Projet d’expropriationpour reconstruire les banlieues de Damas – Jihad Yazigi, The Syria Report

Article  •  Publié sur Souria Houria le 4 septembre 2014

Alors que les combats continuent à faire rage en Syrie, les autorités réfléchissent  à un projet d’expropriation des habitants dans les quartiers rebelles au bénéfice  d’entreprises de droit privé. Le gouvernorat de Damas a annoncé  qu’il prévoit de créer une société holding pour la reconstruction de deux  quartiers périphériques du sud-ouest de la  capitale. Cette holding dont le gouvernorat  détiendrait entièrement les parts chapeauterait la reconstruction des deux quartiers  informels qui se situent dans les zones  cadastrales des quartiers de Qadam, Kafr  Sousseh et Darayya, et qui ont été largement  détruits durant les trois dernières années du  conflit syrien.

LES ARRIÈRE-PENSÉES POLITIQUES  DE LA RECONSTRUCTION

Ces quartiers avaient été spécifiquement  mentionnés dans un décret présidentiel  signé en septembre 2012 (décret 66/2012)  qui prévoyait leur destruction, l’expropriation  de leurs habitants et leur reconstruction suivant un plan d’urbanisme bien défini.  Les autorités syriennes n’ont pas précisé les  raisons justifiant la sélection de ces quartiers  – plutôt que d’autres tout aussi informels et  tout aussi endommagés tels Mazzeh 86 ou  ‘Ish al-Warwar. Est-ce une coïncidence s’ils  sont largement acquis à l’opposition, de nombreuses manifestations s’y étant déroulées ?  Le régime utiliserait l’arme de la reconstruction comme un moyen de sanctionner les  habitants pour leur soutien à l’opposition.  Car le décret de 2012 prévoit certes de compenser les habitants expropriés, mais si l’on  en juge par les indemnités payées par les  autorités syriennes suite aux diverses expropriations menées durant les dernières  décennies, il est très peu probable que ces  compensations soient financièrement justes.  À la suite de la publication du décret, la  presse syrienne a mentionné que d’autres  quartiers, tel Jobar, seraient aussi inclus  dans le projet d’expropriation et de reconstruction. Ils ont aussi pour particularité de  soutenir l’opposition, mais ils sont encore  pour certains toujours sous son contrôle.  Bien avant le début du soulèvement en mars  2011, le gouvernement syrien avait débuté  une réflexion sur le réaménagement des  zones informelles qui se sont développées  autour des principales villes syriennes.  D’après les statistiques officielles, près de  40 % de la population syrienne vivait dans  ces zones situées aux abords de la capitale  et d’autres centres urbains.  Bien que les services de l’État étaient  déployés, fournissant eau, électricité,  centres scolaires et hospitaliers, les conditions d’habitation y étaient mauvaises et  posaient de nombreux problèmes socio-économiques, sanitaires, de transport et autres.  Des organismes internationaux, tels l’Union  européenne, le GIZ allemand et Jica, une  institution japonaise, travaillaient à divers  plans d’amélioration et d’organisation du  tissu urbain syrien.  Au-delà du bénéfice que le réaménagement  de ces zones aurait apporté à leurs habitants, les hommes du pouvoir avaient déjà  perçu les bénéfices qu’ils pourraient tirer de  la spéculation immobilière, les prix des terrains et de l’immobilier ayant été multipliés  par quatre en l’espace d’une décennie dans  certains quartiers de Damas et d’autres villes  syriennes.

UN SOLIDERE SYRIEN ?

