Syrie : au téléphone, le testament des combattants de Bab Amro – par Sid Ahmed Hammouche

Article  •  Publié sur Souria Houria le 4 mars 2012

Après la reprise par l’armée syrienne du quartier de Baba Amr, dans la ville de Homs, l’aide internationale du CICR aux civils n’est toujours pas autorisée par Damas. Notre partenaire La Liberté avait recueilli les témoignages poignants des résistants avant la chute du quartier rebelle.


Des combattants rebelles posent devant les restes d’un véhicule militaire détruit à Homs, le 4 février (STR/AP/SIPA)

Une heure du matin à Bab Amro, le quartier de Homs bombardé depuis vingt-six jours et cerné par l’armée syrienne. Au bout du fil, les jeunes défilent les uns après les autres, et témoignent de l’horreur des combats. Comme s’ils devaient faire leurs adieux au monde. Comme un testament.

Il y a Bassil, Omar, Abu Mohamed… Ils parlent de la férocité de l’attaque, de leur résistance, de leurs dernières heures à vivre avant d’être broyés par les chars de l’armée de Bachar dans l’indifférence totale.

Ils savent que leur temps est compté. Leurs fusils et leurs RPG ne pèsent pas lourd face aux 7 000 hommes de la 4e division, dirigée par Maher, le frère de Bachar al-Assad.

Après vingt-six jours de bombardements sur Homs, l’infanterie est entrée en action mercredi. « Je sais que je vais mourir », témoigne Mohamed Al Mahmed, le médecin qui a lancé un SOS dans les colonnes de La Liberté.

« J’ai fait tout ce que j’ai pu pour sauver des vies, des blessés. Je demande encore une fois au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) d’assumer sa responsabilité et de venir nous aider. Il y a encore avec nous des milliers de femmes et d’enfants. Il faut évacuer avant l’arrivée des soldats. Nous nous sentons abandonnés. Et tous ceux qui nous regardent mourir sans rien faire seront jugés par l’histoire. »

« Les chars ont du mal à pénétrer les ruelles »

Le médecin sait qu’il est condamné et qu’une fois le quartier tombé, il sera exécuté. « Mais je mourrai en homme libre », lâche cet officier qui a déserté l’armée de Bachar il y a plusieurs mois.

Depuis, il est devenu une icône sanitaire de Bab Amro, en donnant des interviews à CNN, Al-Jazira, BBC… :

« Je ne pardonnerai jamais la lâcheté du monde arabe et de la communauté internationale. »

Pour ces hommes, la chute des derniers bastions de la résistance n’est plus qu’une question d’heures. « L’armée syrienne a déployé beaucoup de militaires sur le terrain », constate Mohamed Al Homssi, membre de la révolution syrienne.

« Les chars de l’armée ont de la peine à pénétrer dans les ruelles étroites de Bab Amro. Mais le pilonnage continue. L’armée syrienne libre (ASL) compte se battre avec son armement modeste. Elle contrôle encore les entrailles de cette médina. Elle se cache pour mieux mener une guérilla urbaine. »

Bassel, lui, pleure. Responsable de la cellule d’information de la ville rebelle, mais écrasée par les bombes, il ne peut que constater l’avancée inéluctable des hommes de Bachar :

« L’ASL tente de résister mais ça va être difficile. Elle ne dispose pas de mortier ou d’arme lourde. Elle a cédé du terrain. On a perdu la bataille. La ville n’a plus d’électricité, plus d’eau. La situation humanitaire est vraiment exécrable. »

Un tunnel secret détruit par l’armée syrienne

Omar al Chami lui craint le pire, lui qui s’occupe de ravitailler la forteresse.

« L’armée a découvert une de nos voies secrètes qui nous permettait de rentrer et sortir du quartier. Ce passage qui consistait en un tube de 2,7 kilomètres de long de de 1,5 mètre diamètre a été dynamité. »

C’est dpar ce tunnel que les journalistes étrangers ont été exfiltrés, notamment Edith Bouvier. La reporter française, blessée à la jambe, a été cachée dans la campagne autour de Homs, avant d’arriver au Liban et de regagner la France.

