Retour à Douma, en Syrie « libérée »… – par Aurélien Pialou

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 avril 2013

Cela faisait plusieurs mois qu’elle n’avait pu retourner à Douma, la ville dont elle était originaire et dans laquelle elle s’était investie tout au long de sa vie. Achevés au cours de l’été 2012, le siège de la ville et le saccage de ses habitations l’avaient pour ainsi dire coupée de ses racines. Elle conservait, gravées dans sa mémoire, les images des lieux après le passage des hordes du régime. Car comment appeler autrement les groupes armés qui, maîtres d’une ville, s’y livrent au pillage et à la destruction ? Ils avaient réduit les habitats populaires en cendre, mitraillé les citernes d’eau, souillé d’excréments les réserves d’huile… Sa ville natale hantait depuis lors ses cauchemars. Heureusement, d’autres espaces l’avaient appelée à l’aide. D’autres lieux l’avaient un moment accueillie… A 20 km de Damas, Douma était restée pour elle, durant quelques mois, un souvenir funeste. Mais, au cours des derniers jours, en dépit des complications extrêmes de la route, elle avait repris le chemin de la ville et elle était rentrée chez elle. Qu’allait-elle y faire ? Retrouver ses racines, et, bien entendu, essayer de voir si de nouveaux systèmes d’entraides pouvaient être créés pour apporter à ses habitants l’aide dont ils avaient besoin. Le trajet lui avait pris plusieurs heures et les retrouvailles s’étaient révélées surprenantes.

Une rue de Douma « libérée » (le 12.02.2013)

Dans la Syrie libérée, on mange, on boit, on dort… mais d’une autre manière que par le passé. Les produits alimentaires de base circulent en dépit des difficultés. Leur prix s’est envolé, mais ils sont disponibles sur le marché. Quelque vingt mille habitants de la ville ont donc pu rester dans ces murs qui sont les leurs. Comparé à la centaine de milliers d’habitants que comptait Douma précédemment, ce nombre révèle l’ampleur de l’épreuve qu’elle a vécue, les combats, le siège et les destructions. Les habitants ont tout cela en mémoire. Pourtant, ils restent là. Comme tous les Syriens aujourd’hui, ils ont accueilli leurs frères et leurs sœurs en provenance d’autre espaces dévastés, en l’occurrence du Hawran voisin. Quelques familles des villages environnant Dera’a ont fui pour se réfugier un temps dans cette zone libre, attendant fébrilement de pouvoir rentrer eux-aussi chez eux. Les dévastations et les pénuries n’y peuvent rien : les populations chassées par la fureur d’un régime aux abois aspirent toutes à retrouver les lieux qu’elles ont quittés et à réinvestir leurs maisons. Pour le moment, faute de mieux, Douma, libérée depuis quelques mois déjà, offre aux errants des routes syriennes un abri provisoire, un refuge temporaire, un lieu de solidarité. La première aspiration des Syriennes et des Syriens n’est pas de faire le jihad, mais de vivre ! Ils veulent juste avoir le droit d’exister. Mais, face à un régime qui s’arroge le droit de décider qui peut vivre et qui doit mourir, cette prétention est déjà révolutionnaire.

