Syrie. Bachar al-Assad, le Front de Soutien, l’Etat islamique et le peuple syrien (1/4) – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 avril 2014

Avec une constance qui l’honorerait si des millions d’hommes, de femmes et d’enfants n’avaient pas été affectés dans leur vie, dans leur corps ou dans leurs biens par les événements en cours, la propagande du régime en place en Syrie ne cesse de marteler que les Syriens n’ont le choix qu’entre deux options : le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad, défenseur de la laïcité de l’Etat et protecteur des minorités confessionnelles et ethniques, et l’instauration d’une dictature religieuse, imposée par des groupes islamistes radicaux pour une part venus d’ailleurs.

En enfermant la population syrienne dans ce dilemme et en présentant cette alternative aux opinions publiques extérieures comme le reflet de la situation en Syrie, cette propagande – et ceux qui la diffusent en dénonçant de prétendues « épurations ethniques » là où il n’y en a pas – a un objectif principal : justifier la répression féroce mise en oeuvre contre les insurgés par les forces syriennes de sécurité, dès le soulèvement de colère de Daraa, au milieu du mois de mars 2011. Elle a aussi, en ce moment, un objectif secondaire : justifier la candidature de l’actuel chef de l’Etat à un nouveau mandat présidentiel, au cours duquel,  c’est certain, il mettra en oeuvre les réformes que seules les circonstances l’ont empêché d’initier ou de poursuivre depuis son installation au pouvoir, en juillet 2000…

Cette présentation est fausse. Elle est fermement rejetée par les Syriens, qui, parvenus à briser le mur de la peur édifié autour d’eux en sortant dans les rues au printemps 2011, ont décidé de récupérer à tout prix leurs droits, de redevenir des citoyens et de reprendre en main leur destin. Pour eux, le choix n’est pas entre Bachar al-Assad et les djihadistes. Il n’est pas entre la tyrannie laïque d’un clan familial et la dictature de groupes religieux. Ils aspirent, après le renversement du premier et la neutralisation des seconds, à la mise en place progressive d’un Etat syrien démocratique, civil, pluraliste, alternatif et égalitaire. C’est ce pour quoi ils luttent présentement.

Ils sont en droit d’attendre de leurs amis qu’ils comprennent, à défaut de soutenir concrètement, le combat coûteux en vies humaines dans lequel ils sont engagés sur deux fronts, et dont ils seront eux aussi collectivement les bénéficiaires. Ils sont en droit d’attendre des autres qu’ils ouvrent les yeux sur le jeu pervers depuis longtemps pratiqué par le régime syrien, qui se sert du terrorisme et de l’islamisme radical comme de moyens de chantage vis-à-vis de l’extérieur et comme instruments de répression de la population syrienne à l’intérieur.

===

Tantôt pour se protéger et tantôt pour peser dans les équations régionales et internationales, le régime baathiste en place à Damas a pris l’habitude d’utiliser, depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980, deux armes aussi délicates l’une que l’autre à manipuler : le terrorisme et l’islamisme.

Le général Hafez al-Assad, qui s’empare du pouvoir en 1970 par un coup d’état, a des ambitions considérables pour lui-même et pour la Syrie : il rêve de récupérer la place de za’ïm du monde arabe que Gamal Abdel Nasser vient de libérer en mourant quelques mois plus tôt, et il se veut le champion de la résistance et du refus à Israël, l’ennemi de tous les Arabes. Mais les moyens dont dispose la Syrie ne sont pas au niveau de ses aspirations : la taille de sa population est limitée, son économie en panne, ses ressources énergétiques peu nombreuses. Elle dépend financièrement de ses amis et elle en est réduite à pratiquer le troc avec son principal pourvoyeur d’armes, la Russie. Elle souffre d’un relatif isolement au sein du Monde arabe, et l’alliance avec l’Iran chiite de l’Imam Khomeiny vient bientôt accentuer la méfiance des opinions publiques pour le régime syrien.

L’islamisme et le terrorisme seront donc le substitut à l’armée syrienne, que Hafez al-Assad ne peut plus et ne veut plus engager contre l’ennemi israélien. Il ne le peut plus, en raison de la neutralisation de l’armée égyptienne par les Accords de Camp David de 1978, qui laissent les Syriens seuls et démunis face à leur puissant voisin israélien. Il ne le veut plus, de manière à concentrer ses forces à l’intérieur et à en faire, avec les services de sécurité devenus les véritables « dirigeants de l’Etat et de la société » au détriment du Parti Baath, le moyen de la préservation puis de la transmission de son pouvoir à son fils aîné, Basel, puis, après sa disparition accidentelle, à son cadet Bachar.

Ayant retenu les leçons de son père et préférant lui aussi intervenir en se dissimulant derrière des proxys, Bachar al-Assad n’hésite pas, au début des années 2000, à utiliser à son tour les organisations islamistes et les actions terroristes dans son voisinage immédiat. Deux Etats font les frais de cette stratégie : le Liban, où il s’agit pour le clan au pouvoir à Damas de perpétuer sa mainmise sur la vie politique et les ressources économiques du pays ; l’Irak, où il convient d’empêcher les Américains, qui ont gagné la guerre, de gagner aussi la paix et de s’employer, à partir de Bagdad, à étendre à la Syrie leur projet de démocratisation autoritaire du Grand Moyen-Orient.

En 2003, le régime syrien se sert d’imams afin de recruter des combattants pour ledjihad en Irak. Ils iront prêter main-forte aux anciens baathistes et aux militaires mis à pied par la puissance occupante, et ils contribueront à faire de la résistance nationale une confrontation religieuse. En 2005, il commandite l’attentat qui emporte l’ancien premier ministre libanais Rafiq Hariri à Beyrouth et l’élimination des opposants libanais qui se dressent avec le plus de fermeté contre la perpétuation de l’ingérence syrienne dans leur pays. En 2006, il favorise l’apparition et l’affirmation duFath al-Islam à Nahr al-Bared, près de Tripoli, afin de démontrer que la présence syrienne est nécessaire au maintien de l’ordre et de la sécurité chez son voisin.

L’arrestation de Michel Samaha, en août 2012, confirme que les méthodes de Bachar al-Assad n’ont rien à envier à celles de son père. Devenu membre de l’équipe médiatique de crise mise en place à la Présidence de la République syrienne par Bouthayna Chaaban, conseiller politique du chef de l’Etat, l’ancien ministre libanais de l’Information avait transporté dans sa voiture, de Damas à Beyrouth, plus d’une vingtaine de charges explosives. L’une d’entre elles au moins était destinée à trouver place sous la voiture du patriarche maronite Bichara Ra’ï, un « ami de la Syrie ». Sa mort dramatique n’aurait pu être imputée qu’à des « terroristes islamistes ». Elle aurait évidemment attisé au Liban les tensions interconfessionnelles. Elle aurait contribué à détourner les regards des crimes que le régime syrien perpétrait au même moment contre sa population.

(A suivre)

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/04/02/syrie-bachar-al-assad-le-front-de-soutien-letat-islamique-et-le-peuple-syrien-14/

date : 02/04/2014



Inscrivez-vous à notre newsletter