Refugees of Rap : le hip-hop de la révolution syrienne – par Justine Bo

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 novembre 2013

Comme deux millions de Syriens qui ont dû quitter leur pays, les « Réfugiés du rap », jeunes musiciens syro-palestiniens, ont fui la guerre et les menaces du régime. Ils se sont exilés en France, à Paris, d’où ils chantent la révolution. 

Chaque samedi après-midi depuis deux ans, une place parisienne célèbre la révolution syrienne. Vers 15 heures, sur la place du Châtelet ou celle de la République, un rassemblement se tient, qui réunit résistants en exil, membres de l’association Souria Houria (Syrie liberté), très active depuis le début du « printemps arabe », et  anonymes sensibles à la cause syrienne. Une fois par mois, des musiciens y chantent la révolution. Lors du dernier concert, c’était au tour des frères Yasser et Mohamed Jamous, les voix du groupe Refugees of Rap. Dans le froid de la place de la République, la petite centaine de personnes réunies devant la scène de fortune a entonné avec eux, après de multiples rappels, le refrain  “Syrie, Syrie, libre”

“Nous avons assisté à plusieurs scènes terribles . (…) C’est ce qu’on raconte dans nos chansons”

Malgré leur jeune âge, respectivement 26 et 24 ans, les deux rappeurs ont un long parcours d’opposants au régime de Bachar Al-Assad. Syro-palestiniens du camp de Yarmouk, qui jouxte Damas, ils sont arrivés à Paris en mars. “ Quand nous avons quitté la Syrie, la situation était très très difficile, racontent-ils. Notre camp était la cible de bombardements intenses. Aux dernières nouvelles, il l’est toujours. Les gens avaient de plus en plus de mal à trouver de quoi manger. Pour les enfants notamment, il est impossible de vivre dans ces conditions”, explique Yasser Jamous. Son frère Mohamed poursuit : “Nous avons assisté à plusieurs scènes terribles ; des enfants perdant leurs parents dans les attaques, des gens devenus sans domicile parce que leurs maisons avaient été détruites… C’est ce qu’on décrit dans nos chansons.”

Depuis sa formation en 2005, Refugees of Rap n’a cessé de dénoncer la gangrène du système syrien : la corruption, le manque de libertés ou les aspirations déçues d’une jeunesse aux perspectives réduites. Leur univers familial était propice à la réflexion : soutenus par une mère professeure d’arabe et un père peintre, Yasser et Mohamed sont tous deux diplômés de l’Université de Damas, qu’ils ont fréquentée jusqu’en 2010 et 2012, l’un en anglais, l’autre en sociologie. Mais lorsqu’ils ont mobilisé leurs voix en faveur de la révolution, les menaces du régime ne se sont pas fait attendre. Priés de cesser leur musique sous peine d’être “arrêtés, ou tués”, ils se sont résolus à quitter leur pays. Sur les quatre membres du groupe, eux seuls ont pu gagner la France, pays qui leur semblait idéal pour demander l’asile. De Beyrouth, ils ont pris l’avion et rejoint Paris avec un visa de tourisme, dans l’espoir d’obtenir le statut de réfugié politique qu’ils ont demandé. Ahmad et Mohamed, leurs amis de toujours, sont  partis  respectivement en Algérie et en Egypte. Malgré la distance, ils continuent à échanger chaque jour sur leurs nouveaux morceaux, et composent ensemble, tant bien que mal.

A l’instar d’autres musiciens syriens de leur génération, ils sont intarissables quant aux méthodes du régime pour faire taire les artistes perçus comme « subversifs ». Intimidations téléphoniques ou électroniques, menaces proférées contre la famille des opposants ou passages à tabac font partie des techniques éprouvées par les services syriens. Ceux-ci posent souvent la même question lors d’interrogatoires de musiciens : « Ecoutez-vous Pink Floyd ? », le titre Another Brick in the Wall étant une référence musicale phare pour les contestataires.

crédits dessins : Justine Bo

“On peut tout dire avec le rap”

La soif de liberté du groupe est loin d’être étanchée : c’est ce que raconte leur nouvel album, The Age Of Silence (« L’Age du silence »), enregistré à la hâte à Damas et mixé en France. Pour les deux frères, le rap est l’univers idéal. “On peut tout dire avec le rap, on peut exprimer notre message librement”, déclare Mohamed. Liberté d’expression, chute du régime et rétablissement de la paix : tels sont les souhaits du jeune homme. Yasser insiste sur la violence qui semble avoir gagné tous les acteurs de la crise. “Le régime est mauvais, mais certains groupes de l’opposition ne sont pas du côté du peuple ; nous, on parle de tout”, précise-t-il. Il dénonce l’attitude de mouvements fondamentalistes faisant peu de cas de la « dignité » réclamée par le peuple syrien. Cette dignité, Yasser et Mohamed Jamous l’évoquent dans leurs chansons. Le texte L’Age du silence évoque ainsi le combat d’une population pour sa liberté :

 » Les foyers de corruption ont pourri ces pays avec des moyens colossaux, des trahisons, des complots qui développent la pensée (…) pour que les gens aient peur et que la stratégie réussisse, des applaudissements suivis de mensonges… Mais le temps du mutisme est révolu, nous sommes entrés dans l’ère des pressions. J’en ai marre du silence, le temps du mépris est terminé et nous sommes entrés dans l’ère de la dignité… »

Pour l’heure, les deux frères découvrent Paris et apprennent le français, en attendant une réponse à leur requête sur leur statut. Ils ont ainsi rejoint les rangs des quelque deux millions de réfugiés syriens disséminés à travers le monde (chiffre du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU). La France a, de son côté, accepté 700 demandes d’asile depuis janvier, et a promis d’accueillir 500 réfugiés syriens – des chiffres qui ne comprennent pas les Syriens présents sur le territoire de façon irrégulière. “On était déjà réfugiés en Syrie, on l’est à nouveau en France”, soupire Yasser, dont le grand-père paternel, Palestinien originaire de la ville de Haïfa, est arrivé en Syrie en 1984.  

Malgré la précarité de leur situation et la difficulté que représente leur installation à Paris, ils sont optimistes. “On espère que la révolution va l’emporter, finalement”, conclut Mohamed. Avant d’entraîner son frère dans l’une de leurs interminables improvisations musicales…

Pour écouter d’autres morceaux du groupe : par ici

source: http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2013/11/06/refugees-of-rap-le-hip-hop-de-la-revolution-syrienne/



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