Pourquoi les candidats à l’Élysée devraient réviser leurs fiches sur le dossier syrien par Caroline HAYEK

Article  •  Publié sur Souria Houria le 24 mars 2017

Les candidats à l’Élysée sur le plateau de TF1, lundi soir. Patrick Kovarik/AFP 

Pourquoi les candidats à l’Élysée devraient réviser leurs fiches sur le dossier syrien

 

DÉCRYPTAGE

Le grand débat entre cinq postulants, retransmis en direct lundi soir sur TF1 et LCI, a laissé entrevoir quelques idées reçues sur le conflit qui ébranle la région.

Caroline HAYEK | OLJ22/03/2017

Imprécisions, contre-vérités, erreurs grossières… Les trente dernières minutes du grand débat de TF1, réservées à « la place de la France dans le monde », auraient dû permettre aux cinq principaux candidats à l’élection présidentielle française invités lundi d’éclaircir leur vision en termes de politique étrangère. Il est peu dire qu’ils sont passés à côté de l’exercice.

Après plus de deux heures et demie de débat, la plupart des candidats ont manqué à l’appel sur certains dossiers, tels que les positions de la France vis-à-vis des présidents Donald Trump et Vladimir Poutine, mais également sur les enjeux de la lutte contre l’État islamique, tous deux rapidement expédiés faute de temps. Sur ce dernier point, chacun a tenté de proposer sa solution miracle en répondant à la question des journalistes : comment éviter de prochains attentats sur le territoire français? Fermer les mosquées radicales, réviser les liens avec les monarchies du Golfe, s’allier avec les Russes et les Iraniens, intervenir au Moyen-Orient ou, au contraire, ne plus le faire… Chacun des protagonistes prétendant à la fonction suprême de l’État a proposé sa/ses solution(s) pour en finir avec le terrorisme islamique. Propositions qui ont été, au passage, agrémentées de quelques aberrations sur le conflit syrien propagées par François Fillon, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Sur la question de la lutte contre le terrorisme islamique, François Fillon a entretenu le flou sur les acteurs combattant réellement l’EI. « Nous avons laissé à la Russie et à l’Iran toute liberté pour régler la question syrienne, alors que nous aurions dû, avec la Russie, avec les partenaires du Proche-Orient, ensemble conduire cette lutte, qui nous aurait permis d’avoir notre mot à dire sur ce qui se passe aujourd’hui en Syrie et sur la suite de cette guerre contre le totalitarisme islamique », a estimé M. Fillon. La Russie alliée du régime de Bachar el-Assad est intervenue militairement en Syrie en septembre 2015 afin de lutter contre « les terroristes », et s’est peu à peu imposée comme maîtresse du jeu en vue d’une résolution diplomatique du conflit. Pour ce faire, Moscou a largement privilégié le combat contre les forces rebelles, notamment à Alep, à la lutte contre l’EI. L’ancien Premier ministre fait mine d’oublier que le gros du combat contre l’EI est réalisé par la coalition internationale dirigée par les États-Unis, à laquelle la France participe, qui combat depuis près de trois ans les jihadistes de l’EI et de Fateh al-Cham (ex-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda) en Syrie comme en Irak. François Fillon semble prôner une alliance avec Téhéran et Moscou sans en définir les termes et sans préciser clairement ce que Paris aurait à y gagner. Tout en gardant une certaine ambiguïté sur la normalisation des rapports avec le régime de Bachar el-Assad, fortement sous-entendue par cette alliance avec ses deux parrains.

 

