Récits de Darkoush : le rôle de la solidarité sociale dans la création de moments de liberté – Documentaire d’Orient News mis en ligne sur YouTube le 9 décembre 2015 – traduction par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 janvier 2016

RÉCITS DE DARKOUSH

[00:46] : Sâmir Abdel-Qâdir : Darkoush, c’est un très beau village, avec de l’eau, de l’ombre, des jardins. C’est un village touristique et agricole à la fois. Ce village est connu pour la bonté de ses habitants : ils ont bon cœur, ils aiment les autres, ils permettent aux gens d’irriguer, ils les laissent puiser de l’eau. Il n’y a pas de problème ici, jamais. [01:02] Nous avons de nombreuses guinguettes au bord de l’eau : les clients viennent de partout, d’Idlib, d’Alep, de Damas…

[01:21] Darkoush, c’est un récit sans fin. Cette localité paisible nichée sur les rives de l’Oronte, dans l’angle nord-ouest de la Syrie, à seulement quelques kilomètres de la frontière avec la Turquie, nous raconte avec beaucoup d’éloquence inspiratrice des récits de beauté qui s’enchaînent les uns aux autres dès que ses visiteurs embrassent du regard ses faubourgs peuplés de frondaisons et d’ombrages.

Sâmir Abdel-Qâdir [01:49] Chez nous, il y a des vestiges historiques. Ce pont dit de Suleïman, sur lequel nous nous trouvons, a été construit il y a environ quatre siècles. Regardez : c’est du solide : jusqu’à ce jour, il est costaud ! Nous avons aussi un bain turc (hammâm) ancien… Il y a des choses très belles à découvrir, chez nous…

Bâsil Haddâd (combattant de l’Armée Libre Syrienne)  [02:08] Darkoush est un point stratégique important qui assure un passage entre la région côtière et l’ensemble du nord de la Syrie. Il n’y a pas d’autre col permettant le passage d’une route qu’ici.

[02:14] [Un groupe de pigeons évolue dans le ciel : il s’agit d’une « équipe » d’un jeu (appelé en arabe « kashsh al-hamâm ») très pratiqué par des Syriens élevant des pigeons sur leur terrasse – ce jeu consistant à faire évoluer son équipe de pigeons dans le ciel et parfois à ramener chez soi parmi ceux-ci un pigeon appartenant à un voisin est en principe ‘réprouvé’ (au même titre que les jeux d’argent) par les lois de l’Islam J…].

[02:26] Mais les habitants de Darkoush ne se répandent pas longtemps sur les beautés de leur village. En effet, très vite, leur mémoire vient leur rappeler les récits des débuts de la Révolution syrienne – des souvenirs qui n’ont pas tardé à faire partie d’un passé qui nourrissait depuis bien longtemps des aspirations à un changement.

[02:44] : Sur une terrasse, deux jeunes hommes (dont l’un agite une bande d’étoffe) s’emploient à faire revenir chez eux le vol de pigeons…

[02 :45] Sâmir : Tout d’abord, nous avons réclamé la liberté. La première manifestation que nous avons faite était pour réclamer la liberté. Rien que la liberté. Nous n’avons absolument pas lancé de slogans appelant au renversement du régime. La peur était là, naturellement – nous avions peur, pourquoi le cacher ? Il y avait la police. Mais il n’y avait pas l’armée syrienne – pas encore…  Dans notre région, et même à Jisr al-Shughûr et dans les campagnes environnantes, il n’y avait pas de présence de l’armée, pas du tout. [03:10] Nous avons manifesté à plusieurs reprises. Nous participions aux manifs organisées à Jisr. C’était des manifs magnifiques, pacifiques, nous vivions alors des jours « super » (littéralement : « délicieux »).

[03:20] Bâsil : Nous étions peu nombreux, et nous avions peur de la police de Darkoush, c’est pour ça que nous allions (manifester) à Jisr al-Shughûr. Nous y sommes allés à deux ou trois reprises et nous avons vu que nous étions de plus en plus nombreux à participer aux manifs de Jisr, alors nous avons décidé d’en faire à Darkoush.

