Que cherche Poutine en Syrie? par Moiffak Hassan

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 avril 2017

 

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Article publié sur le site Souria Houria – 2 avril 2017 par Moiffak Hassan

Aujourd’hui la Syrie est un pays occupé par 60 mille pasdarans iraniens et leurs affidés, par une armada de l’armée de l’air et de forces navales russes et par des djihadistes venus des quatre coins de la terre. Est-ce que le maintien du régime d’Assad au pouvoir mérite des centaines des milliers de morts, des massacres sectaires, des millions de déplacés et de réfugiés, disloquées une population entière dans un pays détruit. Que cherchent les belligérants ?

La réponse est simple. Moscou cherche à consolider sa position sur la scène internationale et à affirmer sa place face à l’Europe. Son intervention en Syrie s’inscrit dans la continuité stratégique que Poutine a mise en œuvre dès son accession au Kremlin en 1999 à travers les guerres de Tchétchénie, de Géorgie, d’Ukraine et l’annexion de la Crimée.

En Syrie, l’intervention de la Russie cible plusieurs objectifs : sur un plan local, Moscou a réussi à maintenir, au moins temporairement, le régime de Damas qui lui est nécessaire pour légitimer son intervention et pour renforcer sa présence militaire en Méditerranée Orientale. La prétendue guerre contre le terrorisme en Syrie n’est qu’une narration destinée en premier lieu à la consommation domestique russe.

Sur un plan régional et international, Poutine vise principalement l’Union Européenne, perçue comme le bloc qui l’empêche d’atteindre la position dominante qu’il recherche. Il emploie à cet effet deux armes d’une grande efficacité: déstabiliser et diviser l’Union Européenne et rendre l’UE encore plus dépendante du pétrole et du gaz russe.

Déstabiliser et Diviser

Le Kremlin, par ses organes de propagande, soutient tous les mouvements ultra-nationalistes, souverainistes, anti-alliance atlantique et anti-européens opérant dans les pays de l’Union Européenne. Son rapprochement avec la Turquie, pays exaspéré par le soutien ouvert des pays occidentaux aux combattants kurdes, s’inscrit dans la même démarche. Ce rapprochement avec la Turquie vise à éloigner celle-ci de ses liens traditionnels avec les pays de l’alliance atlantique, à protéger la part russe dans le marché de gaz turc, qui représente 60%, et à établir un encrage russe solide dans le couloir turc sur la route énergétique vers l’Europe. Egalement important, l’accord russo-turc vise à marginaliser le rôle de l’Iran dans le conflit syrien.

Accroitre la Dépendance Energétique de l’UE

Poutine s’emploie, depuis son arrivée au Kremlin, à rendre l’Europe tributaire du gaz et du pétrole russes, qui représentaient en 2016 plus de 40% de la consommation de l’Union Européenne. Il s’est livré à un jeu d’échec bien calculé avec une vision à long terme pour contrôler à tout prix l’approvisionnement énergétique de l’Europe et placer la Russie dans une position de force stratégique imparable. Ce contrôle s’opère au moyen de divers mécanismes : en inondant l’UE de gaz russe, en contrôlant les couloirs d’acheminement du gaz, et par la prise de participations des sociétés russes dans les champs gaziers découverts dans les pays proches de l’Europe, participations qui donnent à la Russie des droits d’accès aux ressources et un pouvoir décisionnel sur leur développement et leur utilisation.

Inonder l’UE de Gaz Russe

La Russie fournit depuis 2012 55 milliards m3/an à l’Allemagne par le gazoduc North Stream, qui passe en Mer Baltique afin d’éviter l’Ukraine, et propose depuis deux ans à l’UE un doublement de ce gazoduc pour porter la livraison annuelle de gaz à 110 milliards m3. Sur le flanc sud, Poutine a réussi en 2016 à sceller un accord avec Erdogan pour la construction du gazoduc Turkish Stream, d’une capacité annuelle de 60 milliards m3, qui passera par la Mer Noire et la Thrace orientale. Ce projet déversera aux frontières sud de l’Europe les quantités de gaz nécessaires pour étouffer la concurrence des ressources échappant au contrôle russe, tels que le gaz en provenance de la Mer Caspienne (Azerbaïdjan et Turkménistan). La Russie cherche donc à prendre l’Europe en tenaille et à réduire ses possibilités de diversification de ses ressources d’approvisionnements.

Maitriser les Passages

Une présence militaire russe en Syrie rendra difficile sinon impossible le passage des gazoducs qatari et iranien par la Syrie pour approvisionner la Turquie et l’Europe sans la bénédiction de Poutine. Notons que le Qatar, à lui seul, possède un potentiel d’exportation plus élevé que la Russie et pourrait constituer un rival de taille.