N’allez pas croire que tout va pour le mieux dans ces zones « libérées » ! N’allez pas imaginer que c’est par ce qu’elles leur offrent qu’elles attirent autant de réfugiés que d’habitants ! Loin de là. Toutes les formes d’énergie en ont quasiment disparu. Le régime y maintient une coupure systématique de l’électricité. Mazout et gaz sont des produits que l’on voit plus souvent en rêve que dans la réalité. Cette situation a provoqué une modification des habitudes. Tôt, le matin, au soleil levant, la ville s’anime. Quelques échoppes lèvent leurs rideaux. Grâce aux services assurés par des volontaires, les ordures sont ramassés, les populations approvisionnées, l’hygiène maintenue, les centres de soins en fonctionnement… Habitués que nous sommes à disposer de services publics aussi multiples que diversifiés, on peine à imaginer ce que signifie l’autogestion à l’échelle d’une ville de taille moyenne. Imaginons en France des villes comme Anger ou Valence vidées de leurs habitants, qui, pour entamer leur reconstruction et se réorganiser, ne disposeraient que des seules bonnes volontés de leurs habitants et ne pourraient compter que sur leur génie créatif. L’autogestion en Syrie n’est pas une décision politique, elle est le résultat d’une situation. Confrontés à la détresse de leurs concitoyens de toutes origines et de tous milieux, des chauffeurs, des enseignants, des boutiquiers… se montrent des organisateurs avisés et des gestionnaires efficaces des biens publics. Nous l’avions signalé naguère, en évoquant « les batailles de Damas » (1/32/33/3) : au cœur de la tourmente, alors que le régime entendait « punir » la ville en interdisant le ramassage des ordures, un service d’éboueur s’était spontanément constitué. Dans la Syrie libérée, les services sont assurés en commun, car il s’agit dans un premier temps de répondre à l’urgence et au dénuement. Quand le soir vient, les habitants s’installent devant les maisons pour tuer le temps et pour discuter de tout et de rien, de l’incertitude du lendemain comme des moments de bonheur qu’il pourrait annoncer. Il est plus de dix heures quand les groupes se défont pour regagner maisons et refuges. Bachar al-Assad avait déclaré un temps que les Syriens tiendraient avec du thé et du pain. De fait, c’est avec ces seuls aliments que les Syriens libres continuent de lui tenir tête.

« La Révolution nous a appris à retirer nos épines de nos propres mains »  (Douma, le 23.03.12)

Les zones dans lesquelles ils survivent ne sont ni libres ni sûres. Périodiquement, depuis les positions qu’il conserve à quelques kilomètres de la ville, le régime se rappelle au mauvais souvenir de ses habitants. Parfois, c’est un obus qui tombe. Parfois, des vrombissements déchirent le silence, annonçant un prochain bombardement aérien. Parfois, une maison prend feu… Puisque l’Occident a fait du recours aux armes chimiques la ligne rouge, le pouvoir s’estime autorisé à utiliser des bombes incendiaires, à lâcher des bombes à sous-munitions et même, depuis quelques mois, à tirer sur certaines villes des missiles balistiques… Sur quels « objectifs terroristes » ? Sur les rares boulangeries disposant encore d’électricité et de farine, sur les établissements de soin encore en état de fonctionner, sur des quartiers d’habitation déjà à moitié dévastés… Aujourd’hui, dans la stratégie militaire mise en œuvre par le régime, il n’y a plus de « cibles à détruire ». Il y a uniquement des « zones à bombarder » pour y entretenir la peur. Leurs habitants l’ont appris à leurs dépens : libérer des zones n’équivaut ni à y instaurer la sécurité, ni à garantir aux populations la possibilité d’y vivre sans craindre quelques frappes aériennes. Les caves sont donc mises à profit pour se réfugier le temps d’une alerte, chaque fois que le bouche à oreille annonce le départ d’un tir de missile ou une autre frappe imminente. Après l’attaque, vient le temps du constat. Si le tir a été puissant, il faut extirper des décombres les cadavres de familles entières, les pleurer, chercher une place où les enterrer dans l’un des « espaces de terre » de la ville – qu’on ne peut plus appeler des jardins publics tant ils contiennent de tombes – et commencer un deuil bien compliqué. Et pourtant. Les habitants restent ou reviennent vivre dans cet espace. Il n’est pas sûr. Mais il est libre.

