Syrie : genèse d’un échec français – Par Benjamin Barthe, Nathalie Guibert, Yves-Michel Riols et Christophe Ayad

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 février 2014

Il est 2 h 25, mercredi 21 août 2013, et la Ghouta suffoque. Une série d’explosions secoue cette banlieue agricole de Damas. Les champignons de fumée sont à peine retombés sur Zamalka, Douma, Daraya et Mouadamiya que des centaines d’habitants sont pris de terribles convulsions. Pupilles contractées, une mousse blanchâtre sortant de la bouche, beaucoup meurent sur-le-champ ou dans les minutes qui suivent. A des milliers de kilomètres de là, un diplomate du Quai d’Orsay se souvient du choc. « Les premières alertes sont arrivées vers 6 heures du matin. » Sur les réseaux sociaux, vidéos et photos des victimes agonisantes commencent à circuler. Une attaque à l’arme chimique ? Les premiers indices accréditent cette thèse.

En fin de matinée, une réunion s’improvise dans le bureau d’Alexandre Ziegler, tout juste nommé directeur de cabinet du ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius. Un silence pesant plane au moment où Eric Chevallier, ancien ambassadeur de France en Syrie, fait défiler les images sur son iPad. Priorité : déterminer l’ampleur du massacre et son origine, « alors même que nous avions peu de doutes sur la responsabilité du régime », confie un proche du dossier.

LAURENT FABIUS À L’OFFENSIVE

Plus la journée avance, plus le scénario se précise. Laurent Fabius consulte son homologue américain, John Kerry et, à 18 heures, nouvelle réunion organisée par Alexandre Ziegler. « Nous avions le sentiment d’assister à un tournant car il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’une attaque chimique et du plus grand massacre depuis le début de la guerre civile en Syrie » en 2011, se souvient-il.

Dans la soirée, les experts français livrent leurs premières analyses. Les symptômes observés sur les victimes sont cohérents avec une agression chimique. « Des enfants de 2 ans ne peuvent pas simuler l’agonie », insiste un haut fonctionnaire. Les diplomates français se mettent en quête de preuves pour éviter une récidive des « fioles » censées contenir de l’anthrax, brandies en 2003 par Colin Powell, le secrétaire d’Etat de George W. Bush, comme « preuve » de l’existence d’armes de destruction massive dans l’Irak de Saddam Hussein.

Une opération est lancée pour exfiltrer des échantillons et des malades de la Ghouta. La première tentative échoue, le convoi est arrêté et doit faire demi-tour. Des malades finiront par atteindre la Jordanie voisine, pendant le week-end, où ils seront soignés par des médecins militaires français.

« Le massacre de la Ghouta sort du cadre : il ne s’agit plus du bruit de fond de la guerre. Il justifie et construit une position française de grande fermeté sur la Syrie et la non-prolifération en général », relève Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). « Le 21 août, dit-il, conforte tous ceux dans l’exécutif français qui évoquent un “moment Srebrenica” », en référence au carnage de 1995 dans cette ville de Bosnie qui marqua un tournant dans la mobilisation internationale contre le régime serbe de Slobodan Milosevic.

Laurent Fabius prend une position offensive, comme en juin après les premières révélations sur l’usage d’armes chimiques par le régime syrien, rapportées notamment par Le Monde. Dès le lendemain, 22 août, alors que l’étendue exacte des événements de la Ghouta n’est pas encore établie, il évoque sur RMC la nécessité d’une « réaction de force », tout en excluant l’envoi de troupes au sol.

