Syrie : Aubrac poursuit son combat pour les femmes résistantes

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 novembre 2013

REPORTAGE – Le petit-fils de deux grands résistants français participe dimanche au lancement d’une radio pour les femmes syriennes s’opposant au régime de Bachar el-Assad.

Renaud Helfer-Aubrac UNIQUE

Renaud Helfer-Aubrac vérifie une antenne de la radio Hiya, qu'il a créée en Turquie à destination des Syriennes. (Laurence Geai pour le JDD)

Les mains sur les hanches, Renaud Helfer-Aubrac ne sourit plus. De l’autre côté de la vitre d’un studio en cours d’aménagement dans la banlieue de Gaziantep, en Turquie, une journaliste enregistre une émission pour les femmes de l’intérieur de la Syrie. Une Syrienne parle aux Syriennes… Soixante-treize ans après le lancement des Français parlent aux Français sur les ondes de la BBC pendant la Seconde Guerre mondiale, le petit-fils des résistants Lucie et Raymond Aubrac retient son souffle, ému. L’enregistrement de l’émission en Turquie est le tout premier pas de la radio Hiya, « elle » en arabe. Les trente minutes en boîte seront diffusées dimanche à 13 heures en Syrie sur 103.2 et 99.6 FM. D’abord hebdomadaire, l’émission deviendra quotidienne en janvier et s’allongera. Quand une équipe suffisante sera en place, Hiya sera une radio à part entière avec d’autres programmes.

Dans la famille Aubrac, les radios libres, on connaît. En février 1944, le couple Aubrac, traqué par les Allemands, écoute la BBC. À la troisième diffusion du message « De carnaval à mardi gras : ils partiront dans l’ivresse », ils savent qu’un avion les attend pour rejoindre Londres. « La radio est un outil mythique, raconte Renaud Helfer-Aubrac. Elle permet de franchir les lignes de front, de diffuser des informations auxquelles les habitants n’ont pas accès. Il est plus facile d’écouter une radio en secret, chez soi, que de sortir acheter un journal clandestin. Les ondes permettent aussi d’apporter des messages de tolérance, de culture et d’éducation. » Conseiller technique auprès du maire de Paris, Renaud Helfer-Aubrac n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà participé au lancement de quatre radios indépendantes dans des pays en guerre, dans les Balkans, en Afrique, en Asie centrale… Il est en Afghanistan en septembre 2001 à la demande du commandant Massoud pour monter la radio Solh (« la paix ») dans la vallée du Panchir. Une radio pour les femmes, par les femmes. Déjà.

Un émetteur dans le fief du clan Assad

« Parce qu’elles sont les premières victimes des conflits, explique l’homme de 41 ans. Elles ont aussi un rôle pacificateur, moins sectaire que celui des hommes. Elles agissent souvent dans un esprit de reconstruction. » Lucie Aubrac taquinait d’ailleurs souvent son mari, Raymond, et son petit-fils Renaud à ce sujet. Les hommes, aimait-elle à répéter, sont des êtres un peu simples avec un esprit sacrificiel et fataliste de leur engagement. S’ils ne reviennent pas de leur mission, ils estiment que « c’est comme ça ». Alors que pour une femme, une mission réussie est celle dont elle revient.

Du côté syrien, le rôle des femmes dans la révolution et dans la guerre aujourd’hui, n’est pas à prouver. Le réseau Smart (Syrian Media Action Revolution Team), qui soutient les journalistes indépendants à l’intérieur du pays, réfléchissait à la diffusion d’un programme pour femmes quand il a rencontré Renaud Helfer- Aubrac. Ils ont décidé de travailler ensemble. Les Syriens ont ouvert leur fréquence FM et laissé une place dans les douze heures de programmes diffusés chaque jour par Smart depuis plusieurs mois. Le Français a apporté une antenne, un émetteur de 1.000 watts et un studio d’enregistrement, payé en partie avec un chèque de 15.000 euros de la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

Smart contrôle une poignée d’émetteurs à l’intérieur de la Syrie. Ses émissions peuvent être captées d’Alep à Damas en passant par Homs. L’émetteur apporté par Renaud Helfer-Aubrac devrait être placé dans quelques semaines dans la province de Lattaquié. Le but? Pouvoir émettre jusqu’à Tartous, dans cette bande maritime où habitent une majorité de musulmans de confession alaouite, communauté dont est issu le clan Assad. Un clan qui joue la carte du confessionnalisme depuis le début de la révolution.

Première émission dimanche à 13 heures

Les radios diffusées par le réseau Smart « sont celles de tous les Syriens », affirme Zoya Bostan, journaliste aux commandes de l’émission pour femmes Hiya. Présentatrice à la télévision d’État, elle a dû fuir Damas en mai de peur d’être emprisonnée ou tuée après avoir ouvertement critiqué l’État et est privée d’antenne pendant un an et demi. « La radio peut passer le message que vivre ensemble est encore possible. Il est important que ceux qui soutiennent ce régime et qui ne savent pas ce qui se passe dans les zones libérées nous écoutent. »

À 13 heures dimanche, les auditeurs entendront Zoya Bostan lancer la première de Hiya. Ils pourront écouter son interview de la directrice d’un réseau de femmes qui se battent pour sauver la révolution en Syrie. Pour ne pas laisser aussi les djihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant, affiliés à Al-Qaida, imposer leur volonté dans certaines régions libérées du nord du pays. Lucie Aubrac aurait apprécié.

Garance Le Caisne, envoyée spéciale à Gaziantep (Turquie) – Le Journal du Dimanche

dimanche 10 novembre 2013

source: http://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/Syrie-Aubrac-poursuit-son-combat-pour-les-femmes-resistantes-638067



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