A son arrivée à Douma, elle a été interpellée à cause de son voile. Non, il n’était pas bien mis. Choquée par cette remarque, elle s’est surprise à méditer sur le sort de son pays et de sa ville. La révolution signifierait-elle l’islamisation ? La libération déboucherait-elle sur le règne des barbus, comme l’Occident les appelle ? Le lendemain, une délégation lui a fait savoir que le Conseil de la ville souhaitait s’entretenir avec elle. La rencontre a débuté par des excuses pour ce qu’il considérait comme un comportement totalement déplacé. Douma est une ville attachée à ses convictions religieuses. Elle est musulmane, mais à la syrienne. Certes, certains de ses habitants voudraient plus de conformité aux codes qu’ils affirment énoncés dans les textes religieux. Mais la majorité d’entre eux vit sa foi simplement, comme une affaire personnelle, sans songer à l’imposer aux autres. Contrairement à d’autres pays du Maghreb et du Machreq, les Syriens ne se contraignent pas les uns les autres et n’obligent pas les étrangers à suivre les préceptes religieux… même pendant la période du Ramadan. On évalue moins, en Syrie, la valeur d’un croyant à l’intensité de sa pratique qu’à la conformité de sa vie aux préceptes de sa religion. Dans ce creuset des monothéismes, où beaucoup d’habitants sont profondément attachés à leur foi, comment s’étonner que le spectacle quotidien de la mort et de la destruction génère chez eux un regain de religiosité ?

Nettoyage des voies publiques
(Douma, le 06.03.2013)

En quelques jours, elle est parvenue à établir un dialogue avec le Conseil de la ville. La démocratie est-elle en route ? Oui et non, car l’heure n’est pas encore à l’écriture de la future Constitution, ni à la détermination des nouvelles formes politiques. Des personnalités reconnues ont été désignées ou élues, selon les cas, pour tenter de coordonner tant bien que mal les différents services et répondre aux urgences. Elles doivent aussi établir des relations de confiance avec les membres de l’Armée syrienne libre, qui assurent la sécurité de la ville et veillent à ce qu’elle ne retombe pas entre les mains du pouvoir. C’est dans l’urgence du moment que les rôles ont été répartis. Certes, le Conseil municipal n’a pas été élu au suffrage universel, conformément aux vœux des fonctionnaires onusiens, mais les modes de gestion et de gouvernement local permettent aujourd’hui aux habitants, et c’est là l’essentiel, de survivre dans de moins mauvaises conditions. Aux structures centrales qui concernent l’ensemble de la ville, vient s’agréger une multitude d’initiatives citoyennes : des réseaux d’entraide, qui, composés de volontaires, dressent des listes de familles dépourvues de tout et les pourvoient en nourriture et autres produits de première nécessité (les couches, le lait et les aliments pour bébé par exemple), grâce à des systèmes de collectes de fonds aussi discrets qu’efficaces ; des groupes citoyens qui mettent en place et gèrent un hôpital improvisé ; des femmes et des hommes qui s’entendent pour prendre en charge un service public, pour aider à la reconstruction de maisons, pour ramasser les ordures… Pour les occidentaux, qui considèrent les structures comme des assurances et les organigrammes comme des garanties de bon fonctionnement, tout cela est bien déroutant. La réalité syrienne, ce sont des femmes et des hommes qui, libérés des polices politiques et de l’arbitraire permanent, s’organisent spontanément là où ils le peuvent pour faire face à une situation exceptionnelle. N’est-ce pas là une Révolution ?

La question revient sans cesse, lancinante : peut-on faire confiance aux Syriens ?

Comment peut-on poser encore la question, alors qu’ils ne cessent de nous démontrer de quoi ils sont capables, luttant depuis deux ans contre l’un des régimes les plus oppressifs au monde, supportant une répression massive et indiscriminée, dans laquelle tous les moyens sont bons pour écraser les habitants, se maintenir un peu plus et déstructurer les liens sociaux ? Ils tiennent pourtant, encore et toujours, dans la souffrance, le dénuement et le froid.

Peut-on et doit-on nouer avec eux un dialogue ?

Pourquoi faut-il exiger d’eux de nouvelles preuves, alors qu’ils montrent que ce qu’ils veulent c’est vivre, et vivre libres ? Peut-on continuer à les voir mourir en se satisfaisant de tracer autour d’eux, « pour les protéger », de nouvelles lignes rouges…?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/04/09/retour-a-douma-en-syrie-liberee/

date : 09/04/2013



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