« Idlib-Darkoush – 6 janvier 2012 » – manifestation du vendredi  placée sous le mot d’ordre « Si vous renforcez Dieu (Allâh), Celui-ci vous accordera la victoire ».

Les manifestants dansent et chantent qu’ils ne veulent « rien d’autre que la liberté ».

[04:05] Bâsil : Nos premières manifestations étaient pour réclamer des réformes et la liberté. Ensuite, nous avons vu des destructions, il y a eu des tués, des agressions, beaucoup de tirs à balles réelles. C’est ce qui nous a amenés à réclamer la chute du régime. [04:20] Ensuite, il y a environ un an de cela, l’armée est arrivée à Darkoush. Il y a eu des manifestations, malgré la présence de l’armée. Un jour, celle-ci a voulu disperser la manifestation, mais les manifestants l’ont encerclée. Comment l’armée allait-elle se sortir de cette situation ? Nous avons commencé à redouter que l’armée ne s’en prenne aux manifestants. Il y a eu surtout des agressions contre des enfants : un garçon de douze ou treize ans pouvait être emmené au poste de police. [04:49] Ils les prenaient et ils les jetaient contre les murs.

[05:28] Avec cette douceur des chants rimés qui accompagnent les manifestations de Darkoush, nous passons au récit de ses actions de secours et de ses actions humanitaires, à des histoires plus récentes, qui se sont passées dans la ville de Jisr al-Shughûr, celles du passage à Darkoush de réfugiés, de soldats ayant fait défection et de blessés.

[05:45] Khalid Khalid (un soldat de l’Armée Libre Syrienne) : Nous sommes dans une région proche de la frontière [avec la Turquie]. Nous encadrions le passage des blessés, des réfugiés, des médicaments, de l’aide humanitaire. Lors des manifestations à Darkoush, nous descendions de la montagne à Darkoush pour les encadrer et pour qu’il y ait un mouvement révolutionnaire. Dès que les manifestations avaient pris fin nous remontions dans la montagne, les jeunes nous aidaient à faire passer nos afin que l’armée ne s’en prenne pas aux nôtres. Dès lors que nous remontions de Darkoush, personne ne se faisait arrêter.

[06:13] Sâmir : Après que les habitants de Jisr al-Shughûr eurent entendu dire que l’armée allait investir la ville, des soldats de plus en plus nombreux commencèrent effectivement à s’y rassembler. Les gens ont commencé à avoir peur. Il y a eu de plus en plus de réfugiés, les habitants de Jisr al-Shughûr ont pratiquement tous quitté leur ville : Darkush a assuré aux réfugiés, que nous considérons comme nos frères et des gens de notre famille, de quoi manger et un abri.

[06:46] Bâsil : Darkoush, c’était un point de passage humanitaire pour les réfugiés et les personnes déplacées, ainsi que pour les soldats originaires de Darkoush ayant fait défection. Darkoush donnait du fil à retordre à l’armée : elle n’est pas parvenue à y faire émerger des hommes de main (les shabbîh)  ou des mouchards (bien qu’il y ait eu de nos frères alaouites qui habitaient dans le village), si bien que des blessés pouvaient passer pratiquement à quelques rues de là où se trouvait l’armée : les habitants nous ont énormément aidés.

[07:13] « 22 janvier 2012 : Darkoush »

[07:22] : Dans les manifestations diurnes et nocturnes, qu’il neige ou qu’il pleuve, les habitants de Darkoush ont manifesté pour Idlib et leurs manifestations ont répondu à l’appel du Jabal al-Zâwiya…

[07:33] : « Les habitants de Darkoush répondent à l’appel des habitants du Jabal al-Zâwiya »

… et ses jeunes sont allés défendre les habitants de la ville voisine de Jisr al-Shughûr. Ses chanteurs ont chanté des hymnes pour Homs, Baba Amr et al-Khalidiyya.

[07:43] C’était comme s’ils disaient adieu à l’époque des manifestations pacifiques en déployant tous leurs répertoire d’hymnes à la liberté

[08:25] Avec l’entrée de l’armée d’Assad dans Darkoush, en juin 2011, les manifestations y prirent une nouvelle tournure et les activistes durent faire face à des tentatives de déformer leurs mots d’ordre et leurs slogans dans un affrontement sans précédent avec l’armée.

