Qui a rédigé et à qui profitera le « projet de sortie de crise en Syrie »…? par Igance Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 février 2013

Le quotidien saoudien Asharq al-Awsat a fait état, jeudi 14 février, d’un projet de sortie de crise, sur lequel le régime de Bachar Al Assad et l’opposition syrienne se seraient « mis d’accord ». Signé en présence du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon et de l’émissaire arabe et international Lakhdar Brahimi, il pourrait faire l’objet d’une résolution sous chapitre VI du Conseil de Sécurité.

Optimisme prudent… (Ali Farzat)

Cet accord prévoit la mise en place d’un « Conseil de Chouyoukh » (sages), « autorité législative suprême », dont les 140 membres, tous titulaires d’un diplôme universitaire, âgés de plus de 40 ans, n’ayant pas d’autre nationalité que la nationalité syrienne et vivant depuis une décennie au moins en Syrie, auront la responsabilité de « gérer la période de transition ». La représentation des femmes ne pourra y être inférieure à 30 %. Considéré comme le « noyau de la 2ème République syrienne », ce Conseil sera présidé lors de sa première séance par le vice-président syrien Farouq Al Chareh, en exercice à la date du 15 mars 2011. Il aura autorité, à titre temporaire et en attendant la mise en place des institutions d’un véritable Etat démocratique, sur l’ensemble de la politique et de l’action de la Syrie.

Ce Conseil sera composé de 10 groupes socio-professionnels, dont chacun des 14 membres représentera l’un des quatorze gouvernorats du pays. Les groupes seront les suivants :

1 /    Forces armées
2 /    Enseignants et professeurs d’université
3 /    Médecins et travailleurs du secteur de la santé
4 /    Juges et avocats
5 /    Intellectuels, journalistes et créateurs
6 /    Ingénieurs et travailleurs du secteur de la construction
7 /    Agriculteurs et paysans
8 /    Economistes nationaux, travailleurs de l’industrie et commerçants
9 /    Hommes de religion
10 /  Emigrés

Hormis les membres des groupes 1 (Forces armées), 9 (hommes de religion) et 10 (émigrés), qui procèderont à la désignation de leurs représentants à leur guise, des élections organisées sous le strict contrôle des Nations Unies départageront les candidats.

La signature de cet accord constituera une « annonce immédiate de cessez-le-feu ». Elle marquera le « début du retrait des forces des zones urbaines, conformément à un calendrier agréé dont la mise en œuvre ne pourra excéder les 30 jours ». Elle entrainera également la « libération immédiate de tous les détenus des deux parties n’ayant pas porté les armes, dont les noms auront été inclus dans les listes échangées à cet effet ».

La clef du problème ? (Ali Farzat)

L’affirmation du journal saoudien est à prendre avec beaucoup de précaution. Si l’accord a été discuté et négocié entre des représentants du régime en place et des membres de l’opposition, il ne s’agit certainement pas de celle que les « Amis du Peuple syrien » ont reconnu comme « le représentant légitime », voire comme « l’unique représentant légitime du peuple syrien ».

Ambassadeur en France de la Coalition Nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition SyrienneMoundher Makhos a affirmé que celle-ci « ignorait tout de l’accord en question ». Il a indiqué qu’il était « inquiétant de voir représenter dans ledit « Conseil des Sages » la bande à Bachar Al Assad, alors que rien n’était dit dans le texte du sort du chef de l’Etat ». Alors que sa mise à l’écart reste une revendication des révolutionnaires, qui ne peuvent envisager de cohabiter avec un « responsable » ayant sur les mains le sang de dizaines de milliers de leurs concitoyens, cette initiative semblait « destinée à l’absoudre de ses fautes passées ».

Président du Mouvement Justice et Développement et membre du Conseil National SyrienAnas Al Abdeh a considéré que s’il « fallait se montrer positif avec toute proposition susceptible de mettre fin à la crise au moindre coût », il fallait rejeter tout ce qui pouvait « porter atteinte aux principes et aux acquis de la révolution ». Il suspectait que « ce projet avait été rédigé par des opposants en vue dont les perspectives étaient en contradiction avec les idées et les principes de la révolution ».

