Qui a créé et manipule la Katiba des Tchétchènes, nouvel « épouvantail jihadiste » en Syrie ? (1/2) – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 juillet 2013

Le 23 juin 2013, des « hommes armés étrangers« , un « groupe rebelle« , un « groupe islamiste rebelle« , ou carrément des « amis de François Hollande » pour le programme francophone de la radio iranienne Irib, ont assassiné dans le nord de la Syrie le père François Mourad.

Le père François Mourad

Ayant quitté le village de Hawar, près d’Alep, où il vivait en ermite comme son inspirateur Saint Siméon le Stylite, ce prêtre syriaque catholique vivait depuis plusieurs mois dans un couvent franciscain du village à majorité chrétienne d’al-Ghassaniyeh, près de Jisr al-Choghour. En fait, personne ne connaît précisément ni les auteurs de l’agression, ni les circonstances de son décès, qui pourrait ne pas être un acte délibéré, mais avoir été provoquée par une balle perdue. L’Œuvre d’Orient le reconnaît en signalant avec prudence que « les conditions de sa mort ne sont pas claires« .

Malgré tout, quelques jours plus tard, le crime était imputé au Jabhat al-Nusra par un homme tout en nuance, fin connaisseur de la Syrie… Il n’est plus besoin de présenter ce groupe, dont la réputation doit plus à ce que colportent sur son compte ceux qui en ignorent tout qu’aux travaux des experts qui consacrent leur temps et leurs efforts à repérer et analyser les opérations qu’il revendique. Or, étrangement, alors que le Front de Soutien communique volontiers sur ses opérations militaires, ses actions suicides et les exécutions d’agents du régime dont il se rend coupable – pour mémoire, à la date du 29 juin, il publiait déjà son 317ème communiqué pour l’année en cours – il n’a pas dit un mot à ce sujet. Mais qu’à cela ne tienne : on ne prête qu’aux riches, même quand leur richesse présumée doit moins aux signes extérieurs qu’aux rumeurs colportées et aux fantasmes entretenus sur leur compte. Dans soncommuniqué 311, du 27 juin, le Front revendiquait bien l’exécution de deux chabbiha. Mais, d’une part, ils avaient été mis à mort respectivement le 4 et le 18 avril précédent, et, comme le montraient sans ambiguïté les photos qui accompagnaient le texte, ni l’un ni l’autre n’était le père François Mourad.

Les deux chabbiha dont l’exécution a été annoncée le 27 juin 2013

Fort peu soucieux de cohérence, les mêmes sites et d’autres affirmaient quelques jours plus tard que le père Mourad, dont les obsèques s’étaient déroulées le 24 juin à Alep, avait été exécuté en même temps que deux autres hommes. Selon les uns, il s’agissait de deux franciscains. Selon d’autres, il y avait parmi eux l’un des évêques enlevés depuis plusieurs mois alors qu’ils rentraient de Turquie où ils avaient tenté une médiation pour la libération de deux prêtres précédemment capturés sur la route d’Alep à Damas. Or, pour les raisons exposées par Itab Mahmoud, dans un article publié par All4Syria, cette affirmation ne tient pas. Il s’agit d’un montage dont les auteurs sont de toute évidence à rechercher parmi ceux qui ont intérêt à ce que les « jihadistes » à l’œuvre en Syrie, après avoir été relâchés des prisons du régime ou être arrivés dans le pays pour contribuer à la chute de Bachar al-Assad, se livrent à suffisamment de crimes au détriment des populations en général et des minorités non musulmanes sunnites en particulier, pour les amener à regretter le « bon vieux temps » de l’arbitraire ordinaire des Al-Assad père et fils et à resserrer les rangs des Syriens apeurés autour du pouvoir de Bachar al-Assad, aujourd’hui en difficulté.

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Sous le titre : « Je vais vous présenter ce type qu’on appelle Abou al-Banat« , Itab Mahmoud écrivait ceci, le 27 juin.

Abou al-Banat

« Abou al-Banat est une personnalité que nous aurons longtemps, semble-t-il, l’occasion d’évoquer.
Abou al-Banat dirige un groupe comprenant plusieurs centaines de Tchétchènes, de Russes, d’Azéris, d’Ouzbeks, de bandits, de criminels… brefs de gens que vous pouvez qualifier à votre guise mais qui ne prennent aucune part à la défense du peuple syrien contre le régime de Bachar al-Assad, puisqu’ils n’ont JAMAIS participé à un seul affrontement contre les forces du pouvoir.
Abou al-Banat, qui n’a pas plus de fils que de filles, contrairement à ce que sa kounya (surnom) suggère, a créé, au nom de la religion islamique, un Etat, un Califat, un Emirat… ou tout ce que vous voulez, après s’être emparé à dessein d’une portion du territoire syrien.
Abou al-Banat est financé par un dénommé Abou Omar al-Koweïti, dont il est apparu qu’il n’était pas plus Omar qu’il n’était Koweïtien, puisqu’il s’agissait de Huseïn al-Irani, donc un Iranien.
Abou al-Banat, les habitants de la région où il sévit en ont acquis la certitude et le répètent volontiers, est une créature des moukhabarat russes et iraniens.