[08:54] Bâsil : Nous écrivions sur les murs : « A bas Al-Assad ! », « La liberté pour toujours ! », « Dehors, l’armée ! ». Et eux (les soldats), ils écrivaient : « Vive l’armée ! », et on effaçait leurs slogans dès le lendemain. Ils ont écrit : « Oui à l’intervention de l’armée ». Nous avons effacé ça et nous avons écrit, à la place : « Darkoush refuse l’entrée de l’armée ! Ici, c’est une société civile ! ». « L’armée n’est pas belle à voir : contre qui, ses barrages ? »

[09:19] : « Idlib – Darkoush » – 6 janvier 2012 »

[09:30] : « Les Arabes : qu’est-ce que vous attendez ? » « Nous sommes en train de nous faire égorger » – Darkoush.

[09:51] : Darkoush a compris, après l’arrivée de l’armée d’Assad et en dépit de toutes les tentatives de manifester malgré la présence de l’armée, que l’époque des manifestations pacifiques était sur le point de prendre fin et que le langage des tueries, des arrestations et de la répression sauvage allaient contraindre les manifestants à dire adieu à leurs manifestations et aux souvenirs de leur révolution  pacifique, après avoir commencé à signer leurs manifestations de ces mots : « Dans Darkoush occupée ».

[10:19] : Khalid Khalid : Il n’y a jamais eu chez nous de ce que l’on appelle usuellement action armée – jamais de la vie. Nous n’avons recouru aux armes qu’après y avoir été contraints. C’était un mouvement révolutionnaire pacifique, avec des manifestations, de l’entraide. Nous ne voulions pas nous distinguer des autres villes (syriennes) où il y avait des destructions, des bombardements, c’est pourquoi nous les avons aidées en donnant de l’argent ou des médicaments aux habitants des villes sinistrées. Une importante proportion de ces dons humanitaires passait par ici.

[10:44] Sâmir : Ils nous ont obligés à recourir aux armes. Quant à nous, spontanément, nos manifestations étaient pacifiques, sans effusion de sang et sans destruction de quelque sorte que ce soit. Nous avons dû renoncer au caractère pacifique de nos manifestations après les tués et les destructions (causés par les forces de répression), après tous ces blessés et tous ces morts (en martyrs).

[10:58] : (Combats de rue). (un homme parle dans un talkie-walkie et conclut en disant : « à vous !… »)

[11:16] : En octobre, les révolutionnaires de Darkoush commencèrent à écrire les premiers chapitre de l’épopée de leur libération. En effet, ils qualifièrent ainsi leur opération qui débuta au matin du 9 octobre 2012, reconnaissant volontiers la participation de tous les révolutionnaires de la région avoisinante à la libération de la ville de Darkoush qui représentait pour ceux-ci à la fois un passage sûr et un refuge.

[11:40] : Khalid Khalid : c’était vraiment des jeunes hommes courageux, qu’ils aient été originaires de Jisr al-Shughûr ou du Jabal al-Zâwiyé ou de ces régions, également des montagnes centrales, Al-Jabal al-Wastânî. Il y avait entre nous beaucoup d’entraide. Et tous les habitants étaient optimistes quant à la libération de la localité, qu’elle retrouverait durablement la paix et la sécurité. Et grâce à Dieu, tous ces jeunes combattants ont apporté leur contribution, qu’ils aient été originaires de Jisr, du Jabal al-Wastânî ou du Jabal al-Zâwiyé : beaucoup de gens ont participé à la libération [de Darkoush]…

[12:02]-[12 :11] : combats de rue

[12:12] : Bâsil : Le 19, à six heures du matin, avec la participation de tous les révolutionnaires de la région, de Jisr al-Shughûr, du Jabal Wastânî, de tous les villages alentour, tous ceux qui avaient un rapport quelconque avec la Révolution nous ont prêté main-forte. Lorsque nous sommes entrés dans Darkoush, grâce au Ciel, le premier jour, nous avons pu nous emparer de deux checkpoints [érigés par l’armée du régime], dont celui de la gendarmerie. Il y avait des civils qui habitaient tout près : cela a représenté pour nous une énorme pression, car nous craignions que les militaires n’emmènent des civils en otages en se retirant. Nous avons décidé de les empêcher de se retirer. C’est alors que des tanks sont arrivés et ont commencé à bombarder le village. Nous avons dû nous replier, avec tous les révolutionnaires de la région.

