Pour un cessez-le-feu immédiat à Alep – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 août 2016

On a écrit à tort et à travers que le sort de la Syrie se jouait à Alep. On a trop facilement oublié qu’il en va aussi du devenir du monde dans lequel nous voulons vivre. Laisser une des plus anciennes cités de l’humanité pilonnée et saccagée depuis quatre ans est un scandale absolu. Livrer des centaines de milliers d’êtres humains aux obus incendiaires et à la famine organisée est une honte pour l’ensemble de la « communauté internationale », unie seulement pour voter des résolutions sans lendemain.

Chacun convient, la main sur le cœur, qu’il n’y a pas de solution autre que politique en Syrie. Mais un membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu, indirectement avant septembre 2015, massivement depuis, œuvre avec constance à la victoire par les armes du régime Assad. Ce sont des militaires russes qui ont bombardé systématiquement les hôpitaux, les marchés et les écoles d’Alep, afin d’y rendre l’existence invivable, selon des techniques implacables « rodées » par Moscou en Tchétchénie.

Le résultat d’une telle horreur, accumulée jour après jour dans le silence des nations, est épouvantable. Une partie d’Alep n’en assiège une autre que pour être assiégée en retour dans le fracas des armes. Il n’y a pas d’autre solution que politique. Encore faut-il pour cela ne plus se payer de mots. Et admettre que tout le monde a perdu à Alep. Le supplice de la cité d’Abraham n’est pas simplement un crime. C’est aussi une faute qui se paiera longtemps, bien au-delà de la Syrie.

La Russie a perdu. Elle pensait gagner à coup sûr une « guerre froide » qu’elle jouait en solitaire. Elle a englouti auprès d’une dictature abjecte un crédit et des ressources non renouvelables. Et elle se retrouve piégée à Alep dont elle croyait avoir piégé la population.Les États-Unis ont perdu. Ils escomptaient « contenir » la crise à l’intérieur des frontières de Syrie et ils découvrent trop tard son impact déstabilisateur chez tous leurs alliés. Ils ont sacrifié la révolution syrienne à la chimère d’un accord entre des États incapables de le mettre en œuvre.L’Iran a perdu, enlisant ses unités d’élite et ses plus fidèles alliés dans les dédales d’Alep. L’Arabie saoudite a perdu, parrainant une coalition d’opposition sans la doter d’un rapport de force digne de ce nom. La Turquie a perdu, qui se révèle impuissante à apaiser le brasier alépin à ses portes. Le PKK a perdu, dont la branche syrienne a participé à l’ignoble siège d’une partie d’Alep en contribuant à couper la route du Castello.

Ont gagné en revanche les seigneurs de la guerre, chefs miliciens ou rois du marché noir, ceux qui s’engraissent du sang des Syriennes et des Syriens. Mais ont aussi gagné les jihadistes des deux obédiences : Daech, expulsé d’Alep par la « seconde révolution » de janvier 2014, peut se poser en recours ultime face à la démission générale ; le Front al-Nosra, quelle que soit son appellation actuelle, agréée par el-Qaëda, est apparu comme un sauveur en brisant le siège d’Alep, et il planifie un enracinement durable dans la terre de Syrie.

Alors, si tout le monde a perdu, sauf les profiteurs de guerre et les groupes jihadistes, qu’attendons-nous pour nous réveiller enfin et travailler à un cessez-le-feu à Alep ? Voulons-nous d’une Syrie réservée aux bourreaux d’Assad et aux bourreaux jihadistes, une Syrie où aurait été liquidée toute espèce de troisième voie ? Ou voulons-nous d’une Syrie où les civils pourraient retourner dans les rues sans crainte d’être déchiquetés, où les manifestations pacifiques pourraient reprendre comme lors de la trêve de mars dernier ?Si nous entendons soutenir cette Syrie de l’espérance contre cette Syrie du cauchemar, un cessez-le-feu s’impose au plus tôt. J’avais proposé, dès janvier 2014, la formule d’une cessation des hostilités à Alep, en alternative aux pourparlers de Genève-Montreux. Déjà délicate à mettre en œuvre à l’époque, elle est indéniablement plus ardue aujourd’hui. Mais ce sera encore pire demain et pire encore après-demain.

Il s’agit d’expérimenter à Alep un arrêt des combats qui ne soulève pas la question de l’exercice du pouvoir à Damas. Une « paix des braves » entre Syriens, à l’échelon local, associant les patriotes, et ils sont nombreux à l’Ouest comme à l’Est, qui ne supportent plus la destruction de leur ville commune. Un tel arrangement suppose cependant la neutralisation de toutes les forces étrangères, soit les contingents russe et iranien, ainsi que leurs milices affidées, d’une part, et les « volontaires » étrangers du jihad, d’autre part.

Staffan di Mistura n’a rien, ou plutôt moins que rien, à offrir après plus de deux années comme envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu pour la Syrie. Qu’il tire les conséquences de ce bilan lamentable et qu’il démissionne. Ou qu’il ait enfin le cran de se rendre sur le terrain, à Alep, oui, à Alep, là où se jouent la paix et la guerre, loin, si loin du lac Léman. C’est avec ceux qui se battent qu’un cessez-le-feu peut et doit être négocié. Tout autre processus ne fera que conforter le régime Assad dans son refus de la moindre concession et discréditer les délégués de l’opposition aux yeux de la résistance intérieure.

On m’opposera les risques encourus dans une telle entreprise. Gageons pourtant que la « communauté internationale », pour assurer la sécurité de son « envoyé spécial », saura mobiliser des moyens qu’elle a jusqu’à aujourd’hui déniés aux centaines de milliers de civils abandonnés à Alep. La diplomatie est affaire de talent, d’imagination et de détermination. Mais aussi de courage, dans le refus de l’inacceptable. Le calvaire d’Alep n’a que trop duré. Les armes doivent se taire. Maintenant.

*Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po (Paris). « Les Arabes, leur destin et le nôtre » (La Découverte), son dernier ouvrage, a reçu le prix Augustin-Thierry aux Rendez-vous de l’histoire de Blois.

 

Des habitants du quartier al-Kalasa à Alep devant les décombres de leur immeuble après un raid aérien, en avril 2016. Ameer al-Halbi/AFP

 



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