L’unique vidéo du bonhomme que nous ayons pu obtenir, jusqu’à ce jour inaccessible sur YouTube, montre Abou al-Banat et son groupe en train d’égorger 3 individus à l’identité inconnue, sous le prétexte qu’il s’agirait d’agents du régime [Itab Mahmoud fait erreur : la vidéo en question avait finalement été mise en ligne le 26 juin]. Nous ne pouvons évidemment la reproduire ici parce qu’elle contient des séquences choquantes. Nous nous limiterons donc à lui emprunter quelques vues, indispensables à notre démonstration.

Abou al-Banat (1ère vue)

Sur la 1ère, Abou al-Banat expose les preuves qui justifient selon lui la condamnation des 3 victimes dont l’égorgement va suivre. L’homme corpulent qui apparaît sur la droite de l’image est le bourreau. La masse noire, sur la gauche de la vue, est celle du traducteur qui rend en arabe les propos d’Abou al-Banat. Nous ignorons pourquoi il juge préférable de dissimuler sa tête et son visage.

Abou al-Banat (2ème vue)

Sur la 2ème photo, dont la vue est difficilement supportable, on remarque la présence de jeunes enfants et de femmes. Nous avions antérieurement signalé que ce groupe de Tchéchènes contraignait les habitants des lieux, petits et grands, à assister aux exécutions dont il se rendait coupable. Alors que la vidéo de cette opération, comme nous l’avons déjà dit, n’a pas été postée sur Youtube, la chaîne syrienne Dounia TV l’a diffusée deux heures à peine après le déroulement des faits ! [La chaîne Sama, autre média utilisé par les moukhabarat syriens, a fait de même, en affirmant qu’il s’agissait d’un document exclusif…]

Abou al-Banat (3ème vue/1)

Abou al-Banat (3ème vue/2)

Abou al-Banat (3ème vue/3)

Les 3 vues suivantes, que nous publions encore une fois à regret, montrent les têtes coupées des suppliciés afin de permettre leur identification éventuelle. Aucun habitant des lieux ne sait en effet de qui il s’agit…

Abou al-Banat (4ème vue)

La dernière photo est encore une fois celle d’Abou al-Banat en train de présenter ses explications. A gauche, comme on le voit, figure un commentaire en arabe et en anglais.  Il se lit ainsi :

« Cette vidéo montre des membres de Jabhat al-Nusra égorgeant trois hommes dans les environs d’Idlib, parmi lesquels le métropolite (sic) François Mourad », chef du monastère de St Siméon le Stylite, accusés de traiter avec le gouvernement et l’armée syrienne. La vidéo montre des gens parlant l’arabe avec un fort accent. Ils déclarent que, en agissant comme ils le font, ils mettent en application la Loi de Dieu sur terre » (24.06.2013).

L’auteur de ce commentaire répond au nom d’Abdel-Razzaq Abdel-Rahim. Nous connaissons son nom complet, son village d’origine et son visage. Nous savons qu’il a une quarantaine d’années, qu’il a un diplôme universitaire, qu’il est marié et père de plusieurs enfants. Puisqu’il est adulte, conscient et responsable de ses actes, nous lui demandons de répondre clairement et par écrit aux questions suivantes, en ne souhaitant pas que ce travail soit effectué par un moukhabarat du régime syrien :

1 / Pourquoi as-tu diffusé cette bande sur Internet avec un commentaire de ton cru en arabe et en anglais qui affirme qu’il s’agit de l’égorgement du père François Mourad alors que tu sais pertinemment que c’est un mensonge ?

2 / Pourquoi n’as-tu pas indiqué que ce film concerne Abou al-Banat, et non Jabhat al-Nusra, alors que tu le savais parfaitement ?

3 / Quel profit comptes-tu retirer de ce genre d’agissement pour la révolution syrienne d’abord, pour toi personnellement ensuite ?

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(A suivre)

Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/06/29/qui-a-cree-et-manipule-la-katiba-des-tchetchenes-nouvel-epouvantail-jihadiste-en-syrie/

date : 29/06/2013



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