[12:50]-[12:58] : La libération de Darkoush a été une action populaire qui a englobé la totalité de ses quartiers dont les cieux étaient emplis du bruit des échanges de tirs, dans un moment où le rêve de la liberté brillait de tout son éclat dans l’esprit de tout un chacun.

[13:53] : En face, l’armée du régime d’Al-Assad s’efforçait, forte de sa supériorité de force d’occupation, d’infliger un maximum de destructions à la ville.

[14:04] : Ça été le moment où les civils ont été durement frappés, y compris par l’aviation. Dès le lendemain, ils ont brûlé les magasins. Toutes les familles qui avaient quelqu’un dans la Révolution, ils leur ont brûlé leur maison. Ils amenaient des complices auxquels ils ouvraient les magasins, après quoi ils leur disaient de prendre tout ce qu’ils voulaient. On a assisté à ces exactions sans pouvoir intervenir. Et puis l’armée a fini par se retirer.

[14:22] : Sâmir : Nous sommes montés dans les montagnes. Nous tirions quelques balles. Nous n’avions pas de kalachnikovs ou d’armes comparables. En bas, le front s’activait. L’armée tirait partout, peu leur importait : ils ont tué des civils, ils ont détruit des maisons, ils n’en avaient rien à cirer… ; ils ont même utilisé des missiles…

[14:50] : « Nous apportons des vivres aux révolutionnaires qui résistent à l’armée d’Assad assiégeant Darkoush ».

[15:04] : La libération de Darkoush abonde en récits de solidarité sociale et de protection de la vie de ceux qui risquaient celle-ci pour les autres afin d’écrire une histoire différente, nouvelle, de cette ville.

[15:20] : Combats de rue : un Résistant blessé au bras est évacué.

[15:57] : Après que la poussière de la bataille se fut dissipée, voici le spectacle qui apparut… Les véhicules militaires du régime Assad et les slogans qu’il avait peints sur les murs faisaient désormais partie d’un passé auquel les habitants de Darkoush avaient dit un adieu définitif, de la même manière qu’ils avaient pris congé rapidement des opérations de sabotage que l’armée d’Assad avait perpétrées avant de se retirer…

[16:29] : Bâsil : Après leur retrait, dès le lendemain, des jeunes, de nos combattants, grâce à Dieu, sont venus à Darkoush. En une douzaine d’heures, ils avaient rétabli l’eau courante, l’électricité, remis en état le réseau téléphonique, réparé les routes… (mais) Assad s’est mis à nous bombarder, tous les jours,  tous les jours… Les habitants et les révolutionnaires ont dû se replier dans les régions d’Al-Jamîliyyé, Hâr Homa, Al-Ya‘rûbiyyé, Zarzour…,

[16:59] Khalid Khalid : A mon avis (j’en suis même convaincu), ça n’est pas par la force des armes que Darkoush s’est libérée… ça n’est pas les fusils qui ont libéré ce village. C’est la bonté de toutes ces personnes qui ont participé (à la libération), des habitants du coin. C’est le fait qu’ils se sont entraidés, qu’ils se sont épaulés mutuellement, qui a fait que ce village a pu se libérer, grâce à Dieu…

[17:24]… après ces récits de la libération (de Darkoush), passons à ceux de l’attentat (à la voiture piégée)…En effet, un an après la libération de Darkoush, en octobre 2013, et tandis que les habitants faisaient leurs préparatifs pour accueillir dignement la fête (musulmane) du Sacrifice, une voiture piégée explosa, provoquant un massacre dans son marché populaire bondé, transformant celui-ci en un chaos indescriptible de ruines, de corps affreusement mutilés et de sang répandu.

