Syrie. Bachar al-Assad, le Front de Soutien, l’Etat islamique et le peuple syrien (3/4) – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 5 avril 2014

Contrairement à ce que prétend la propagande du régime, pour les Syriens, le choix n’est pas entre Bachar al-Assad et les djihadistes. Il n’est pas entre la tyrannie laïque d’un clan familial et la dictature de groupes religieux. Ils aspirent, après le renversement du premier et la neutralisation des seconds, à la mise en place progressive d’un Etat syrien démocratique, civil, pluraliste, alternatif et égalitaire. C’est ce pour quoi ils luttent présentement. 

Ils sont en droit d’attendre de leurs amis qu’ils comprennent, à défaut de soutenir concrètement, le combat coûteux en vies humaines dans lequel ils sont engagés sur deux fronts, et dont ils seront eux aussi collectivement les bénéficiaires. Ils sont en droit d’attendre des autres qu’ils ouvrent les yeux sur le jeu pervers depuis longtemps pratiqué par le régime syrien, qui se sert du terrorisme et de l’islamisme radical comme de moyens de chantage vis-à-vis de l’extérieur et comme instruments de répression de la population syrienne à l’intérieur.

Da'ech vu par KafranbelDa’ech vu par Kafranbel

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C’est dans ce contexte qu’apparaît soudain dans le nord de la Syrie une autre organisation, qui acquiert en quelques semaines une sinistre réputation : l’Etat islamique d’Irak. Son chef, Abou Bakr al-Baghdadi affirme, à juste titre, que le Front de Soutien n’est qu’une émanation de son organisation. Dans ce qui s’apparente à une forme de désaveu pour les modes d’action de son ancien affidé, il somme Abou Mohammed al-Jolani de lui faire allégeance. Il y a de fait une grande différence entre le comportement des hommes d’al-Baghdadi en Irak et celui des combattants d’al-Jolani en Syrie. Les premiers font montre d’un fanatisme sans limite, qui les conduit à exécuter ceux qui ne partagent par leurs idées et qui apparente leurs opérations menées « au nom de l’islam » à des meurtres délibérés. Les seconds, se conformant aux prescriptions de l’idéologue syrien Abou Moussab al-Souri, veillent à entretenir des relations aussi normales que possible avec la population des zones libérées, minorités comprises, de manière à pouvoir la gagner plutôt qu’à la contraindre. Abou Mohammed al-Jolani est conforté dans son refus de se soumettre à son ancien chef et renforcé dans sa volonté d’émancipation par une intervention d’Ayman al-Zawahiri, successeur d’Ousama ben Laden à la tête d’al-Qaïda. Il fait du Front de Soutien le seul véritable représentant de son organisation en Syrie et il enjoint al-Baghdadi de limiter son action à l’Irak. Mais il n’est pas entendu, et, pour affirmer ses prétentions, le chef de l’Etat islamique d’Irak rebaptise son organisation Etat islamique d’Irak et du Cham, c’est-à-dire de Syrie.

La férocité de Da’ech, l’acronyme d’Al-Dawlat al-Islamiya fi-l-Irak wa-l-Cham bientôt utilisé par dérision, n’explique pas à elle seule l’aversion qu’une majorité de Syriens, même acquis à la révolution, éprouve très vite pour cette organisation. Alors que le nombre de ses combattants et leur expérience militaire lui confèrent une puissance incontestée, leur comportement rejaillit très négativement sur l’ensemble de ceux que le régime désigne comme les « rebelles ».

Comme les termes « infiltrés » ou « terroristes », le mot « rebelles » est employé et véhiculé par le régime pour mettre dans le même sac tous ceux qui contestent son autorité et réclament un changement de système politique… y compris de manière strictement pacifique. Il désigne de ce fait une grande variété de personnes et de groupes qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, et qui, pour certains, n’ont rien à voir du tout avec le mouvement révolutionnaire. Lorsque, aidés par des militaires déserteurs, les civils ont commencé à prendre les armes pour se défendre contre les agressions de l’armée, pour assurer la sécurité des manifestations et pour protéger leurs quartiers, ils ont été imités par des gens qui n’entendaient pas servir la révolution mais profiter des circonstances.

