Syrie : Barbarie d’Etat – Par AmnestyInternational

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 juillet 2013

Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, professeur des universités à Science Po, connaît intimement la Syrie pour y avoir séjourné régulièrement depuis 1980. En 2013, il a publié un essai consacré au soulèvement syrien et collaboré à une bande dessinée Le Printemps des Arabes soutenue par Amnesty International. Entretien.

 

Qu’arrive-t-il à un éminent universitaire pour qu’il se tourne vers la BD ?
Je souhaitais mettre en scène certains acteurs des révolutions arabes dans un contexte qui n’est ni celui de la réflexion académique que je mène à Sciences Po, ni celui du commentaire d’actualité. Dans cet album intitulé Le Printemps des Arabes, je pars presque toujours de faits et de personnes réels, que ce soit Hamza Kashgari, jeune journaliste incarcéré pour un tweet en Arabie Saoudite et adopté par Amnesty International, ou encore Fadwa Soleïman, figure de proue de la révolution syrienne… J’espère ainsi renouveler le regard porté sur ces événements. Cet exercice rejoint ma démarche intellectuelle qui vise à donner à voir les populations plutôt que les dirigeants. Trop souvent domine une vision surplombante de l’histoire du Monde arabe réduite à l’histoire de ses chefs, des chancelleries, des relations internationales. Le grand basculement des Printemps, c’est que les peuples reviennent au premier rang parce qu’ils aspirent à reprendre en mains leur histoire.

Dans votre ouvrage Le Nouveau Moyen-Orient vous démontrez la centralité de la Syrie. En quoi ce pays est-il pivot pour la région ?
La Syrie est « le cœur battant de l’arabité », comme l’affirmait la propagande des Assad, pour une fois pertinente. Certes, un Arabe sur quatre vit en Égypte, pays dont la pesanteur est incontestable, mais ce qui se passe en Égypte reste en Égypte et n’affecte ni la Libye ni le Soudan ni même la Bande de Gaza. En revanche, ce qui se passe en Syrie la déborde. Cet État construit par le colonisateur sous le mandat français était trop faible pour être durablement stable sans ses voisins, et trop puissant pour ne pas impliquer les pays limitrophes dans ses troubles internes. Les combats révolutionnaires actuels consacrent en quelque sorte les frontières de cette construction géopolitique artificielle.

Vous étiez conseiller de l’ambassade de France en Syrie à la veille du « Printemps de Damas » 1. Comment expliquer l’échec de ce premier mouvement en 2001 alors que le soulèvement actuel perdure en dépit de la répression ?
J’ai effectivement vécu les dernières années de la présidence d’Hafez al-Assad à Damas, ce qui m’a donné un accès exceptionnel au cercle des dirigeants. Je peux aujourd’hui témoigner de leur psychologie, dénuée de vision stratégique, marquée par une mentalité de survivants et par des pratiques mafieuses. L’absence de limite à la répression qu’ils infligent est liée à leur logique du tout ou rien. Si le mouvement de 2001 a été cassé, c’est parce qu’il misait d’abord sur un potentiel de réformes au sein d’un système qui n’est pas réformable. À l’époque, les forums pour la liberté d’expression rassemblaient une élite urbaine, une intelligentsia bourgeoise. Au contraire, en 2011, on est très vite passé à des manifestations populaires de masse. Par ailleurs, ce premier Printemps de Damas n’avait été brisé qu’avec l’invasion américaine de l’Irak en 2003, car elle représenta un formidable dérivatif pour tous les despotes arabes. En particulier pour la dictature Assad, parce que les nombreux réfugiés irakiens en Syrie ont diffusé le récit du chaos provoqué par la chute de Saddam Hussein dans leur pays. La situation irakienne a ainsi inhibé la population syrienne quelques années supplémentaires, alors que les ingrédients du soulèvement étaient réunis depuis longtemps. En 2004, il y eut certes une intifada mais limitée aux régions kurdes. Finalement, il y a un peu plus de deux ans, la conjonction de l’exemplarité égyptienne et tunisienne avec une large mobilisation a fait sauter toutes les digues. Le mur de Berlin des Arabes était le mur de la peur. Une fois tombé, il est impossible de le rétablir.