[18:12] : [le Dr Ahmad Ghandour, médecin] Le 14 octobre (2013), jour de la fête (bénie) du Sacrifice, l’on entendit une très forte explosion qui secoua la ville de Darkoush et ses faubourgs. L’origine du bruit de l’explosion était très proche : tout d’abord, les gens crurent qu’il s’agissait d’un bombardement aérien ou de la chute d’un missile Scud. Peu après cette explosion, des voitures commencèrent à affluer, nous amenant des blessés. Dans les premiers temps après l’explosion, nous avons reçu beaucoup de blessés dans notre hôpital – plusieurs dizaines. Par la suite, une statistique vérifiée indiqua que nous avions reçu 85 blessés, ainsi que 22 corps (pour la plupart presque entièrement carbonisés). Malheureusement, la grande majorité des victimes étaient des civils : des enfants, de modestes ouvriers…

[19:45] : [un témoin, Ahmad Izzed-Dîn] : Vers neuf heures du matin, une voiture bourrée d’explosifs [a sauté]. Il y avait un vendeur (d’essence) à côté de moi. Cette voiture s’est arrêtée près de lui, mon voisin lui a demandé s’il voulait de l’essence, mais le conducteur de la voiture lui a répondu que non. Manifestement, il voulait garer sa voiture juste à côté de mes bidons d’essence. Un combattant de l’Armée Libre faisant fonction de policier l’ont obligé à aller se garer ailleurs… Mais le type ne voulait pas. Le ‘policier’ a insisté en lui disant que se garer à cet endroit était contraire à la sécurité. Le conducteur de la voiture lui a répondu : « (c’est une affaire de) cinq minutes… ». Et cinq minutes après, Darkoush ne fut plus qu’une énorme explosion. Tout a pris feu : les voitures, les motos, mon baril d’essence a explosé. Mon fils était près de moi, il avait douze ans (il était en cinquième) : il a reçu un éclat en plein cœur. Moi, j’ai reçu un éclat dans l’avant-bras, qui m’a sectionné une artère. On m’a emmené à l’hôpital Orient, à Al-Ya‘rûbiyyé, où j’ai été opéré, et mon fils a été tué par cet éclat reçu en plein cœur.

[20:58] : Youssef Farîsh (un habitant de Darkoush) : Le souk, ici, s’est retrouvé dans une situation terrible. Presque toutes les boutiques avaient brûlé ou avaient été détruites, quatre ou cinq véhicules avaient brûlé, il y avait des vendeurs ambulants de mazout ou d’essence : cela n’a fait qu’étendre l’incendie et que causer encore davantage de victimes et de destruction.

[21:30] : Sur les ruines des maisons qui avaient été détruites, commencèrent les conjectures sur l’identité du ou des responsable(s) de l’attentat qui avait secoué le canton de Darkoush qui jouissait alors de la liberté. Une question douloureuse, entourée de multiples points d’interrogation.

[21:45] : Bâsil : Cet attentat, c’est un certain Khâlid qui en porte la responsabilité… Nous, ici, les shabâb (les jeunes combattants), nous sommes tous volontaires, toutes nos brigades sont des brigades combattantes. [Mais ce] Khalid, lui, il appartenait à une autre brigade que les nôtres, celles qui sont présentes dans la localité. Il était actif à Alep, à Idlib…, alors que nous, nous combattions (principalement) dans le Jabal al-Akrad. (Mais) nous avions des éléments relevant de chez nous dans le village, qui jouaient le rôle de gendarmes. [De plus] nous n’avions pas les ingrédients et le matériel nécessaires pour préparer une voiture piégée. [21:45] Et d’ailleurs, comment ça se fabrique, une voiture piégée, nous n’en savions rien. À chaque fois, nous étions stupéfaits, en regardant la télévision, de voir tous ces attentats à la voiture piégée [partout en Syrie], comme s’ils étaient produits en série à l’emporte-pièce : comment aurions-nous pu faire ça ?

