Quand Israël bombarde la Syrie… à partir de la Syrie – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 juillet 2017

Les accrochages de plus en plus fréquents au nord-est d’Israël se déroulent en fait en Syrie, dont Israël occupe une partie du territoire depuis 1967.

Dans cette carte publiée par l’armée israélienne, le « contrôle israélien » est en fait comme en droit une occupation d’un territoire syrien.

Benyamin Netanyahou et son gouvernement justifient régulièrement leurs interventions en Syrie par la nécessité de protéger le « territoire israélien ». Or ces accrochages interviennent généralement le long d’une ligne tracée par l’ONU en territoire syrien, séparant la partie du Golan occupée par Israël depuis 1967 du reste de ce plateau, où l’autorité du régime Assad est contestée par différentes milices. Cette guerre dans la guerre de Syrie mérite un éclaircissement spécifique.

L’HERITAGE DE KISSINGER

C’est en juin 1967, à la faveur de la « guerre des Six jours », qu’Israël s’est emparé du plateau syrien du Golan. Au-delà des ressources hydrauliques de ce « château d’eau » naturel, l’Etat hébreu prenait le contrôle d’une hauteur stratégique qui permettait à l’armée syrienne de surplomber le lac de Tibériade. Durant le conflit d’octobre 1973, les parachutistes syriens parvinrent à reprendre temporairement le contrôle du Golan, reconquis par Israël après des combats acharnés. Le chef de la diplomatie américaine, Henry Kissinger, entama ses « navettes » entre Damas et Tel Aviv et aboutit, après des dizaines d’heures de négociations laborieuses, à un accord de désengagement sur le Golan, en mai 1974.

Cet accord, conclu donc sous la médiation des Etats-Unis, fut ensuite endossé par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui établit alors une Force des Nations Unies pour observer le dégagement (FNUOD) de plus d’un millier d’hommes. La FNUOD patrouille une « zone de séparation » (en violet sur la carte ci-dessus), sous souveraineté syrienne, mais où le régime Assad ne peut déployer que des forces de police, son armée restant cantonnée à l’est. Israël s’est retirée de cette « zone de séparation », non sans détruire méthodiquement la ville de Kuneitra, préfecture du Golan, préalablement à son retrait. Le dispositif inspiré par Kissinger est globalement resté en place depuis 1974, faisant de la frontière nord-est d’Israël la plus calme de toutes celles de l’Etat hébreu.

Israël occupe dès lors depuis 1967 un territoire syrien d’une superficie de 1154 kilomètres carrés. L’annexion du Golan, votée par la Knesset en décembre 1981, a été jugée « nulle et non avenue » par un vote pour une fois unanime du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette résolution 497, approuvée entre autres par les Etats-Unis, « exige qu’Israël, la puissance occupante, rapporte sans délai sa décision ». Le processus de paix, mené sous l’égide de Washington entre Israël et la Syrie de 1993 à 2000, portait d’ailleurs sur le retrait israélien du Golan, dont les dirigeants israéliens discutaient les modalités, et non le principe. Ces pourparlers ont achoppé à la fois sur l’amateurisme de l’administration Clinton et sur l’intransigeance de Hafez al-Assad, qui refusait de céder un pouce du territoire syrien et exigeait un accès syrien au lac de Tibériade.

LA NOUVELLE DONNE

Ces longues années de négociations, malgré leur inaboutissement, prouvent cependant le caractère à la fois relatif et réversible de « l’annexion » du Golan par Israël. L’occupation de ce plateau est un moyen en vue d’une fin, et non un but en soi, et si la sécurité d’Israël peut être garantie par d’autres moyens, par exemple la fin de « l’état de guerre » formellement en vigueur et une paix durable avec Damas, le Golan peut être mis dans la balance. La situation a évidemment changé du tout au tout avec la vague révolutionnaire qui a traversé la Syrie à partir du printemps 2011. Israël n’a jamais caché sa préférence, au moins par défaut, pour un maintien de Bachar al-Assad au pouvoir, tant le dictateur syrien, à l’image de son père avant lui, avait respecté le cessez-le-feu en vigueur depuis 1974.

Netanyahou a cependant assorti ce soutien tacite à Assad d’une série de « lignes rouges » dont le franchissement entraînait une riposte immédiate d’Israël, soit en cas de renforcement du Hezbollah, soit lors d’incidents sur le Golan. Israël a par ailleurs fait avaliser par les Etats-Unis son obsession pour le programme chimique syrien. C’est ainsi que la ligne tracée par l’ONU sur le Golan en 1974 s’est progressivement « réchauffée ». Israël a pour politique de ne jamais laisser sans réponse les tirs, même involontaires, et a toujours réagi par ses blindés, son artillerie ou son aviation.

Cette politique assez sommaire s’est complexifiée ces derniers temps et Israël semble maintenant avoir au moins deux fers au feu : d’une part, Netanyahou cherche à restaurer sous l’égide de la Russie une forme d’arrangement de sécurité avec le régime Assad, afin d’éviter le double risque d’une implantation au pied du Golan du Hezbollah et de Daech ; d’autre part, Israël soutient de moins en moins discrètement des milices syriennes dans la zone-tampon qui sépare ses propres troupes d’occupation des forces loyales au régime Assad.

L’accord entre les Etats-Unis et la Russie sur un cessez-le-feu dans le sud-ouest de la Syrie, annoncé le 7 juillet en marge du sommet du G20, s’inscrit parfaitement dans le cadre de cette double politique israélienne. Cet accord concerne avant tout les contreforts du Golan, ainsi que les provinces de Deraa, berceau de la révolution syrienne, et de Soueida. Les groupes insurgés qui continuent de combattre Assad, sans être liés à Israël, seront les premières victimes de la mise en œuvre d’un tel accord, auquel la Jordanie a apporté son aval. Moscou a annoncé la supervision d’un tel cessez-le-feu par la police militaire russe, même si Israël pousse à un plus grand engagement de l’administration Trump, sans réponse officielle à ce stade de Washington.

Ces manœuvres multiformes découlent d’une volonté de plus en plus affichée d’Israël d’intervenir dans le conflit syrien. Elles ne peuvent cependant être analysées sereinement sans rappeler encore et encore la réalité de l’occupation israélienne du Golan. C’est pour défendre cette prise de guerre, et non le « territoire israélien », que le gouvernement Netanyahou a impliqué Israël de manière inédite dans la crise syrienne.



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