Comment expliquer la militarisation croissante d’un mouvement insurrectionnel au départ très attaché à la non-violence ?
« L’État de Barbarie », comme l’a appelé le chercheur Michel Seurat, a en Syrie un potentiel de violence atroce en termes de tortures, de sévices et de représailles collectives. Quatorze services de renseignement ont droit de vie ou de mort sur chacun. La violence d’État s’est dégradée vers le bas avec les Chabiha, ces miliciens protecteurs de notables mafieux du régime, lâchés contre la population avec droit de cuissage et de pillage. La terreur infligée par la dictature a connu une escalade continue, d’abord les mitrailleuses et les blindés, puis l’artillerie, les hélicoptères et les bombardements aériens, désormais les Scuds et les armes chimiques. Aucun régime n’a jamais utilisé des Scuds contre sa population. Les militants non-violents ont été systématiquement ciblés, torturés, éliminés. Et pourtant, l’historien que je suis constate à quel point la révolution syrienne a résisté à cette militarisation. Forte de cette idée que l’on pouvait faire céder le régime en manifestant le torse nu face aux soldats. La militarisation a commencé par la protection des manifestations civiles, vocation des premiers noyaux de l’Armée syrienne libre (ASL). Pour certains, ce passage de la révolution à la lutte armée a asséché le flux des défections au sein de l’armée loyaliste car pour un soldat, il est plus aisé de déserter quand on doit mitrailler des populations désarmées que si l’on combat une guérilla. Pour d’autres, la militarisation des rebelles est intervenue au contraire trop tard, ce qui explique l’éclatement des katibas (brigades ndlr) et la confusion dans les chaînes de commandement.

La révolution « citoyenne » syrienne est-elle en train d’évoluer vers un conflit confessionnel ?
C’est l’autre piège tendu par le régime. La militarisation ne pouvait que s’accompagner d’une confessionnalisation accrue. J’ai réalisé une étude sur 500 vidéos de constitutions de katiba. L’essentiel des brigades n’est pas djihadiste. Elles mettent en avant, non pas le djihad, mais des objectifs nationaux et politiques : la défense du pays, le châtiment des voleurs, la protection des civils… La plupart portent néanmoins un nom islamique (Les descendants du prophète, Les lions de la Sunna). Un chrétien, un druze ou un alaouite combattant dans ce type de brigade ne se sent pas appartenir à une armée « nationale ». Cependant, à l’heure actuelle, alors que des dizaines de massacres sont attribuées au gouvernement et à ses supplétifs, on observe, du côté des rebelles, des liquidations individuelles, des cas de persécution, de harcèlement, mais pas de campagnes de « purification ». Ceci, malgré la rhétorique terrifiante des djihadistes à l’encontre des minorités. Il est malheureusement possible que la bataille de Qousseir de juin, avec l’engagement massif des miliciens chiites du Hezbollah libanais, soit un tournant entraînant la Syrie dans une spirale confessionnelle.

Vous refusez cependant d’analyser les soubresauts régionaux comme la résultante d’un affrontement entre chiites et sunnites ?
Ce clivage n’explique rien, au contraire, il introduit de la confusion. D’abord, les alaouites (minorité religieuse à laquelle appartient la famille Assad, ndlr) ne sont pas plus chiites que les Mormons ne sont protestants. Il n’y a donc aucune solidarité confessionnelle entre le régime syrien et la République islamique d’Iran. C’est une insulte à la pensée que de réduire un processus révolutionnaire complexe à une réalité a-historique, une espèce de fatalité qui ferait s’entre-tuer sunnites et chiites. C’est aussi faire le jeu des deux grands États contre-révolutionnaires de la région : l’Iran et l’Arabie saoudite qui on besoin de nourrir cette fantasmagorie sunnito-chiite pour asseoir leur système répressif et neutraliser, au nom de la solidarité confessionnelle, les mouvements de protestation qui se sont fait jour dans leur pays respectif. Il faut combattre cette « prophétie » qui risque de s’avérer auto-réalisatrice. Aujourd’hui en Irak, il faudra une génération pour sortir de cette pseudo-fatalité que les milices et l’occupation américaine ont construite. Si on s’abandonne à la fausse évidence sunnito-chiite, on l’alimente au risque d’avoir à la gérer dans ce qu’elle a de plus atroce pour la génération à venir. J’ose espérer que le peuple syrien échappera à cette malédiction.