Il est également bon de rappeler que la « pacification » de la Tchétchénie visait en particulier à assurer la pérennité, la sécurité et le contrôle du couloir nord caucasien pour le passage des oléoducs vers les ports pétroliers russe sur la Mer Noire. Les guerres russo-géorgiennes de 2008 et 2010 ont été provoquées, entre autres choses, par une réaction russe à la décision des sociétés occidentales opérant dans la mer Caspienne de construire des pipelines pour acheminer leur production pétrolière et gazière vers le marché international, en passant non pas par la Russie, comme l’aurait voulu Poutine, mais par la Géorgie et la Turquie.

A l’occasion de ces guerres, Poutine s’est emparé de la côte Abkhaze sur la Mer Noire et de l’Ossétie du sud menaçant d’étouffer la Géorgie et de mettre hors d’usage le couloir sud caucasien pour le passage de ces pipelines. L’annexion de la Crimée en 2014, n’est-elle pas une étape de plus dans la reconquête par Poutine de la Mer Noire, devenue aujourd’hui un passage incontournable pour les exportations pétrolières et gazières de toute la région.

Prises de Participations en Chaîne

Les découvertes de taille dans les zones maritimes israélienne, chypriote, égyptienne et libyenne, ont accru considérablement l’importance géostratégique de la Méditerranée Orientale pour la Russie en raison de sa richesse gazière et de sa proximité du marché Européen et Turc.

Ainsi, alors que tous les regards étaient rivés sur ses opérations militaires en Syrie, la Russie concluait une série d’accords d’une importance stratégique majeure avec des pays riverains de la Méditerranée Orientale. La société russe Soyuzneftgaz, avait déjà signé en 2013 un contrat de partage pour explorer l’offshore syrien.

Gazprom, bras droit de Poutine, négocie depuis 2013 avec le gouvernement israélien une participation à hauteur de 30% dans les gisements israéliens de gaz, découverts entre la côte israélienne et Chypre. La Russie a proposé également son aide technique et financière au gouvernement Chypriote pour l’exploitation de son champ de gaz « Aphrodite », et la création d’une base navale russe dans le sud de l’ile. Ces démarches impliquent, avec la base de Tartous en Syrie, une présence hégémonique de la marine russe dans la Méditerranée Orientale, ce qui constiterait une provocation immédiate pour le monde occidental.

Sans surprise, la réaction des Etats Unis ne s’est pas fait attendre. John Biden s’est rendu en Israël en mars 2016 pour convaincre Netanyahu d’abandonner la société russe Gazprom au profit d’un accord avec Erdogan, accord qui réduirait la dépendance de la Turquie envers le gaz russe, faisant savoir que les Etats Unis soutiendraient la vente d’armes israéliennes sophistiquées à la Turquie.

Anticipant des difficultés pour conclure un accord avec le gouvernent israélien, Poutine a poussé Rosneft, un autre géant russe, à conclure un accord avec l’Egypte en décembre 2016 pour une participation de 30% dans le champ gazier géant de « Zohr », découvert en 2015 par ENI dans l’offshore Egyptien.

Des signes donnent à penser que la Russie prépare son retour en Libye. Ce pays possède un potentiel pétrolier et gazier considérable et est déjà exportateur de gaz vers l’Italie par gazoduc. Le pays est détruit, divisé et pourrait être une cible de choix pour les intérêts russes. Le général Haftar, l’homme fort de l’est de la Libye, a déjà eu plusieurs entretiens avec Poutine. On ne peut pas ne pas penser que les discussions ont abordé la question des débouchés pour le pétrole contrôlé par les forces de Haftar, débouchés nécessaires au financement de son engagement armé contre la coalition de Tripoli mise en place par les Nations Unis.

A contrepied du discours officiel du régime Assad et de la Russie fustigeant le Qatar pour son soutien aux opposants « terroristes », Poutine a autorisé la société russe Rosneft à céder 19.5% de ses actifs aux Qatari pour un montant de 10.2 milliards d’euros en octobre 2016. Cet accord est hautement stratégique : il permettra d’apporter de l’argent frais à la trésorerie russe, très affaiblie par la chute du prix du baril et par les sanctions imposées à la Russie. En outre, les exportations pétrolières russes pourront s’accroître à travers cet accord avec le Qatar au détriment de l’Arabie Saoudite, rivale de la Russie en matière d’exportations pétrolières sur le marché mondial. On peut supposer qu’au-delà de ce partenariat la Russie prépare la reconstruction de la Syrie avec la participation financière Qatari et d’autres pays du Golfe.

Par la prise de participations et au moyen d’alliances ciblées, la Russie de Poutine cherche clairement à accéder à un statut de dénominateur commun en Méditerranée Orientale et en Méditerranée du sud pour trouver la place dominante qu’elle convoite face à l’Europe. Dans l’esprit de Poutine l’intervention en Syrie n’est qu’un paramètre dans son équation, où la fin justifie toujours les moyens. Hier c’était la Tchétchénie, aujourd’hui c’est la Syrie et demain ?

Moiffak Hassan-Consultant Pétrolier
(Ancien cadre de la société TOTAL et de la Banque Mondiale)

 

 

 



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