« On aurait également aimé utiliser ces tunnels pour faire rentrer les armes. Mais pour le moment, la communauté internationale rechigne à nous aider. »

Connectés au monde avec des batteries de voitures, les derniers témoins de Bab Amro craignent d’être oubliés par le reste du monde, alors que les derniers journalistes occidentaux ont quitté les lieux. Et que malgré leur ligne satellitaire, ils ont de plus en plus de mal à communiquer avec les chaînes d’information continue arabes.

« Je dois économiser mes batteries au maximum », explique Omar qui fait partie des jeunes reporters. Chaque jour, ils filment les dégâts causés par les bombardements et les diffusent sur Internet.

« Il y a encore beaucoup de personnes qui sont bloquées et réfugiées dans les caves. Les forces d’Assad vont être sans pitié. Hier, j’ai passé la journée à aider certaines familles à fuir. Même les rues épargnées ces dernières semaines par les bombardements sont devenues dangereuses.

Les barrages de l’armée ont été abandonnés. Les troupes de Maher el-Assad vont pénétrer et nettoyer la ville rue par rue, maison par maison. »

Un massacre attend les derniers défenseurs

C’est un massacre qui attend les défenseurs du bastion de la résistance, tonne Abou Ahmed, combattant de l’ASL. « Pourquoi vous ne faites rien ? », supplie-t-il alors qu’au même moment la télévision officielle syrienne annonce que le quartier va être nettoyé de ses terroristes islamistes. Et des hommes d’Al Qaeda qui menacent la stabilité du pays.

Les médias syriens annoncent que l’armée contrôle la totalité de Bab Amro et qu’elle a commencé une vaste opération de ratissage. La télé officielle a montré des soldats distribuer de la nourriture à la population et évacuer les blessés.

A Homs, Bassel se planque comme la majorité des combattants de l’ASL et mange la neige qui est tombée en abondance. « La neige et la pluie lavent déjà les rues du sang des morts de ses dernier jours », constatait-il lors d’un ultime contact. Depuis, la communication avec les insurgés est désormais impossible.I

Tlass, l’homme à abattre

Pourquoi le régime, et surtout le frère de Bachar, s’est acharné sur Bab Amro ? Selon plusieurs sources à Damas, le clan au pouvoir cherche à punir Abderrazzak Tlass, un sunnite qui commande la brigade Al Farouk de l’ASL. Avec ses 900 hommes dont 700 déserteurs de l’armée, ce lieutenant de 25 ans défend pied à pied le quartier.

Il est l’homme à abattre, d’autant qu’il est le cousin de Mustapha Tlass, ministre syrien de la Défense pendant trente ans. Un des piliers du régime Assad, mais aussi un des responsables du massacre de Hama qui a fait plus de dix mille morts en 1982.

La défection d’Abderrazzak Tlass a marqué les esprits, surtout qu’un de ses cousins, Manaf Tlass, un officier de la garde républicaine, ami d’enfance de Bachar al-Assad, a refusé de mater la rébellion à Deraa et à Rastan.

Depuis, il vit en résidence surveillée à Damas alors que d’autres Tlass continuent de soutenir le régime. C’est notamment le cas de Firas Tlass, un riche homme d’affaires qui est un proche du sanguinaire Maher al-Assad.

Mais en quoi la mort de Abderrazzak Tlass serait utile aux Assad ? Le message est très clair, dans une guerre civile qui pourrait déraper si elle se transforme en une guerre des clans et des différentes confessions. Les traîtres sont condamnés à mort. Qu’ils soient sunnites, chiites, alaouites ou chrétiens…

Si aujourd’hui, Bachar n’est pas encore tombé, c’est parce que ces clans ne l’ont pas encore lâché. Ni les meilleures troupes de son armée, à majorité alaouite. Ni les hommes d’affaires, le plus souvent sunnites et chrétiens.

A Damas, les pro-Bachar se réjouissent et font circuler cette histoire, qui dit que Maher a « enlevé son pyjama » pour se parer de son treillis. Les Syriens disaient en effet que « Maher est encore en pyjama » pour expliquer que le régime n’avait pas encore montré sa puissance. Depuis lundi, Maher « le féroce » a conduit l’assaut final sur Bab Amro.

source: http://www.rue89.com/2012/03/03/syrie-au-telephone-le-testament-des-combattants-de-bab-amro-229881



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