Le choix d’une société holding pour la  reconstruction pose un problème d’un autre  ordre. La décision du Conseil du gouvernorat  prévoit que ce dernier détiendra toutes les  parts de la holding, mais elle ne détaille pas  l’actionnariat des filiales de la holding, qui  seront en pratique en charge du développement et de la reconstruction de ces quartiers. Le gouvernorat mentionne que des  “partenariats” seront établis avec le secteur  privé sans préciser leur nature. Quoi qu’il en  soit, il y a peu de doutes sur la volonté des  autorités syriennes d’associer des investisseurs privés au projet d’expropriation et de  reconstruction.  Si la holding devait être créée et la population expropriée, on se retrouverait dans un  schéma où des particuliers seraient expropriés au bénéfice d’investisseurs privés avec  l’approbation de l’État, une situation assez  similaire au projet de Solidere.  Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois  que les autorités syriennes tentent d’exproprier des habitants pour le bénéfice d’investisseurs privés. En 2007, le gouverneur de la  ville de Homs, Iyad Ghazal, avait signé un  protocole avec la société de développement  immobilier qatarienne Diar pour l’expropriation de pans entiers du centre-ville et le  développement d’un grand projet immobilier  connu sous le nom de “Rêve de Homs” qui  aurait comporté des espaces commerciaux  et des bureaux. On prêtait déjà à l’époque à  Iyad Ghazal, qui était très proche du président syrien, l’idée de répliquer Solidere.  Le projet avait soulevé l’indignation des habitants de la troisième ville syrienne et une  grande manifestation avait réuni des centaines de propriétaires et de commerçants  qui craignaient d’être lésés, poussant le  gouvernement à annuler le projet sine die. À  l’époque, l’organisation d’une manifestation  en Syrie était de l’ordre exceptionnel, ce qui  reflétait déjà le niveau élevé d’exaspération  de la population contre les pratiques des  hommes du pouvoir syrien. Iyad Ghazal et le  projet qu’il avait essayé de promouvoir  étaient le symbole de cette nouvelle élite  affairiste qui avait accompagné l’arrivée au  pouvoir de Bachar el-Assad.  En avril 2011, à peine trois semaines après  le début du soulèvement et alors que les  manifestations commençaient à toucher  Homs, Bachar el-Assad tirait les conséquences du rejet de la population et annonçait le renvoi d’Iyad Ghazal.

 

UN PROJET QUI TRAHIT  LA MENTALITÉ AFFAIRISTE  DU RÉGIME

 

Les circonstances ont changé depuis 2007 et  le décret de 2012 portant décision de création  de la holding ont suscité peu de réactions. Et  rien n’empêche la duplication du concept à  d’autres parties du pays. La population n’a en  effet plus aucune illusion sur ses dirigeants et  ne peut de toute manière pas risquer de s’opposer à eux. La question qui se pose est celle  du financement de tels projets. Solidere a  bénéficié de la stature de son mentor, Rafic  Hariri, de ses liens avec la finance des pays  du Golfe et de son objectif de refaire de  Beyrouth une plaque tournante régionale de la  finance et des services.  Rien de tel en Syrie, où tant le gouvernement  que les hommes d’affaires qui lui sont associés sont largement coupés des circuits économiques et financiers régionaux et internationaux, sans parler du fait que le projet de  reconstruction de ces quartiers ne porte  aucune vision économique particulière.  Pour beaucoup d’analystes, ce projet d’expropriation et de reconstruction de ces deux  quartiers périphériques de la capitale à travers une société holding trahit la mentalité et  la vision économique des décideurs syriens à  plusieurs égards : outre le fait qu’il vise  d’abord à punir les franges de la population  qui se sont opposées au régime, ce projet  concerne les segments les plus pauvres de  la société avec peu d’égards pour leurs  besoins et leurs intérêts. Au contraire, c’est  une vision condescendante qui prime : selon  les médias officiels, la reconstruction de ces  quartiers vise à mettre fin à la “distorsion  visuelle” qu’ils créent.  Ce projet est aussi fondé sur une vision de la  politique économique qui privilégie le secteur  immobilier au détriment d’autres secteurs  productifs de l’économie ; il rentre dans le  cadre d’une politique d’accumulation rapide  et facile des profits pour les élites affairistes  associées au régime qui veulent également  profiter de la faiblesse actuelle des prix réels  de l’immobilier et capitaliser sur la hausse  qu’engendrera la fin du conflit dans un avenir plus ou moins proche ; il ne porte aucune réflexion sur les sources du problème du  développement de ces zones informelles, à  savoir la migration des populations des  zones rurales vers les zones urbaines à  cause de la crise socio-économique que  vivent les campagnes syriennes depuis plusieurs décennies.  Au vu de l’isolement de la Syrie, de la poursuite des combats et du manque de financement, la reconstruction n’est pas près de  commencer. Mais si elle devait prendre la  forme envisagée par les autorités syriennes  à travers ce projet, elle n’augurerait rien de  bon pour l’avenir du pays.

source : Le Commerce du Levant

date : Septembre 2014



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