Syrie: « Genève 2, une tentative de l’ONU et des Etats-Unis de masquer leur impuissance » – Par Catherine Gouëset

Article  •  Publié sur Souria Houria le 22 janvier 2014
La conférence ouverte ce mercredi matin sur les bords du lac Léman est censée trouver une issue à la guerre qui ravage la Syrie. L’analyse de Jean-Pierre Filiu, spécialiste du Moyen-Orient, sur les perspectives de sortie de cette tragédie.

Près de trois ans après le début du soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad, la conférence de Genève II qui s’ouvre ce mercredi a pour objectif de trouver une solution politique susceptible de mettre fin à la guerre en Syrie. Avec plus de 130 000 morts, des millions de réfugiés et déplacés, les pays voisins déstabilités par l’extension de cette crise, il y a urgence. Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (Paris), a répondu aux questions de L’Express sur les perspectives offertes par cette conférence. Il séjourne régulièrement depuis 1980 en Syrie, où il a vécu de longues années. Son dernier ouvrage, Je vous écris d’Alep, récemment paru chez Denoël, est inspiré de son enquête de l’été 2013 dans le nord de la Syrie.

La conférence de Genève peut-elle permettre d’envisager une issue à la catastrophe syrienne?

Genève 2 est avant tout une tentative pour l’ONU et les grandes puissances de masquer leur incapacité à enrayer la descente aux enfers de la Syrie depuis près de trois ans. Mais l’approche suivie est fondamentalement biaisée, car elle considère la crise syrienne comme une question internationale, une « guerre par procuration » où les parrains étrangers des différents camps devraient se concilier pour aboutir à un règlement sur le terrain.

Cette incapacité à comprendre les véritables ressorts de la révolution toujours en cours en Syrie fait évidemment le jeu de Bachar el-Assad, qui martèle depuis le premier jour sa thèse d’un « complot » extérieur à l’encontre de son régime.

Quels sont les obstacles à une issue positive de cette conférence?

Le principal obstacle au succès de Genève 2 réside paradoxalement dans le fait que les Etats-Unis, plus encore que la Russie, ont fait de Genève une fin en soi, et non la garantie d’atteindre un but déterminé. Ce but est pourtant fixé depuis la première conférence de Genève sur la Syrie, en juin 2012, c’est la mise en place d’une autorité de transition agréée par le régime comme par l’opposition. Comme celle-ci exige le départ de Bachar el-Assad, le dictateur syrien n’a aucune place dans cette transition envisagée depuis longtemps. Mais Washington a accepté que le départ du despote soit la conséquence du processus, et non son élément déclencheur, rejoignant ainsi la position de Moscou et de Pékin, et vidant la conférence de Genève de son utilité première.

Si Genève n’est pas la solution, la voie des armes paraît également sans issue. Aucun des deux camps ne semble à même de l’emporter…

Je répète depuis 2011 qu’aucune solution militaire n’est possible en Syrie, car il s’agit d’une révolution profondément politique, de la refondation par le bas de nouvelles institutions, comme à Alep, où se tiennent des élections locales, en dépit des bombardements. Le régime ne parvient qu’à reconquérir des champs de ruines, malgré le renfort décisif des miliciens du Hezbollah libanais et des partis chiites irakiens. Quant à l’opposition, elle a cédé à l’illusion de la victoire militaire en lançant les offensives de Damas et d’Alep, en juillet 2012, compromettant ainsi la dynamique révolutionnaire de la résistance civile. Mais cette opposition doit être dotée de matériels antiaériens et antichars qui lui permettront de contrôler effectivement des « zones libérées », aujourd’hui ouvertes aux bombardements quotidiens du régime.

Les principaux bénéficiaires semblent être les djihadistes qui profitent du chaos. La Syrie ne risque-t-elle pas de devenir un Afghanistan bis?

Cela fait près de trois ans que la passivité occidentale en Syrie, loin d’y favoriser les forces modérées, a au contraire encouragé le développement des djihadistes. Un minimum d’autocritique est nécessaire pour tirer les leçons d’un fiasco stratégique aussi retentissant. Quant à Bachar el-Assad, il a tout fait pour renforcer le courant djihadiste, adversaire beaucoup plus confortable pour lui que l’opposition révolutionnaire.