« Il fallait à tout prix éviter le piège du calendrier de l’ONU », garantie d’enlisement, fait remarquer un conseiller. Dans la journée, la stratégie s’affûte lors de la réunion entre le Quai d’Orsay et la cellule diplomatique de l’Elysée, coiffée par Paul Jean-Ortiz. Ces rencontres seront dorénavant quotidiennes. Ce 22 août, le général Benoît Puga, chef d’état-major particulier du président, et Bernard Bajolet, patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), sont également présents. « Il n’y a pas eu de doute sur la conduite à tenir, rapporte un témoin. Ne pas agir, c’était adresser le message que chacun peut faire ce qu’il veut chez soi, en dépit du droit international, sans aucune sanction, dès lors que l’ONU est bloquée. »

L’ESPOIR D’UNE INTERVENTION RAPIDE

Les premiers contacts avec Washington et Londres confortent Paris. « On a l’impression que les Britanniques sont très décidés et qu’Obama, pour des raisons de crédibilité, après avoir énoncé une “ligne rouge” sur le chimique, ne peut pas laisser passer ce moment, dit-on dans l’entourage de Laurent Fabius. On sent que les Etats-Unis montent en puissance sur les frappes, John Kerry est chargé de coordonner le travail avec nous et les Britanniques. »

Tout s’enclenche pour aller vite. « Il ne faut pas que la sanction soit éloignée de la date du crime », insiste un diplomate. Des frappes avant le début du G20, le 5 septembre à Saint-Pétersbourg, sont évoquées. « Mes interlocuteurs américains ont commencé à me demander si nous étions prêts à remplir le vide sur le terrain, dans l’hypothèse où ils passeraient à l’action et où le régime s’effondrerait », raconte Najib Ghadbian, l’ambassadeur à Washington de la Coalition nationale syrienne (CNS), la principale plate-forme de l’opposition. Le bureau politique de la Coalition, à Istanbul, échafaude des plans d’urgence. De son côté, le général Salim Idriss, chef de l’Armée syrienne libre, l’aile militaire de la CNS, donne l’ordre aux brigades sur le terrain de se tenir prêtes.

Mais avant de livrer bataille, il faut gagner celle de l’opinion. Partout, en Europe comme aux Etats-Unis, l’hostilité est forte face à une intervention en Syrie. « Comment faire comprendre que l’on a atteint un point de rupture alors que depuis deux ans, le conflit a déjà fait plus de cent mille morts ? », s’interroge un conseiller au ministère de la défense.

Le président François Hollande sonne très vite la mobilisation. Et porte le débat sur le terrain de la morale. Dans son intervention, mardi 27 août, devant la conférence des ambassadeurs, le chef de l’Etat avertit que « le massacre chimique de Damas ne peut rester sans réponse. La France est prête à punir ceux qui ont pris la décision infâme de gazer des innocents ». Le terme « punir » fait aussitôt débat, tant il tranche avec les précautions d’usage.

Le même jour, le premier ministre britannique, David Cameron, joue la carte de l’urgence et convoque la Chambre des communes pour un vote, le jeudi, sur la participation du Royaume-Uni à une intervention militaire en Syrie. Tout s’accélère et accrédite la thèse de frappes imminentes.

La bataille de l’opinion passe par celle des preuves. Il faut « tout mettre sur la table », ordonne François Hollande. Dès lundi 2 septembre, le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, accompagné du patron de la DGSE et du chef d’état-major des armées, donnera tout aux présidents de groupes parlementaires, même des informations classifiées.

LE REVERS BRITANNIQUE

Mais les premières inquiétudes surgissent une semaine après les bombardements de la Ghouta. Le vote des députés britanniques, jeudi 29 août, s’annonce plus serré que prévu. Le matin, Laurent Fabius appelle le dirigeant travailliste, Ed Miliband, dont le parti, traumatisé par l’engagement de Tony Blair en Irak, est profondément divisé sur la Syrie.

Ce coup de fil n’y changera rien. Le soir, après un débat véhément, la Chambre des communes refuse de donner son feu vert à une nouvelle opération militaire britannique au Moyen-Orient. A Paris, c’est la douche froide. « Personne n’avait anticipé la défaite de Cameron », rapporte un conseiller du Quai. L’interrogation est désormais sur toutes les lèvres : l’opération en Syrie est-elle morte ?

Dans la soirée, Laurent Fabius téléphone à John Kerry. « Le vote de Londres change-t-il la donne pour Washington ? », demande-t-il. Le secrétaire d’Etat américain rassure. « Malgré le revers britannique, on a toujours l’impression que les Américains veulent y aller », se souvient un Français. Au point, dit-il, que « tout le monde se dit que les frappes auront lieu dès le week-end ».