Membre lui aussi du Conseil National SyrienIbrahim Al Merei a accusé les Etats-Unis d’être à l’origine de ce document. Selon lui, « les Américains ne proposaient des initiatives, que dans l’espoir de retarder les avancées politiques de la révolution syrienne ». Ils ne cherchaient à gagner du temps que pour établir, avec des militaires et des politiques à l’intérieur de la Syrie, les relations qui leur permettraient de marginaliser l’opposition de l’extérieur ».

L’ancien Premier ministre Riyad Hijab, qui est passé à l’opposition au cours de l’été 2012 et dont le nom a été cité pour occuper le poste de chef du gouvernement provisoire,  a affirmé de son côté que l’opposition syrienne « rejetait toutes les initiatives concoctées en secret, sans que soient connues ni la source, ni l’identité de ceux qui les proposaient ». Il a insisté sur son « refus de voir le peuple syrien et l’opposition poussés à discuter d’initiatives obscures, qui ne respectaient pas les principes constants de la révolution ».

Plus optimiste, l’avocat Hasan Abdel-Azim a déclaré que la Coordination pour le Changement National Démocratique, dont il est le coordonnateur général, est « favorable à toute proposition, élaborée conformément aux principes de la conférence de Genève, qui permettra de dégager une concordance de vue entre Américains et Russes. Son adoption par le Conseil de Sécurité, dans le cadre d’une résolution sous chapitre VI, contraindra le régime de Bachar Al Assad à mettre fin aux combats, à relâcher les détenus et à faciliter l’acheminement des secours en direction des zones éprouvées. Il forcera l’opposition armée et ceux qui la financent à cesser également la violence, de manière synchronisée avec la fin des affrontements armés et la libération des prisonniers par le régime ».

Son sentiment n’est pas partagé par Samir Aïta, membre de la Tribune Démocratique, qui a enfin considéré que l’accord de paix en question était « convenable, s’agissant des principes généraux », puisqu’il soulignait à juste titre que « la Syrie est un Etat souverain, libre et indépendant ». Il a précisé que l’idée de composer un « Conseil des Sages » pour diriger la période intérimaire dans la Syrie post-Bachar Al Assad était « acceptable » et s’inscrivait parmi les efforts déployés pour trouver une solution pacifique à la crise. Le dernier en date de ces efforts était l’initiative de Moazz Al Khatib, président de la Coalition Nationale. Mais il a aussi mis en question l’importance de ce projet qu’il a qualifié de « virtuel » et averti qu’il « ne fallait surtout pas susciter de divergences autour de quelque chose… qui n’avait pas d’existence ».

Optimisme forcé… (Ali Farzat)

A ce stade, tout le monde aimerait savoir qui sont les inspirateurs ou les auteurs de ce « projet ». Son style et ses idées, sa manière aussi de répartir les électeurs en catégories socio-professionnelles, correspondent étrangement à ceux de l’ancien parti unique. Ses résultats sont prévisibles à l’avance et ils ne manqueront pas d’être conformes aux voeux de ceux qui assurent depuis longtemps la liberté et l’honnêteté des élections en Syrie…

Certains commentateurs relèvent  à ce propos le silence du « projet » sur le sort des appareils de sécurité, transformés en simple services de répression à la solde du régime. Beaucoup s’inquiètent du mutisme observé sur le point crucial de la mise à l’écart de Bachar Al Assad. Certains s’interrogent sur la viabilité d’un tel projet, hypothéqué par la complexité de mise en oeuvre du processus de sélection deschouyoukh. Plus d’un redoute finalement qu’il s’agisse d’un nouveau leurre, corédigé par des partisans du régime en place dans l’espoir de gagner du temps, par des parties étrangères peu désireuses de joindre le geste à la bonne parole et par des « opposants » en mal de légitimité et de reconnaissance.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/15/qui-a-redige-et-a-qui-profitera-le-projet-de-sortie-de-crise-en-syrie/

date : 15/02/2013



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