Retour de Syrie [1] : « Quand Damas s’éveillera… » – 19 août 2011

Article  •  Publié sur Souria Houria le 20 août 2011

« Un œil sur la Syrie » est heureux de céder la parole à Emile Dutor. Jeune étudiant récemment rentré de Damas, après quelques mois d’étude de la langue arabe, il souhaite contribuer par son témoignage à la compréhension de ce qui se déroule dans un pays strictement fermé aux journalistes.

Vue de l’extérieur, la révolution syrienne ne semble avoir gagné ni Damas, la capitale du pays, ni même Alep la capitale économique. La propagande du pouvoir présente les troubles comme une rébellion cantonnée aux villes sunnites et aux régions frontalières alors que la majorité des Syriens resterait loyale au régime. Ce récit officiel trouve étrangement un certain écho hors de Syrie. Pour de nombreux observateurs étrangers, la vague révolutionnaire n’a pas encore gagné tout le territoire. La Syrie tremblera nous dit-on, lorsque Damas s’éveillera.

La réalité est tout autre. Les Damascènes sont actifs depuis le début de la contestation, mais la répression particulièrement intense dans la capitale et le maillage sécuritaire de la ville l’obligent à rester dispersée et décentralisée. Il n’y a pas de place Tahrir possible à Damas et la contestation, pourtant bien réelle, reste imperceptible aux yeux étrangers et parfois au Syriens eux-mêmes.

Une forte mobilisation en banlieue

On oublie souvent que Damas ne se réduit pas seulement à la vieille ville, qui accueillait autrefois tant de touristes, ni mêmes aux cafés chics de Mezzeh ou de Chaalan. Damas intra muros abrite environ 1,5 million d’habitants, alors que l’ensemble de l’agglomération en compte plus de 4 millions. La banlieue de Damas est depuis le mois de mars à la pointe de la contestation et, à l’instar du reste du pays, a payé le prix du sang. Des villes comme Douma, Al-Maadhamiye ou plus récemment Zabadani, ainsi que le quartier périphérique de Berzeh, ont même été occupés par les chars de l’armée. D’autres villes comme Qaboun ont vécu quelques jours en « cités libérées », lorsque les forces de sécurités s’en sont provisoirement retirées. Des amis originaires de Qaboun m’ont dit que pour entrer dans la ville il fallait piétiner un immense portrait du président posé sur la chaussée par les habitants. Ces banlieues ont été parmi les premières à manifester leur soutien à la population de Déraa, au début de la répression, en mars. Autour de Damas, les cortèges sont chaque vendredi renforcés par des protestataires venus du centre. Ne pouvant manifester au cœur de la ville, ils se joignaient aux manifestations et aux enterrements des victimes tuées pendant la répression.

Pas de place Tahrir à Damas

Damas bouge ! Seul le centre ne bouge pas encore… Les révolutions arabes nous ont habitués aux occupations symboliques de places dans les centres-villes. Elles gagnaient ainsi une visibilité médiatique, et pouvaient afficher une unité de lieu et d’action. À Damas, il est impossible de créer une « place Tahrir », comme au Caire, ou une « place Taghyir », comme devant l’université de Sanaa au Yémen. La nature répressive du régime syrien et la volonté de faire de Damas une forteresse sécurisée rendent de fait impossibles la centralisation des manifestations ou l’occupation permanente d’une place du centre-ville. C’était pourtant le rêve et l’objectif de nombreux militants avec lesquels, je m’en souviens, nous débattions naïvement au début de la révolution de la meilleure place à occuper dans la capitale.

Le Vendredi 15 avril 2011, différents cortèges en provenance des banlieues nord-est ont tenté de pénétrer dans le centre de Damas, essayant de converger vers la place des Abbassides. C’est l’une des principales places de la capitale. Elle est située au Nord-est de la ville, à quelques minutes des agglomérations jouxtant Damas les plus actives dans la contestation. Les forces de sécurité, qui avaient laissé les manifestants se rassembler à la sortie des mosquées de la périphérie, n’ont pas hésité à ouvrir le feu sur la foule lorsque celle-ci s’est approchée de trop près de l’entrée de la ville. Depuis, les principales artères menant au centre-ville sont contrôlées en permanence par des soldats postés sur les toits. Le stade de la place des Abbassides a été transformé en base militaire, voire selon certaines rumeurs en centre de détention. Personne ne songe donc sérieusement à reprendre ce chemin pour aller manifester au centre-ville.

Des «manifestations volantes» de 10 minutes

Si la contestation à Damas est bien réelle, elle est contrainte à demeurer décentralisée et dispersée. Chaque vendredi, la banlieue de Damas bouillonne. Au centre, seul le quartier de Midane avec ses cinq mosquées connait des rassemblements hebdomadaires.