Il est 2 h 25, mercredi 21 août 2013, et la Ghouta suffoque. Une série d’explosions secoue cette banlieue agricole de Damas. Les champignons de fumée sont à peine retombés sur Zamalka, Douma, Daraya et Mouadamiya que des centaines d’habitants sont pris de terribles convulsions. Pupilles contractées, une mousse blanchâtre sortant de la bouche, beaucoup meurent sur-le-champ ou dans les minutes qui suivent. A des milliers de kilomètres de là, un diplomate du Quai d’Orsay se souvient du choc. « Les premières alertes sont arrivées vers 6 heures du matin. » Sur les réseaux sociaux, vidéos et photos des victimes agonisantes commencent à circuler. Une attaque à l’arme chimique ? Les premiers indices accréditent cette thèse.
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En fin de matinée, une réunion s’improvise dans le bureau d’Alexandre Ziegler, tout juste nommé directeur de cabinet du ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius. Un silence pesant plane au moment où Eric Chevallier, ancien ambassadeur de France en Syrie, fait défiler les images sur son iPad. Priorité : déterminer l’ampleur du massacre et son origine, « alors même que nous avions peu de doutes sur la responsabilité du régime », confie un proche du dossier.

LAURENT FABIUS À L’OFFENSIVE

Plus la journée avance, plus le scénario se précise. Laurent Fabius consulte son homologue américain, John Kerry et, à 18 heures, nouvelle réunion organisée par Alexandre Ziegler. « Nous avions le sentiment d’assister à un tournant car il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’une attaque chimique et du plus grand massacre depuis le début de la guerre civile en Syrie » en 2011, se souvient-il.

Dans la soirée, les experts français livrent leurs premières analyses. Les symptômes observés sur les victimes sont cohérents avec une agression chimique. « Des enfants de 2 ans ne peuvent pas simuler l’agonie », insiste un haut fonctionnaire. Les diplomates français se mettent en quête de preuves pour éviter une récidive des « fioles » censées contenir de l’anthrax, brandies en 2003 par Colin Powell, le secrétaire d’Etat de George W. Bush, comme « preuve » de l’existence d’armes de destruction massive dans l’Irak de Saddam Hussein.

Une opération est lancée pour exfiltrer des échantillons et des malades de la Ghouta. La première tentative échoue, le convoi est arrêté et doit faire demi-tour. Des malades finiront par atteindre la Jordanie voisine, pendant le week-end, où ils seront soignés par des médecins militaires français.

Voir notre infographie : Où ont eu lieu les bombardement à l’arme chimique le 21 août

« Le massacre de la Ghouta sort du cadre : il ne s’agit plus du bruit de fond de la guerre. Il justifie et construit une position française de grande fermeté sur la Syrie et la non-prolifération en général », relève Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). « Le 21 août, dit-il, conforte tous ceux dans l’exécutif français qui évoquent un “moment Srebrenica” », en référence au carnage de 1995 dans cette ville de Bosnie qui marqua un tournant dans la mobilisation internationale contre le régime serbe de Slobodan Milosevic.

Laurent Fabius prend une position offensive, comme en juin après les premières révélations sur l’usage d’armes chimiques par le régime syrien, rapportées notamment par Le Monde. Dès le lendemain, 22 août, alors que l’étendue exacte des événements de la Ghouta n’est pas encore établie, il évoque sur RMC la nécessité d’une « réaction de force », tout en excluant l’envoi de troupes au sol.

