleries. Ils voudraient que l’on organise un conseil de transition comme les Libyens l’ont fait. On ne peut pas dire que cela leur a porté chance… »

Pour Burhan Ghalioun, l’un des intellectuels syriens en exil les plus respectés, il est évident que la révolte doit être dirigée par les opposants de l’intérieur, mais avec le soutien des exilés. Professeur de sociologie à Paris-III, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont « Le Malaise arabe », dans lequel il s’interroge sur les causes de la « malédiction » du pouvoir politique arabe contemporain. « Il faut surmonter le virus de la méfiance que nous a inoculé la famille Al-Assad. Ce régime d’une incroyable perfidie qui veut encore nous monter les uns contre les autres », dit-il.
Aujourd’hui, l’opposition syrienne reste morcelée en quatre grandes coalitions qui rassemblent, chacune, plus d’une dizaine de formations. Aux différences de sensibilités politiques s’ajoute l’appartenance ethnique ou confessionnelle. Ainsi, par exemple, la minorité kurde – moins de 10 % de la population – compte à elle seule plus de 20 partis politiques. Persécutées, purgées ou noyautées par le régime, les formations politiques syriennes se sont fragmentées au cours des années. Parfois, elles ont fait scission sur des questions de fond.
Exemple, Michel Kilo, opposant historique, qui avait signé en 2006 la « Déclaration Beyrouth-Damas » pour réclamer des réformes démocratiques progressives. Il a pris ses distances en apprenant que le groupe à l’origine de cette initiative recevait des subventions des Etats-Unis. Car l’aide apportée secrètement par ces derniers à l’opposition syrienne, notamment via la chaîne de télévision Barada TV, a été un facteur supplémentaire de division. Même si aujourd’hui, face aux accusations d’ingérence et de complot venu de l’étranger, lancées par Damas, chacun s’accorde sur le principe du refus de toute assistance ou intervention extérieures.
Souvent ce sont des querelles d’ego qui ont causé les divorces entre les différents courants de l’opposition. « En Syrie, la sanction des urnes n’existe pas pour faire le tri entre les ambitions des uns ou des autres », remarque Bassma Kodmani, universitaire syrienne, chargée de mission au CNRS. Il y a aussi les dissensions entre laïques et religieux, ou les nombreuses questions identitaires. Au cours d’une réunion houleuse qui a eu lieu à Istanbul, en avril dernier, les délégués kurdes ont quitté la séance, faute d’obtenir l’engagement d’une reconnaissance de la double identité « arabe et kurde »C’est d’ailleurs pour tenter d’aplanir ces différences que les frères Ali et Wassim Sanqar, riches concessionnaires automobiles syriens en confit avec le clan Al-Assad, avaient financé l’organisation d’une rencontre en juin dernier à Antalya. Des factions très diverses s’y étaient retrouvées, jusqu’aux Frères musulmans, éradiqués par le régime depuis le soulèvement de Hama en 1982, et représentés en Turquie par Molham al-Drobi. Un premier pas salué par Salah Eldin Bilah, un militant kurde torturé dans les geôles syriennes : « Je pensais que les tensions entre nous auraient interdit un tel rassemblement. En fait, la discussion est possible », avait-il confié à l’issue de la conférence.

Pourtant, l’idée même d’élaborer une plate-forme commune et de désigner une direction ne fait toujours pas l’unanimité. Ainsi, pour Haytham al-Manna, un laïque de gauche proche de Michel Kilo, qui avait boycotté la rencontre d’Antalya, « la révolution n’a pas besoin de directeurs, elle a besoin de protection. Je ne fais pas partie de ce club des créatures de Washington, à l’image d’Abdel Halim Khaddam, l’ex-vice-président syrien, pressés de confisquer la révolte du peuple ». Il rentre de la dernière réunion de l’opposition qui a eu lieu à Doha au début du mois d’août. Selon lui, il faut que l’opposition au régime de Bachar al-Assad prenne le temps de discuter, de mettre sur la table ses différences, avant d’élire ses chefs. Sa principale crainte ? Le courant conservateur religieux qu’il voit en pleine ascension. « Aujourd’hui en Syrie, vous avez trois chaînes de télévision financées par l’Arabie Saoudite qui appellent au djihad des sunnites contre les alaouites (le clan Assad). Depuis le mois de mai, ce courant s’organise, c’est un danger pour notre projet démocratique. » Il n’est pas le seul à mettre en garde contre les dérives confessionnelles de la révolte. De nombreux opposants laïques dénoncent ainsi l’influence croissante du cheikh Adnan Arour, un imprécateur haineux dont le fils était présent à la rencontre d’Antalya. Ils s’inquiètent aussi de la proximité de certains groupes de l’intérieur, comme la Coordination contre Bachar, avec les salafistes. « On me dit que j’affaiblis l’opposition en soulevant ces problèmes, que l’on doit d’abord faire tomber le régime et régler nos comptes après, explique Al-Manna, mais je pense qu’en agitant le spectre confessionnel les islamistes font le jeu du pouvoir. Déjà, les classes moyennes et les minorités chrétienne et druze prennent peur. Il faut réaffirmer que cette révolte n’est pas celle des sunnites mais celle des citoyens ! »
Faut-il remettre à plus tard le débat sur l’après-Al-Assad ? Ou se demander dès à présent, au-delà de la forte unanimité qui se dégage sur la fin nécessaire de la dictature, comment envisager un avenir commun ? Ces questions, parmi d’autres, continuent d’agiter l’opposition. Mais, face à la terrible répression qui ensanglante le pays, l’urgence est de garder l’espoir en résistant à la tentation d’un recours aux armes.

Sara Daniel – Le Nouvel Observateur 18 août 2011

Source: http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/monde/20110817.OBS8686/portraits-les-differents-visages-de-l-opposition-syrienne.html



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