On a donc vu proliférer, comme dans toutes les situations d’anarchie, des groupes de prétendus « rebelles » composés de voleurs, de bandits, de criminels et de trafiquants en tous genres. On a vu aussi apparaître, parmi les groupes « rebelles », des hommes qui ne travaillaient pas pour la révolution mais contre la révolution. Créés par les appareils de sécurité du régime, comme certains groupes islamistes armés en Algérie naguère, ils devaient susciter par les abominations dont ils se rendaient coupables un sentiment de répulsion vis-à-vis de la révolution, parmi leurs victimes en général, et parmi les membres des communautés minoritaires en premier lieu.

Quoi qu’il en soit, les exactions – vendettas, enlèvements, pillages, exécutions sommaires… – commises par les différentes espèces de « rebelles », avaient rarement atteint, dans la sauvagerie et dans le caractère systématique, les méfaits de Da’ech, dont les chefs et une proportion notable des combattants sont d’ailleurs des étrangers… parmi lesquels des Français. En quelques semaines, le comportement de cette organisation soulève un flot d’interrogations.

Ainsi, dans les zones où le groupe s’est implanté, les Syriens remarquent que, tout en se battant de manière discontinue contre les forces du régime, l’organisation d’al-Baghdadi cherche à s’emparer de tous les postes-frontières qui donnent accès à la Turquie et l’Irak. Elle entend non seulement s’approprier, mais monopoliser la manne financière générée par les droits de passage, et, surtout, contrôler une grande partie de ce qui entre par le nord du pays : la nourriture, les médicaments et les carburants, mais aussi les armes et les munitions, et finalement les personnels humanitaires et les journalistes étrangers. Alors que ces derniers, humanitaires comme journalistes, rendent service à la révolution, puisque les premiers soignent bénévolement les blessés et que les seconds rapportent à l’extérieur comment s’organisent les révolutionnaires dans les zones « libérées », Da’ech les enlève et les retient au secret. Les Syriens hésitent à parler à leur propos de « prises d’otages ». Ils assimilent leur capture par Da’ech aux arrestations menées par le pouvoir dans les villes sous son contrôle. L’un et l’autre veulent ainsi sanctionner en les privant de soins les populations qui contestent leur autorité. L’un et l’autre veulent empêcher la diffusion hors de Syrie de toute information allant à l’encontre de leur propagande.

Ils se demandent, pour ne prendre qu’un seul exemple, si l’arrestation du Père jésuite Paolo Dall’Oglio, capturé à Raqqa à la fin du mois de juillet 2013, sert les intérêts de Da’ech, sur lequel le fondateur de la communauté de Mar Moussa ne s’est guère exprimé et avec qui il cherchait même à négocier la libération de détenus, ou si elle sert les intérêts du pouvoir en place à Damas ? Tout le monde sait en effet que le prêtre a dénoncé sur tous les continents la violence de la répression exercée contre la population syrienne, dont il a justifié le soulèvement. Tout le monde sait également qu’il s’est efforcé de contrecarrer la propagande du régime en direction des Etats de tradition chrétienne catholique, et que sa détention a laissé le champ libre à une religieuse manipulée par les moukhabarat.

Ainsi encore, dans les mêmes zones « libérées », les Syriens s’offusquent de l’attitude de Da’ech vis-à-vis de la société civile qui tente de se mettre en place. Ils trouvent une similitude troublante avec ce que font les services de renseignements du régime ailleurs. Les combattants du groupe ne se contentent pas d’agir à leur guise, d’arrêter comme bon leur semble, d’intervenir avec violence contre ceux qui n’appliquent pas les principes qu’ils imposent, de refuser l’autorité des Conseils locaux et des Comité juridiques qui rendent pourtant la justice en se fondant sur lachari’a, la loi islamique. Comme les moukhabarat, ils ciblent en priorité les opposants politiques et les activistes. Ils les arrêtent. Ils détruisent leurs ordinateurs et leurs matériels de communication. Ils ferment les bureaux des nouveaux médias. Ils interdisent les organisations caritatives et les associations apolitiques. Ils torturent leurs prisonniers et, quand ils sont mis en difficulté au plan militaire, ils n’hésitent pas à les tuer par dizaines. Ils s’en prennent enfin aux dirigeants des groupes armés concurrents qui refusent de leur faire allégeance ou qui s’obstinent à ne pas leur céder le pouvoir dans les localités qu’ils ambitionnent de soumettre aux règles de leur « état », puisque c’est ainsi qu’ils se perçoivent : ils sont l’Etat islamique en Irak et en Syrie.

(A suivre)

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/04/04/syrie-bachar-al-assad-le-front-de-soutien-letat-islamique-et-le-peuple-syrien-34/

date : 04/04/2014



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