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« Bon boulot d’al-Nosra »
La candidate de l’extrême droite n’a pas été en reste. Au moment d’établir la liste des organisations internationales qui sont « les ennemis de la France », elle a fait tiquer l’assemblée : « Boko Haram, el-Qaëda, État islamique, al-Nosra… Ah oui, al-Nosra, c’est vrai qu’on en disait le plus grand bien au sein du gouvernement de François Hollande il y a encore quelque mois. » Le candidat socialiste Benoît Hamon s’est empressé de relever l’énormité avancée par Marine Le Pen, alors que François Fillon a enfoncé le clou en décochant immédiatement un « non, c’est vrai ». En réalité, la présidente du Front national fait référence, de manière déformée, aux propos de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, rapportés dans un article du Monde le 13 décembre 2012, intitulé « Pression militaire et succès diplomatique pour les rebelles syriens ». Des propos qui auraient été tenus lors d’une réunion du groupe des Amis de la Syrie, un jour plus tôt, rassemblant plus d’une centaine de pays occidentaux et arabes, des organisations internationales et des représentants de l’opposition syrienne à Marrakech. Ce jour-là, le groupe reconnaît la Coalition nationale de l’opposition syrienne comme « seule représentante » des Syriens, à la suite de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis. Or, Washington venait tout juste d’inscrire al-Nosra sur la liste des groupes terroristes. Ce à quoi des soutiens de l’opposition auraient « vivement réagi ». Laurent Fabius rapporte le fait que « tous les Arabes étaient vent debout » contre la position américaine, « parce que, sur le terrain, ils (les combattants d’al-Nosra) font un bon boulot ». Plusieurs déclarations de l’ancien ministre dans les médias confirment que ce n’était pas lui qui estimait « le bon boulot d’al-Nosra », mais bien les parrains sunnites de la rébellion.

 

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Une histoire de gaz et de pétrole
Mais la palme des idées reçues sur le dossier syrien recyclées par les candidats français revient à Jean-Luc Mélenchon. Pour le candidat d’extrême gauche, la guerre en Syrie n’a strictement « rien à voir avec la religion », mais bel et bien avec la course au pétrole et au gaz. « (…) L’islamisme politique est l’arme de puissances qui se battent régionalement pour l’accès à des matières premières, du pétrole et le gaz. Dans tout ça, la religion est un prétexte », a-t-il affirmé hier. Une fois encore, M. Mélenchon place la théorie, complotiste, de l’enjeu des hydrocarbures au Moyen-Orient comme seule grille d’analyse multidimensionnelle du conflit syrien.

Dans un article de janvier 2017, intitulé « Syrie : pour en finir avec cette histoire de gazoducs », l’historien militaire Cédric Mas dynamite tous les gonds de cette théorie tenace, épinglant au passage Jean-Luc Mélenchon. L’historien rappelle le contexte qui se cristallise autour de la rivalité de deux projets de gazoducs, l’un porté par le Qatar et l’autre par l’Iran. En 2009, le Qatar propose en effet à Bachar el-Assad la construction d’un gazoduc reliant leurs deux pays en passant par l’Arabie saoudite et la Jordanie afin d’acheminer le gaz du gisement North Dome, situé dans le golfe Arabo-Persique, vers l’Europe. Mais Damas refuse le projet de l’émir qatari et signe en 2011 avec Téhéran un accord pour la construction d’un gazoduc reliant l’Iran à la Syrie en passant par l’Irak. Selon un rapport de l’AFP, la justification du refus d’Assad était « de protéger les intérêts de (son) allié russe, premier fournisseur de gaz de l’Europe ». Le projet avec le Qatar « ayant été refusé par Damas qui aurait privilégié l’autre, déclenchant en réaction une vengeance turco-américano-qatarie qui va aboutir aux manifestations de 2011, qui ne seraient donc ni spontanées ni d’origine interne », ironise Cédric Mas. Mais même si la question énergétique figure bel et bien parmi les enjeux du conflit syrien, elle n’en est pas le plus important et elle ne saurait en expliquer l’origine. La confrontation politique entre les deux candidats à l’hégémonie régionale, l’Iran et l’Arabie saoudite, est, à titre d’exemple, plus déterminante que la question énergétique pour comprendre le conflit syrien. Autrement dit, en n’y voyant qu’une affaire de gaz et de pétrole, M. Mélenchon nie complètement les aspirations du peuple syrien à la démocratie.

Au sortir du débat animé, Benoît Hamon, candidat du PS, est le seul à avoir présenté, de manière claire, une vision cohérente de la diplomatie française. Même s’il n’a pas fait d’impair sur la Syrie, Emmanuel Macron, le favori de la campagne, n’a quant à lui pas réussi à sortir d’une certaine ambiguïté



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