Qui a tué Al Bouti, qui est responsable et pourquoi est-il mort ? par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 28 mars 2013

Le régime syrien a depuis longtemps pour habitude, au moment de se débarrasser de ceux dont il n’attend plus aucun service ou qui finissent par constituer pour lui une gêne, de les utiliser une dernière fois d’une autre manière avant de les « jeter ». C’est l’aventure que vient de connaître l’un des plus fidèles et des plus anciens serviteurs de Hafez Al Assad puis de son héritier, le cheykh Mohammed Saïd Ramadan Al Bouti.

Entre le cheykh Al Bouti et le président Al Assad,
Abdel-Sattar Al Sayyed, ministre des Cultes

Devenu une figure incontournable de la scène religieuse syrienne, grâce à un habile mélange de rigidité doctrinale et de servilité politique, il avait perdu en quelques mois de Révolution l’audience populaire dont le régime lui avait facilité la conquête en reconnaissance pour les services rendus. Son mépris pour les manifestants pacifiques, son autorisation de s’incliner pour la prière sur une photo du chef de l’Etat, sa justification de la répression menée par le régime et sa comparaison aventureuse entre militaires de l’armée régulière et compagnons du prophète Mohammed, avaient détourné de lui, de ses leçons et de ses prêches télévisés, une partie de la communauté sunnite syrienne. Non seulement elle ne prêtait plus attention à ses vaticinations en faveur du pouvoir, alors que des dizaines decheykhs et d’oulémas avaient choisi de se taire ou pris le risque de se ranger du côté du peuple, mais elle éprouvait face à son comportement un mélange de honte et de mépris. A l’affut de toutes les aubaines, Bachar Al Assad a donc fait en sorte que sa disparition contribue, par son caractère violent et totalement inadmissible, à accroître la peur de nombreux Syriens et à renforcer autour de lui le front des hésitants.

Les exemples de ce comportement ne manquent pas dans l’histoire récente de la Syrie. Le 12 octobre 2005, contraint ou forcé, le suicide du général Ghazi Kanaan, parfaitement informé des tenants et aboutissants de l’attentat commis à Beyrouth, le 14 février 2005, contre l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Al Hariri et ses accompagnateurs, a sonné comme un avertissement. Le chef de l’Etat aurait pu, puisqu’il avait des doutes sur la fidélité de son ancien pro-consul au Liban, le placer sous surveillance renforcée ou ordonner son arrestation. Mais une mort violente lui est apparue préférable pour faire comprendre à quoi s’exposeraient ceux qui se montreraient trop loquaces face aux enquêteurs de la Mission d’établissement des faits puis de la Commission d’enquête internationale chargée de faire la lumière sur ce crime.

Le général Ghazi Kanaan (@ AFP)

Quelques années plus tard, le 1er août 2008, l’assassinat du général Mohammed Sleiman, abattu d’une balle dans la tête sur la terrasse de son « cabanon » de la plage de Tartous par un « snipper israélien » embarqué sur un bateau croisant au large des côtes syriennes, est lui aussi apparu comme une mise en garde. Faute de volonté d’aboutir du responsable de l’enquête, un certain Hafez Makhlouf, personne n’a jamais su quelles fautes ou quelles erreurs avait commises le conseiller militaire et sécuritaire du chef de l’Etat, qui supervisait aussi bien les nominations politiques et militaires que le programme nucléaire syrien et l’approvisionnement en armes du Hizbollah libanais. Mais sa disparition brutale, signée par l’absence de toute personnalité politique de poids à ses obsèques, a été interprétée comme une semonce. Elle s’adressait à ceux qui, ayant connaissance des activités proliférantes et des autres recherches de la Syrie dans des domaines sensibles, seraient tentés de vendre leurs informations ou de laisser sans surveillance dans leur chambre d’hôtel, par mégarde ou à dessein, leur ordinateur et son contenu…

Ceux qui ne se résolvent pas à admettre que, pour se maintenir en place, l’actuel chef de l’Etat est aussi disposé que l’était son défunt père à sacrifier ses amis avant ses ennemis, n’ont qu’à se reporter de quelques mois en arrière. Il leur suffira de lire les aveux de l’ancien ministre libanais Michel Samaha, recruté par le locataire du Palais du Peuple, pour assurer en tandem avec Bouthayna Chaaban la propagande syrienne en direction de la France et d’autres pays « amis du régime syrien », devenus avec la Révolution « amis du peuple syrien ». Ils verront le sort que Bachar Al Assad réservait au chef de l’Eglise maronite. Elu patriarche par ses pairs, le 15 mars 2011, le jour même où se mettait en branle à Damas la révolution contre Bachar Al Assad, Mgr Bichara Al Ra’ï aurait pu faire les frais d’une manigance des Syriens. Sa disparition dans un attentat qui n’aurait pu être attribué – évidemment – qu’à des « islamistes radicaux », aurait accéléré une explosion confessionnelle. Le chef de l’Etat en avait besoin – et il en a toujours besoin – en Syrie et au Liban, pour convaincre que, aussi sauvage et dénué de sentiment humain soit-il, il reste, en comparaison avec les « terroristes islamistes », le moindre des deux maux. Quelques mois plus tard, en février 2013, Mgr Al Ra’ï, instruit par le risque auquel il avait échappé, effectuait en Syrie une visite à laquelle son prédécesseur, Mgr Nasrallah Boutros Sfeir, s’était toujours refusé.