Depuis le début de cette année, cette opposition a lancé ce qu’elle appelle sa « deuxième révolution » contre l’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant), émanation de la branche irakienne d’Al-Qaida. Elle a réussi à expulser les djihadistes hors d’Alep, entre autres, au prix de pertes énormes. Elle se bat désormais sur deux fronts, contre le régime Assad et contre Al-Qaida. Le seul rempart au djihadisme en Syrie, c’est l’opposition révolutionnaire, il faut là aussi en tirer toutes les conséquences.

Quel rôle peuvent avoir dans l’évolution de la crise syrienne les changements régionaux en cours, notamment en Iran?

Il faut comprendre que notre vision de la Syrie est complètement parasitée par l’incapacité d’accéder au terrain syrien, incapacité que Bachar et les djihadistes entretiennent de concert par les enlèvements et les éliminations. Je crois avoir été, à l’été dernier, un des derniers témoins occidentaux à revenir de « l’intérieur ». Privés de cette réalité syrienne, nous en sommes réduits à magnifier les éléments extérieurs. Mais c’est le contraire qui est à l’oeuvre, c’est la Syrie en révolution dans ses profondeurs qui va recomposer l’ensemble du Moyen-Orient, non pas dans ses frontières, mais dans ses structures politiques. Le président iranien Rohani n’a aucune prise sur l’engagement massif des Gardiens de la révolution en Syrie, engagement géré par les partisans de son prédécesseur Ahmadinejad. Quant au régime saoudien, on mesure mal la pression à laquelle il est soumis de la part d’une opinion très favorable à la révolution syrienne.

La Russie est à l’origine de tous les blocages diplomatiques depuis le début de la crise. Comment sortir de cette impasse?

Il a suffi à la fin de l’été que l’option militaire soit sérieusement envisagée à Washington pour que la Russie impose à Bachar el-Assad le démantèlement de son arsenal chimique. En revanche, la diplomatie américaine arrive à Genève dans un état de grande vulnérabilité, tant elle a misé sur un « succès » de cette conférence. Elle s’est ainsi livrée au bon vouloir de Moscou, qui n’a plus aucun intérêt à exercer la moindre pression sur Damas. C’est un véritable pont aérien qui continue ainsi d’alimenter Assad en armements russes. Un dialogue russo-américain pourrait pourtant être prometteur sur la garantie de l’unité de la Syrie, le départ des combattants étrangers (dans les deux camps) et la neutralisation du djihadisme.

Si Genève a peu de chance d’aboutir à une solution, quelles autres actions pourraient être envisagées face à cette tragédie?

Un échec de Genève ne sera pas une catastrophe en soi, c’est en Syrie qu’une catastrophe sans précédent se déroule, avec la mort de près d’un pour cent de la population et le déplacement forcé d’un tiers des Syriens. Il faut absolument garantir le libre acheminement de l’aide humanitaire sur l’ensemble du territoire syrien, seul moyen de tarir le flux de réfugiés vers les pays voisins. Et je suis convaincu qu’Alep pourrait devenir le laboratoire d’une transition politique, réaliste, car réalisée à l’échelon local. Dans cette capitale économique du pays, deux millions de personnes sont divisées depuis un an et demi par des lignes de front artificielles entre une moitié « révolutionnaire » et une moitié « gouvernementale ». Les patriotes des deux secteurs coopèrent déjà discrètement pour assurer les services de base à la population. Une supervision internationale permettrait de formaliser ces arrangements empiriques et de rouvrir la voie de l’espoir pour la Syrie de demain. Cet espoir, il ne peut émerger qu’en Syrie même, et non sur les bords du lac Léman.
Source: http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/syrie-geneve-2-une-tentative-de-l-onu-et-des-etats-unis-de-masquer-leur-impuissance_1315991.html#rSHPsyveVSyR6b9U.99



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