[22:17] : Sâmir : Bien sûr [cet attentat] a été [soigneusement] planifié. Cette voiture [qui a explosé en plein centre de Darkoush], ça n’était pas le fait d’un groupe terroriste Tartempion. C’était quelque chose de planifié par un service de sécurité d’un État, par un État organisé qui, lorsqu’il a mis cette voiture piégée à cet endroit, savait très bien ce qu’il s’y trouvait : de l’essence, du fioul, des produits chimiques et des produits pharmaceutiques, ils savaient qu’il y avait des magasins qui vendaient des munitions et des feux d’artifice. L’endroit qu’ils ont choisi était un endroit éminemment stratégique… Le principal souci de celui qui a planifié cet attentat, c’était de faire le plus grand nombre possible de victimes. Nous avons déploré plus de quarante martyrs, dont beaucoup ont été déchiquetés.

[22:54] Les habitants de Darkoush ont très vite pansé les plaies ensanglantées de leur village, même si, bien sûr, ils n’ont oublié ni leurs chers disparus ni le choc terrible qu’ils reçurent ce jour-là. Mais, rapidement, on se mit à parler dans le village de la reconstruction des bâtiments réduits en ruines par l’explosion. Cette résilience était bien dans le caractère de ses habitants : de fait, l’attentat avait eu pour effet d’éliminer ce qu’il restait chez eux de peur : peur des bombardements, peur d’être tué, peur d’être confronté à la tyrannie. Cela fut l’origine de tous les récits héroïques au sujet de Darkoush.

[24 :01] : Sâmir : Ainsi, dès que Darkoush a été libérée, nous avons été bombardés depuis le checkpoint de Turqumiyé ou depuis Amous avec des obus de mortier. Des victimes tombaient et la peur régnait : plus des trois-quarts des habitants quittaient leurs maisons pour aller se réfugier dans les vergers alentour ou dans la montagne et puis, le lendemain, ayant repris courage, ils revenaient chez eux. Nous avons connu ce régime-là pendant un bon bout de temps… Mais nous avons fini par nous habituer aux bombardements. On s’en balançait : nous continuions à faire nos courses au marché tout en regardant passer les projectiles dont on cherchait à deviner où ils allaient tomber… Nos enfants, c’était pareil : ils étaient devenus capables de distinguer les projectiles : bombes iraniennes, bombes égyptiennes, je n’en sais rien : ne me posez pas la question ! Nous nous y étions habitués : nous ne prenions plus la fuite – jamais de la vie ! Bien sûr, lors des bombardements, nous nous mettions à l’abri dans les étages inférieurs des immeubles, mais dès qu’un bombardement avait pris fin, la vie reprenait son cours… Et même les enfants retournaient jouer dans les rues. La vie redevenait normale.

[24:34] : Khâlid Khâlid : Ce qui m’a le plus fait mal, ça n’est pas la voiture piégée ou les bombardements, c’est la complicité de [prétendus] révolutionnaires qui avaient formé des brigades, mais qui, malheureusement, n’ont absolument pas participé à nos combats : ils se contentaient de rouler les mécaniques en faisant des allées et venues par les rues du village en paradant dans leurs véhicules. Ceux-là devront rendre des comptes, tôt ou tard. Mais, à Darkoush, il y a des citoyens honnêtes (comme dans toute la Syrie, bien sûr, et pas seulement ici, à Darkoush) – des gens généreux, sincères et fidèles. Si Dieu le veut, ils seront libérés [de ce régime dictatorial].

[25:01] : Bâsil : Si Dieu le veut, tant qu’il y aura des gens honnêtes et nobles, Darkoush sera reconstruite, encore plus belle qu’avant. Et pas seulement Darkoush : c’est valable pour toute la Syrie… Nous avons « donné » un grand nombre de martyrs : chacun de ces martyrs vaut plus que tout : plus qu’une maison, davantage qu’un village, plus que tout… Grâce à Dieu et si Dieu le veut, nous reconstruirons Darkoush en mieux, plus belle qu’avant, et il en va de même pour toute la Syrie !

[25:42] : Un poète local lit un de ses poèmes (en arabe classique) qu’il dédie à Darkoush.



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