Syrie : Jonathan Littell dans l’enfer de Homs – par Elisabeth Philippe

Article  •  Publié sur Souria Houria le 19 mai 2012

Homs, le 13 mars 2012 (Reuters)

Jonathan Littell a passé quinze jours dans la ville syrienne assiégée. Il livre un témoignage brut de l’horreur qui s’y joue à huis clos. Récit d’un carnage.

En Syrie, le massacre continue. Dans une relative indifférence. Officiellement, un cessez-le-feu est entré en vigueur le 12 avril. Mais depuis, six cents personnes, en majorité des civils, auraient été tuées, victimes de la répression aveugle et sanglante menée par le régime de Bachar al-Assad. Depuis le début de la révolution syrienne, lancée en février 2011 dans le sillage du Printemps arabe, plus de 11 100 personnes ont péri. Des insurgés, des manifestants. Des femmes, des enfants. Partie de Deraa, la révolte s’est étendue à l’ensemble du pays pour muer en guerre civile. Une Armée syrienne libre (ASL) s’est constituée avec, dans ses rangs, des déserteurs de l’armée régulière.

Violente piqûre de rappel

La société syrienne est aujourd’hui scindée en deux. D’un côté, les opposants au pouvoir baasiste ; de l’autre, ses fidèles, qui commettent toujours leurs exactions, malgré les condamnations quasi unanimes mais vaines de la communauté internationale. Comme si ce carnage à huis clos était devenu une fatalité. Comme s’il n’y avait plus rien à faire. C’est pour cela que le témoignage de Jonathan Littell est important et doit être lu. Ses Carnets de Homs font l’effet d’une violente piqûre de rappel face à une actualité zappeuse et oublieuse et constituent une pièce à conviction irréfutable si, un jour, Bachar et ses sbires sont traduits en justice.

L’auteur des Bienveillantes est un habitué des théâtres de guerre. Il s’est déjà rendu en Bosnie, dans le Caucase, en République démocratique du Congo ou au Sud-Soudan. Fin janvier 2012, juste après la mort du journaliste Gilles Jacquier, Jonathan Littell a passé une quinzaine de jours à Homs, ville martyre et symbole de la révolution. Envoyé là-bas par Le Monde, avec le photographe Mani, il a publié des reportages pour le quotidien et donne aujourd’hui à lire la transcription des notes prises sur place.

Dès les premières lignes, il prend soin de préciser : “Ceci est un document, pas un écrit.” Un texte brut, lapidaire, sans effets de style, qui restitue au plus près l’urgence qu’il y a à dire, au milieu des rafales de tirs. Ce qui justifie la publication de ces carnets, c’est, écrit-il, “le fait qu’ils rendent compte d’un moment bref et déjà disparu, quasiment sans témoins extérieurs, les derniers jours du soulèvement d’une partie de la ville de Homs contre le régime de Bachar al-Assad, juste avant qu’il ne soit écrasé dans un bain de sang qui, au moment où j’écris ces lignes, dure encore”.

Pas acteur, mais témoin

Ecrivain sur le front ? On pense à Jack London en Corée, à Malraux ou Hemingway durant la guerre d’Espagne ou, plus près de nous, àBernard-Henri Lévy en Libye. Mais contrairement à Malraux ou Hemingway, Littell ne transforme pas ce qu’il a vu en fiction romanesque. Et contrairement à BHL, il ne prétend pas jouer un rôle dans le conflit. Il n’est pas acteur, mais témoin ; journaliste plus qu’écrivain. Il va à l’essentiel, privilégie les faits, même s’il laisse par moments affleurer sa subjectivité lorsqu’il évoque ses rêves, sa fatigue ou sa peur.

Pour avoir entendu Jonathan Littell critiquer avec sévérité des journalistes qui avaient révélé l’existence du tunnel qui permettait d’accéder à Baba Amr, un quartier encerclé de Homs, on pouvait avoir quelques préventions avant d’ouvrir ses Carnets de Homs, craindre des formules sentencieuses et des postures héroïco-exemplaires. Les premières pages, dans lesquelles il raconte le passage clandestin de la frontière libano-syrienne, ne sont pas pour nous rassurer, notamment quand Littell signale que Mani et lui ont dû adopter des “noms de guerre”, le sien étant“Abu Emir”. Une précaution assez inutile, surtout pour Littell, à en croire des reporters de guerre qui connaissent bien le terrain.

Très vite, ces détails deviennent tout à fait secondaires, d’autant que le courage de Littell est indéniable. Seul importe le compte rendu d’une situation désespérée et complexe. Dans ses notes, Littell donne la parole aux combattants de l’ASL, dont certains disent envisager l’appel au djihad, à des médecins, des habitants des villes et quartiers où il s’arrête… Ils racontent l’oppression qu’ils subissent depuis quarante ans :

“Le peuple syrien est élevé comme dans un poulailler : tu as le droit de manger, dormir, pondre, c’est tout. Il n’y a pas de place pour la pensée”, lâche le chauffeur qui conduit Mani et Littell à Baba Amr.

Musées des horreurs

Chacun a une histoire à raconter : un proche tué par un sniper, les provocations du pouvoir pour exciter les haines confessionnelles, les atrocités commises par les shabbiha – nervis prorégime –, des femmes enlevées et violées, des hommes torturés dans les hôpitaux militaires, des enfants égorgés… Litanie macabre. Ce que Littell entend est insoutenable, ce qu’il voit aussi : “Bilal me montre de nouveau son téléphone. Un homme avec tout le ventre ouvert, poumons et boyaux dehors que des médecins repoussent dedans. Tous ces téléphones sont des musées des horreurs.”

Avec Mani, ils accompagnent les soldats lors des combats au milieu des immeubles aux murs calcinés, se rendent dans les hôpitaux de fortune où l’on trébuche sur les cadavres. Le récit est scandé par les manifestations – “C’est une liesse collective, populaire, une liesse de résistance” –, les enterrements et les prières. Entre ces moments-là subsiste “le goût gris de la guerre” qui imprègne, de la première à la dernière page, les carnets de Jonathan Littell.

Source : http://www.lesinrocks.com/2012/05/19/actualite/jonathan-littell-dans-lenfer-de-homs-11260767/



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