Lire notre synthèse : Retour sur l’attaque chimique du 21 août à Damas

« Il fallait à tout prix éviter le piège du calendrier de l’ONU », garantie d’enlisement, fait remarquer un conseiller. Dans la journée, la stratégie s’affûte lors de la réunion entre le Quai d’Orsay et la cellule diplomatique de l’Elysée, coiffée par Paul Jean-Ortiz. Ces rencontres seront dorénavant quotidiennes. Ce 22 août, le général Benoît Puga, chef d’état-major particulier du président, et Bernard Bajolet, patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), sont également présents. « Il n’y a pas eu de doute sur la conduite à tenir, rapporte un témoin. Ne pas agir, c’était adresser le message que chacun peut faire ce qu’il veut chez soi, en dépit du droit international, sans aucune sanction, dès lors que l’ONU est bloquée. »

L’ESPOIR D’UNE INTERVENTION RAPIDE

Les premiers contacts avec Washington et Londres confortent Paris. « On a l’impression que les Britanniques sont très décidés et qu’Obama, pour des raisons de crédibilité, après avoir énoncé une “ligne rouge” sur le chimique, ne peut pas laisser passer ce moment, dit-on dans l’entourage de Laurent Fabius. On sent que les Etats-Unis montent en puissance sur les frappes, John Kerry est chargé de coordonner le travail avec nous et les Britanniques. »

Tout s’enclenche pour aller vite. « Il ne faut pas que la sanction soit éloignée de la date du crime », insiste un diplomate. Des frappes avant le début du G20, le 5 septembre à Saint-Pétersbourg, sont évoquées. « Mes interlocuteurs américains ont commencé à me demander si nous étions prêts à remplir le vide sur le terrain, dans l’hypothèse où ils passeraient à l’action et où le régime s’effondrerait », raconte Najib Ghadbian, l’ambassadeur à Washington de la Coalition nationale syrienne (CNS), la principale plate-forme de l’opposition. Le bureau politique de la Coalition, à Istanbul, échafaude des plans d’urgence. De son côté, le général Salim Idriss, chef de l’Armée syrienne libre, l’aile militaire de la CNS, donne l’ordre aux brigades sur le terrain de se tenir prêtes.

Mais avant de livrer bataille, il faut gagner celle de l’opinion. Partout, en Europe comme aux Etats-Unis, l’hostilité est forte face à une intervention en Syrie. « Comment faire comprendre que l’on a atteint un point de rupture alors que depuis deux ans, le conflit a déjà fait plus de cent mille morts ? », s’interroge un conseiller au ministère de la défense.

Le président François Hollande sonne très vite la mobilisation. Et porte le débat sur le terrain de la morale. Dans son intervention, mardi 27 août, devant la conférence des ambassadeurs, le chef de l’Etat avertit que « le massacre chimique de Damas ne peut rester sans réponse. La France est prête à punir ceux qui ont pris la décision infâme de gazer des innocents ». Le terme « punir » fait aussitôt débat, tant il tranche avec les précautions d’usage.

Lire : Syrie : comment François Hollande a choisi l’option militaire

Le même jour, le premier ministre britannique, David Cameron, joue la carte de l’urgence et convoque la Chambre des communes pour un vote, le jeudi, sur la participation du Royaume-Uni à une intervention militaire en Syrie. Tout s’accélère et accrédite la thèse de frappes imminentes.

La bataille de l’opinion passe par celle des preuves. Il faut « tout mettre sur la table », ordonne François Hollande. Dès lundi 2 septembre, le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, accompagné du patron de la DGSE et du chef d’état-major des armées, donnera tout aux présidents de groupes parlementaires, même des informations classifiées.

LE REVERS BRITANNIQUE

Mais les premières inquiétudes surgissent une semaine après les bombardements de la Ghouta. Le vote des députés britanniques, jeudi 29 août, s’annonce plus serré que prévu. Le matin, Laurent Fabius appelle le dirigeant travailliste, Ed Miliband, dont le parti, traumatisé par l’engagement de Tony Blair en Irak, est profondément divisé sur la Syrie.

Ce coup de fil n’y changera rien. Le soir, après un débat véhément, la Chambre des communes refuse de donner son feu vert à une nouvelle opération militaire britannique au Moyen-Orient. A Paris, c’est la douche froide. « Personne n’avait anticipé la défaite de Cameron », rapporte un conseiller du Quai. L’interrogation est désormais sur toutes les lèvres : l’opération en Syrie est-elle morte ?