Pour en finir avec ces évocations destinées à planter le décor de l’attentat contre lecheykh Al Bouti, on se contentera d’attirer l’attention sur la fidélité sans faille au régime dont font preuve le mufti Ahmed Hassoun et le ministre de la réconciliation nationale Ali Haydar. La signification de la disparition dans des circonstances dramatiques d’un fils de chacun d’entre eux n’a échappé ni à l’un, ni à l’autre… Pas plus que n’avait échappé jadis aux opposants à Hafez Al Assad au sein de la communauté alaouite, le message que leur portaient les assassinats du général Mohammed Omran au Liban, en 1972, et de l’éminent juriste Mohammed Al Fadel en Syrie, en 1976… Pas plus que n’a échappé aux militaires syriens tentés par la désertion, fin 2011, le sort funeste de près de 20 membres de la famille du colonel Huseïn Harmouch… Pas plus que n’a échappé aux journalistes syriens, à la mi-2012, la signification de l’enlèvement et de la liquidation de leur collègue Mohammed Al Saïd…

Le cheykh Al Bouti
lors d’une leçon à la mosquée Al Iman

Le cheykh Al Bouti aurait donc été victime, jeudi 21 mars, en fin d’après-midi, d’un attentat suicide commis par un terroriste. Le kamikaze aurait fait exploser la bombe dont il était porteur, dissimulé parmi les fidèles rassemblés dans la salle de prière de la mosquée Al Iman, au centre de Damas, pour entendre la leçon que le savant donnait là chaque semaine. Quelques minutes après les faits, une chaine de télévision syrienne annonçait la disparition du cheykh ainsi que de l’un de ses petits-fils. Elle faisait état de plus d’une centaine de victimes, parmi lesquelles 42 morts et 84 blessés. Elle diffusait aussitôt une rétrospective en image de la vie et de la carrière du cheykh, qu’elle tenait apparemment prête et à jour, un tel travail nécessitant selon des spécialistes au moins six heures de recherches et de compilation.

Malheureusement, plusieurs de ces éléments ne correspondent pas à ce qu’ont rapporté des Damascènes habitant à proximité de la mosquée. Le bruit qu’ils avaient entendu n’avait rien à voir avec la déflagration provoquée, un mois plus tôt jour pour jour, par l’explosion de deux voitures piégées sur l’avenue de la Révolution, quelques dizaines de mètres plus loin. Etant sortis de chez eux et ayant pénétré dans la mosquée en même temps que les « bons jeunes gens » – un euphémisme utilisé pour désigner les agents des services de renseignements – qui accouraient de tous côtés, ils avaient dénombré une dizaine de morts et une vingtaine de blessés en cours d’évacuation, soit beaucoup moins qu’indiqué par les médias officiels. En revanche, ils n’avaient pas vu le cadavre du cheykhLes photos de l’attentat postées sur le site Internet de l’agence officielle de presse ne le montrent d’ailleurs pas davantage. Sur les images de ses funérailles on aperçoit son « cercueil », mais aucune photo, encore une fois, ne montre ni le corps, ni même le visage de celui qui a donc doublement « disparu »…

Funérailles du cheykh Al Bouti (@ AFP)

Ils avaient également observé que la majorité des victimes semblaient avoir été atteintes uniquement à la tête. Ils n’auraient pas été étonnés d’apprendre qu’elles avaient en réalité été tuées par balles. D’ailleurs, si les traces de sang étaient nombreuses sur les tapis et sur le mur de la qibla, et si l’explosion avait été suffisamment puissante pour démembrer quelques corps, elle n’avait provoqué aucune excavation dans le sol. Elle n’avait causé à l’intérieur du bâtiment que des dégâts somme toute limités, « réparables en deux ou trois jours ». Ils n’avaient pas vu de gravats, ni de débris de mur ou de plafond. Les vitres avaient volé en éclats, les conditionneurs d’air avaient été démantelés, mais le « bureau » du cheykh n’avait été que partiellement détruit. Comme par miracle, certains lustres et des ventilateurs étaient restés intacts. Tout comme le micro que le cheykh utilisait pour se faire entendre. Plus étrange encore, l’explosion n’avait pas provoqué le moindre incendie. Et, si les tapis portaient des traces de sang, ils n’avaient nulle part été brûlés.