Vous vous êtes prononcé en faveur de la livraison d’armes aux rebelles syriens ? Cette option ne risque-t-elle pas de contribuer à accroître le nombre d’exactions ?
On ne peut pas sortir de la situation actuelle sans livrer un armement anti-aérien et anti-chars raisonnable, suffisamment sophistiqué, à la révolution. Il n’y a pas de zones libérées stricto sensu puisque les zones ainsi désignées sont en fait à la merci de bombardements aériens du régime. Depuis un an, ce recul devant la perspective d’armer des rebelles ne fait qu’aggraver la situation et les dissensions au sein de l’opposition. Quand on voit l’ampleur des violations des droits de l’Homme, on se demande si ne rien faire est une si bonne stratégie. Cet immobilisme a ouvert un boulevard aux djihadistes. Plus le temps passe, plus la passivité occidentale favorise leur influence parce qu’ils peuvent bénéficier de réseaux de soutien en armement et en hommes. Les forces démocratiques ou nationalistes que l’on paye de mots depuis le début sont incapables de mobiliser de la même façon.

Comment être assuré que ces armes tombent dans les bonnes mains ?
Examinez l’expérience du Mali où pas une arme livrée à la révolution libyenne ne s’est retrouvée aux mains des djihadistes. Les militants qui se battent pour leur vie et leur famille n’ont aucune raison de livrer leurs armes à leurs ennemis. D’autant que chacun sent qu’entre les djihadistes et les révolutionnaires, une épreuve de force est fort probable à court ou moyen terme.

Les ONG de défense des droits de l’Homme ne sont-elles pas condamnées à l’impuissance dans cette situation extrême ?
Plus que jamais le combat d’ONG comme Amnesty International est non seulement nécessaire, mais vital. Pour les militants syriens des droits de l’Homme, tout message de soutien, toute action publique ou privée renforce leur certitude que leur lutte n’est pas ce combat local décrit par la propagande du régime. Les militants de la révolution ont la conviction profonde que leur action les dépasse. Ils sont déstabilisés par les clichés qui leur sont associés de djihadistes, de terroristes, alors qu’ils pensent avoir fourni toutes les garanties pour une solidarité active dans le Monde arabe et dans nos pays. Ceux qui auront défendu à la fois les progressistes et les islamistes sur la base de valeurs universelles pourront mettre en avant des exigences de droit. C’est la clef de l’avenir de la Syrie. On ne parlera jamais assez des violations de droits de l’Homme en Syrie et je crains qu’il ne faille continuer ce travail du fait des massacres qui se préparent.

Propos recueillis par Aurélie Carton pour La Chronique

Couverture de La Chronique de juillet-août 2013

1/L’accession de Bachar al Assad au pouvoir en 2000 a été marquée par une courte période d’ouverture suscitant l’espoir de réformes notamment chez certains militants des droits humains.

Bio

1961 : naît à Paris.
1981 : lauréat de Science Po Paris.
1984 : délégué de la Fédération internationale des droits de l’homme au Liban, il rédige un rapport sur les disparus dans le conflit libanais.
1996-1999 : adjoint de l’ambassadeur de France en Syrie.
2006 : professeur à Sciences Po et chercheur associé au Ceri
2008 : prix des Rendez-vous de l’Histoire de Blois pour L’Apocalypse dans l’Islam.
2013 : sortie de l’essai Le Nouveau Moyen Orient (Fayard), de deux albums BD chez Futuropolis : Le Printemps des Arabes et Les Meilleurs ennemis, une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen Orient.

source: http://blogs.mediapart.fr/blog/lauredelattre/150713/syrie-barbarie-detat



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