Dans la soirée, Laurent Fabius téléphone à John Kerry. « Le vote de Londres change-t-il la donne pour Washington ? », demande-t-il. Le secrétaire d’Etat américain rassure. « Malgré le revers britannique, on a toujours l’impression que les Américains veulent y aller », se souvient un Français. Au point, dit-il, que « tout le monde se dit que les frappes auront lieu dès le week-end ».

Lire l’enquête du « Monde » au cœur de la guerre

Un sentiment conforté le lendemain, vendredi 30 août, par le vibrant plaidoyer de John Kerry. Depuis la salle des traités du département d’Etat, le chef de la diplomatie américaine dénonce un « crime contre l’humanité », ouvrant la voie à des sanctions militaires contre le régime de Bachar Al-Assad.

Son intervention est suivie en direct au Quai d’Orsay par les proches collaborateurs de Laurent Fabius. « Kerry ne laissait aucun doute sur le fait que les Américains étaient prêts à intervenir », raconte un conseiller. Pour en avoir le coeur net, un autre membre de l’entourage de M. Fabius appelle Robert Ford, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Damas. « Qu’avez-vous décidé ? », lui demande-t-il. « Nous y sommes presque, mais le président n’a pas encore formellement pris la décision. Et, tant qu’il n’a pas signé, ce n’est pas décidé. » Vendredi, en début de soirée, François Hollande s’entretient à nouveau avec Barack Obama, « qui laisse entendre que les frappes pourront débuter avant ou après le G20 de Saint-Pétersbourg », relate un diplomate.

Le lendemain, samedi 31 août, toutes les équipes de l’Elysée, du Quai et de la défense sont sur le pont. « Dans l’après-midi, nous avons reçu plusieurs appels des collaborateurs d’Obama nous disant de nous tenir prêts pour le début de l’intervention », raconte un haut fonctionnaire.

LE PREMIER CAMOUFLET AMÉRICAIN

Lorsque François Hollande prend Barack Obama au téléphone, en fin d’après-midi, le 31 août, il s’attend à tout sauf à une volte-face. Le président américain lui explique longuement qu’il a finalement choisi de consulter le Congrès. Et donc de reporter les frappes. Le coup est cinglant pour François Hollande. Plus que tout autre chef d’Etat occidental, il avait plaidé pour une intervention en Syrie. Un observateur présent lors de cet échange raconte que Barack Obama a, en substance, justifié ce retournement spectaculaire en disant : « Il n’y a pas de coalition internationale pour une intervention en Syrie, pas de majorité au Conseil de sécurité , pas de soutien dans l’opinion, il faut au moins que j’aie l’aval du Congrès car je ne suis pas George W. Bush. »

Le changement de pied de Barack Obama stupéfie l’opposition syrienne. Ahmed Jarba, le chef de la CNS, l’apprend en regardant le discours à la télévision. « Une demi-heure avant son intervention, j’ai reçu un mail d’un haut responsable de l’opposition qui m’expliquait, sur un ton catégorique, qu’Obama allait annoncer des frappes », raconte Khaled Saleh, porte-parole de la formation d’opposition.

Ce tête-à-queue américain s’explique-t-il par les négociations secrètes que les Etats-Unis mènent depuis mars 2013 avec l’Iran ? Washington a-t-il voulu ménager Téhéran en renonçant à frapper son allié syrien ? Au Quai d’Orsay, on ne le croit pas. « Si cela avait été le cas, le revirement d’Obama, en l’espace d’une nuit, n’aurait pas été aussi brutal », dit un diplomate.