Le reste de la semaine, les Damascènes doivent organiser ce qu’ils appellent des « manifestations volantes » (mouzâharât tayyâra). Ces démonstrations éclaires ne durent que quelques minutes. Elles se déroulent dans des endroits à chaque fois différents et se dispersent d’elles-mêmes avant l’arrivée des forces de sécurité. Organisées ou spontanées, elles ont lieu le plus souvent la nuit, ou tôt le matin depuis le début du ramadan. Leur but est tout d’abord d’affirmer une présence, d’occuper l’espace, ne serait-ce que 10 minutes, ce qui dans une dictature comme la Syrie est déjà un exploit ! Des amis m’ont raconté leur joie d’avoir enfin, pour la première fois de leur vie à 25 ans, simplement pu crier leur colère au moins durant quelques minutes. Cet éphémère sentiment de liberté contribue à détruire ce qu’ils considèrent comme leur pire ennemi : leur mur de la peur personnel. Mais leur objectif est surtout de fatiguer les forces de sécurité en faisant en sorte qu’elles soient mobilisées de jour comme de nuit partout dans la ville. Contrairement à la situation qui prévaut dans le reste du pays, à Damas, les forces de sécurité interviennent très rapidement contre tout attroupement, parfois même directement dans les mosquées, en infiltrant la foule rassemblée pour manifester, comme le montre cette vidéo filmée en caméra cachée dans la mosquée des Omeyyades.

Le quartier de Midane compte 5 mosquées, ce qui y rend la surveillance plus complexe. Les manifestants ayant appris à se connaitre les uns les autres et à reconnaitre les moukhabarat (agents de renseignement) s’adaptent en fonction de la situation. Il y a quelques semaines, voyant que les alentours et même l’intérieur de la grande mosquée Al-Hassan de Midane étaient trop surveillés, les manifestants ont décidé de sortir en silence, en ordre dispersé et de se donner rendez-vous un peu plus loin une demi-heure plus tard.

L’impossible mobilisation des étudiants

L’université de Damas est complètement bâillonnée. Quelques tentatives de mobilisation y ont eu lieu. Elles ont aussitôt été réprimées avec la plus extrême violence. Les étudiants n’ont donc pratiquement pas bougé. En règle générale, les mouvements de contestation peuvent partout compter sur les universités comme des viviers de manifestants. Au Yemen, ce sont eux qui ont déclenché la révolution. A Damas, en revanche, le campus est tenu par le pouvoir. Depuis le mois de mai, l’armée est postée à ses entrées. Arme au poing, en tenue de combat et gilet pare-balle, les soldats contrôlent les entrées et les sorties et fouillent les étudiants. Dans l’université même, les étudiants sont encadrés par deux principales organisations : l’Union de la Jeunesse Révolutionnaire, directement liée au parti Baath, et l’Union des Étudiants (Ittihad al-Toullab), qui se prétend indépendante, mais qui est redoutée par tous en raison de ses liens étroits avec les moukhabarat. Des amis logeant dans les chambrées de l’université m’ont dit qu’un étage entier de leur bâtiment hébergeait des agents de la sécurité militaire, présents sur les lieux en permanence pour surveiller les étudiants.

Il y a eu malgré tout quelques tentatives de mobilisation. La plus tragique d’entre elle s’est déroulée la nuit du 21 juin, lorsque des étudiants ont commencé à crier « Allah Akbar » et des slogans appelant à la liberté depuis les fenêtres de leurs dortoirs. Les forces de sécurité présentes sur le campus ont aussitôt encerclé le bâtiment, empêchant les étudiants d’en sortir. Ils ont rapidement été rejoints par des renforts lourdement armés, et surtout par des chabbiha (bandes de voyous pro-régime envoyés pour faire « le sale boulot »). Vers 1h30 du matin, l’électricité a été coupée et le campus placée dans une obscurité totale rendant impossible toute prise de photo. Les chabbiha sont ensuite entrés dans les dortoirs des étudiants, s’attaquant à ceux qui leur paraissaient suspects. Ils entraient dans les chambres, demandaient aux étudiants de présenter leur pièce d’identité. Si l’un d’entre eux avait le malheur d’être né à Déraa, à Hama, ou dans une autre ville « un peu trop rebelle », il était passé à tabac et sa chambre ravagée. Un ami présent à l’extérieur du bâtiment m’a dit avoir entendu des coups de feu provenant de l’intérieur d’un dortoir. Les chabbiha livraient ensuite les blessés aux moukhabarat qui les emmenaient pour les placer en détention. Des dizaines d’étudiants ont ainsi disparu cette nuit là. Aucun bilan précis n’a pu en être établi, car il est souvent impossible de savoir qui est mort et qui est simplement détenu au secret.

Damas, une ville en état de siège sous le contrôle constant des moukhabarat

Alors que les moukhabarat sont réputés omnipotents, l’opposition fait le pari que, face à l’ampleur grandissante du mouvement, le régime ne pourra pas tenir le rythme actuel de répression et de surveillance.

Si de légers signes de relâchement ont été perçus dans certaines régions et dans certaines villes d’où les forces de sécurité se sont provisoirement retirées, l’État ne montre aucun signe de faiblesse dans la capitale. Bien au contraire d’importantes arrestations ont eu lieu ces dernières semaines à Damas. Des amis récemment détenus me racontent que le niveau de surveillance reste élevé, en particulier s’agissant des moyens de communication. Des personnes qui ne jouent qu’un rôle mineur dans la contestation sont suivies, mises sur écoute et arrêtées en pleine rue. Damas reste pour l’instant une ville très verrouillée, dans laquelle manifester la moindre opposition exige un immense courage.

Le calme apparent de la capitale est donc illusoire. Il suggère à tort que la révolution n’a pas encore gagné le cœur des Damascènes. En réalité, la révolution est bien là. Mais la répression à Damas l’oblige à prendre des formes inédites, moins spectaculaires et difficilement perceptibles par les médias et les spectateurs étrangers.

Source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2011/08/19/retour-de-syrie-1-quand-damas-seveillera%E2%80%A6/



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