Intérieur de la mosquée Al Iman après l’attentat

Les activistes qui se sont donné pour mission, depuis le premier attentat intervenu à Damas le 23 décembre 2011, d’analyser les images des télévisions publiques et privées du régime, n’ont pas tardé à faire d’autres observations intéressantes. Ils ont d’abord noté la présence sur les lieux, dans la mosquée dans laquelle ils prétendaient se trouver pour entendre le cheykh, de jeunes gens portant sur le poitrail des tatouages de corps féminins… peu habituels chez les pieux musulmans. Qui plus est, leur l’accoutrement rendait improbable leur présence dans une mosquée, même pour une leçon…

Un « témoin » mal en accord avec le lieu

L’un d’entre eux au moins avait déjà été repéré à de multiples reprises dans l’environnement immédiat du « chabbih polyvalent », autrement dit de l’agent desmoukhabarat chargé de délivrer aux chaînes syriennes et autres la bonne version des faits et les leçons à tirer de chaque attentat.

Un comparse du « chabbih polyvalent »

S’agissant de ce dernier, justement, il est apparu dès le lendemain, dans la mosquée des Omeyyades, répondant aux questions de la chaîne Al Maydin, créée au Liban sur fonds syriens pour suggérer autonomie et indépendance vis-à-vis de ceux dont elle est à la solde. L’individu qui répond au nom de Souheïb Cha’ib s’était manifesté pour la première fois devant les micros et les caméras le 6 janvier 2012, lors de l’attentat du Midan. Il s’était alors présenté comme « un habitant du quartier ». Quelques semaines plus tard, le 10 février, il était à Alep lors du premier attentat commis dans cette ville. Il s’était encore présenté comme un témoin résidant près des lieux. Depuis lors, il avait toujours été « présent dans les bons coups ». Avant d’être sur place, le 21 février 2013, lors l’attentat du quartier d’Al Mazraa à Damas, il avait déjà fait 18 apparitions dans des circonstances similaires. Avec l’attentat de la Mosquée Al Iman, il en est donc à sa 20ème figuration !

Le « chabbih polyvalent » à sa 20ème apparition

On ne s’étonnera pas de constater que, devant cette accumaltion d’éléments troublants, certains Syriens pensent savoir « qui a tué Al Bouti, qui est responsable et pourquoi il est mort ». Ils croient inutiles de chercher une réponse à de nombreuses autre questions :

– Comment être certain que le cheykh est bien décédé, puisque personne n’a pu apercevoir son cadavre ?

– Pourquoi les « terroristes » ont-ils choisi la solution la plus compliquée en tuant lecheykh Al Bouti dans sa mosquée, alors qu’il aurait été aisé de l’abattre chez lui ou dans son quartier de Rukneddin, « économisant » par le fait même le kamikazepour une autre opération ?

– S’il s’agissait d’entretenir la peur parmi les Syriens, à qui ce sentiment profite-t-il davantage et qui a intérêt à rassurer sur ses intentions et ses méthodes ?

– Pourquoi l’enregistrement de la leçon que Mohammed Saïd Ramadan Al Bouti était en train de donner lors de l’explosion n’a-t-il été ni diffusé par la télévision syrienne, ni mis en ligne sur le site du ministère des Awqafs, ni posté sur le site du cheykh ?

– Que faisaient les chaussures que l’on aperçoit intactes au milieu des cadavres, alors que les victimes auraient dû les laisser à l’emplacement prévu à cet effet à l’entrée du lieu saint ?

– L’absence d’une liste officielle des noms des victimes ne serait-elle pas destinée à empêcher de constater que, comme dans l’affaire des « cadavres du Qouweiq » à Alep, la plupart d’entre elles étaient détenues par les moukhabarat ?

– Est-ce par un simple hasard de calendrier que le cheykh, dont l’origine kurde est connue, a été exécuté un 21 mars, jour de la fête du Nawruz qui marque, pour les Kurdes, le début de la nouvelle année ?

Les Syriens, qui ont eu tout le loisir de constater, depuis deux ans, que les capacités de manipulation du régime surpassent ce qu’ils avaient observé au cours des 50 années écoulées, sont donc nombreux à considérer que le cheykh a été liquidé par ceux dont c’était en Syrie la spécialité… bien avant l’apparition dans le paysage duJabhat al-Nusra et des autres groupes « islamistes-salafistes-jihadistes-wahhabites-terroristes » derrière lesquels ils tentent désormais de se dissimuler. Le bruit a en effet circulé que le cheykh Al Bouti songeait à fuir son pays, où il était devenu prisonnier du système qu’il avait trop longtemps servi. Certains croient savoir qu’il avait refusé de signer la fatwa récemment émise sous l’autorité du cheykh Ahmed Hassoun. D’autres auraient entendu dire qu’il avait exprimé des réserves, voire des critiques, pour certains agissements du régime qu’il avait précédemment couverts.

Dans un cas comme dans l’autre, en raison de sa personnalité et du soutien qu’il avait toujours apporté au pouvoir en place, cette trahison aurait constitué pour Bachar Al Assad un coup autrement plus rude que la défection du Premier ministre Riyad Hijab. En prenant les devants et en le supprimant avant qu’il ne mette son projet à exécution, il a donc fait d’une pierre deux coups : il a prévenu son initiative et il a mis une nouvelle fois en accusation le « terrorisme » des révolutionnaires.

Mais qui le croit encore aujourd’hui ?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/03/26/qui-a-tue-al-bouti-qui-est-responsable-et-pourquoi-est-il-mort/

date : 26/03/2013



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