A Paris, l’état-major, un peu sonné, réoriente ses plans. Le ministre Jean-Yves Le Drian fait arrêter la montée en puissance du dispositif militaire – mais ne l’annule pas. Son entourage est partagé sur l’interprétation des propos américains. Pour certains, Barack Obama ne frappera pas, quoi qu’il arrive. Pour d’autres, au premier rang desquels le conseiller spécial Jean-Claude Mallet, les mots du président américain – qui invoque « la mise en danger de la sécurité nationale » des Etats-Unis – signifient qu’il « lance vraiment sa machine » : « Il engage la bataille du Congrès, il va donc aller jusqu’au bout. »

Les premiers jours semblent conforter cette analyse. A Paris, on pense que Barack Obama peut gagner : il obtient le soutien du républicain John McCain et d’autres figures du Sénat. « Dans les 72 heures qui suivent, on croit encore que cela va se faire », confie un proche de M. Le Drian. La défense demande aux Américains où en est la planification militaire et se rassure, là aussi. Les échanges sont permanents entre le centre d’opération de l’état-major à Paris et son équivalent de Tampa : de part et d’autre de l’Atlantique, le dispositif reste opérationnel. Les militaires français ont fourni des listes de cibles pour les missiles de croisière. Les Américains, fait exceptionnel, ont « tout donné » : leurs raids, leurs plans de frappes.

Dans les huit jours qui ont suivi le revirement américain du 31 août, MM. Obama et Hollande se sont parlé quatre fois. « Ils ne nous ont jamais enfumés, assure un conseiller de la présidence. Ils nous ont toujours dit : “On n’a pas décidé encore”, “la réflexion générale va vers l’intervention”. »

Mercredi 4 septembre, le jour du débat prévu à l’Assemblée nationale, François Hollande convoque ses principaux ministres et collaborateurs pour un conseil restreint, à 11 h 30, à l’Elysée. « Le président insiste sur la nécessité d’apporter des informations d’origine française pour valider un argumentaire en quatre points, raconte un témoin : c’est une attaque chimique, massive, contre des civils, orchestrée par le régime de Bachar Al-Assad. » Est aussi précisée la nature de l’intervention : il s’agit d’une « opération limitée, ciblée sur le chimique », pas d’un changement de régime. « A aucun moment ne se pose la question de refaire la Libye », note un diplomate.

Mais à Paris, on commence à craindre que le calendrier américain s’étire. Les informations de Washington montrent que M. Obama n’aura pas la majorité à la Chambre des représentants. Le président Hollande est dans une impasse. L’hostilité aux frappes semble l’emporter.

C’est dans ce contexte de plus en plus tendu que se tient le sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, jeudi 5 et vendredi 6 septembre. « On sent bien que l’hypothèse des frappes punitives s’éloigne, mais on souhaite les garder dans le paysage, comme moyen de pression, c’est ça l’objectif du G20 », confie un proche de M. Hollande. La crise syrienne électrise cette rencontre internationale sur les bords du golfe de Finlande. Vladimir Poutine est plus raide que jamais. Les Russes balaient les accusations contre le régime de Damas, affirmant qu’il n’y a pas de « preuves » suffisantes pour incriminer Bachar Al-Assad dans l’attaque du 21 août.

Le sommet s’achève, le même jour, par un tête-à-tête entre Vladimir Poutine et Barack Obama, lequel s’entretient ensuite avec François Hollande. Pendant leur échange d’environ 45 minutes, le Français interroge l’Américain sur le rapport de force au Congrès. « C’est difficile », lui répond M. Obama. Et, à la question d’une date pour les frappes, le président américain désigne du doigt le général Benoît Puga : « Laissons nos chefs d’état-major travailler ensemble », lâche-t-il de façon sibylline.

En quittant Saint-Pétersbourg, les Français savent que les Russes ont exposé aux Américains un plan de démantèlement des armes chimiques syriennes. « Mais à ce stade, dit-on à l’Elysée, c’était théorique. On ignorait si Bachar était d’accord ou pas, cela pouvait aussi être un énième écran de fumée. » D’autant que John Kerry continue le lendemain, samedi 7 septembre, lors d’une escale à Paris, à défendre une ligne dure contre Bachar. « Laisser faire un criminel, c’est l’inciter à récidiver », clame le secrétaire d’Etat dans un français parfait, au Quai d’Orsay. Il dramatise son propos : « C’est vraiment notre Munich à nous ! C’est le moment de choisir la responsabilité plutôt que l’apaisement. »

L’ACCORD SURPRISE WASHINGTON-MOSCOU

Le ton changera quarante-huit heures plus tard. La crise syrienne connaît un nouveau coup de théâtre, le deuxième en dix jours. Lundi 9 septembre, la Russie, jusque-là arc-boutée sur une défense inflexible du régime de Damas, propose de placer l’arsenal chimique syrien sous surveillance internationale, en vue de sa destruction.

La surprise est totale. « Le plan russe est tombé du ciel », lâche un Français. Il bouleverse la donne. Si l’arsenal chimique syrien peut être sécurisé, puis détruit, comme l’affirme la Russie, alors la justification d’une intervention militaire en Syrie s’effondre. Le soulagement est palpable à Washington, où l’on saisit la balle au bond, tant la perspective d’une implication dans le conflit syrien était impopulaire et risquée.

Les autorités françaises sont prises de court. Lâchées en plein vol, une deuxième fois, diront certains. François Hollande est plus isolé que jamais sur la scène internationale. « Bachar a sacrifié son dispositif chimique pour sauver son régime, se console-t-on à l’Elysée. Sans la menace de frappes, il n’aurait pas bougé. »

John Kerry et son homologue russe, Sergueï Lavrov, conviennent de se retrouver, jeudi 12 septembre, à Genève. L’accord sera bouclé en un temps record, samedi 14. « La solution russe, quand elle sort, on la connaît. Mais Russes et Américains l’ont finalisée en bilatéral, sans nous en parler, et ce sont les Russes qui l’annoncent. C’était rageant », se souvient un connaisseur du dossier au ministère de la défense. Le régime de Damas passe ainsi du statut de paria international à celui d’interlocuteur incontournable pour la mise en oeuvre d’un accord sur le démantèlement de son arsenal chimique, qui recevra l’onction du Conseil de sécurité le 26 septembre.

Pourtant, le niveau de planification militaire, comme la mobilisation des avions bombardiers, sera maintenu jusqu’à la déclaration Kerry-Lavrov de Genève. Personne, autour de François Hollande, n’a poussé l’option d’une frappe française en solo après le revirement américain. Cette possibilité était sur la table depuis le début, car techniquement réalisable, comme l’a confirmé l’armée de l’air. « Mais, dès le départ, on sait que le président ne veut pas y aller tout seul », dit-on à l’Elysée.

« Jamais nous n’avons eu autre chose en tête que le démantèlement de la capacité syrienne à utiliser les armes chimiques, assure-t-on dans l’entourage de M. Le Drian. Les plans de frappes le montrent. » La ligne présidentielle était celle d’une déconnexion entre les frappes aériennes et l’aide à l’opposition syrienne. Or « les frappes auraient changé les conditions du terrain », avoue aujourd’hui une source à l’Elysée. Leur annulation, reconnaît cet interlocuteur, fut « un coup très dur porté à l’opposition, qui avait besoin de montrer qu’elle bénéficiait d’un soutien extérieur ».

« Très, très dur, confirme Monzer Akbik, porte-parole de la CNS. Nos informateurs au sein du régime évoquaient un début de panique, un exode de cadres sécuritaires vers le Liban. On avait le sentiment que le régime n’aurait pas résisté à des frappes. On aurait pu économiser beaucoup de vies. »

« Nous n’avons pas compris pourquoi les Etats-Unis n’ont pas cherché à obtenir davantage de concessions de la part du régime, ajoute Najib Ghadbian, le représentant de la CNS à Washington. En plus du chimique, ils auraient pu aussi lui interdire de se servir de ses missiles Scud. Finalement, Bachar est sorti renforcé de toute cette affaire. C’est comme s’il avait dit à la communauté internationale, “prenez ce pistolet, il m’en reste plein à la maison”. »

Pour l’exécutif français, la conclusion est amère. « A force de reculades, on est en train de laisser faire la destruction de la Syrie », lâche un proche de Jean-Yves Le Drian.

Source: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/02/10/syrie-genese-d-un-echec-francais_4363257_3218.html



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