Syrie : la campagne anti-présidentielle s’empare du Web

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 mai 2014

Le Point.fr – Publié le 15/05/14 à 06h37

Vidéos, caricatures, détournements… Les opposants syriens dénoncent la « farce électorale » qui va se jouer le 3 juin prochain sur les réseaux sociaux.

Les affiches de campagne pour la réélection de Bachar el-Assad ont été installées dans les rues de Damas. JOSEPH EID / AFP

Les affiches de campagne pour la réélection de Bachar el-Assad ont été installées dans les rues de Damas. JOSEPH EID / AFP

Par Julie Schneider

« Si tu veux que chaque écrivain, chaque plume, chaque voix libre disparaissent de Syrie pour être remplacés par un média accommodant pour Son Excellence, soit avec la main de fer, soit avec la justice, vote ! » C’est non sans ironie et malice que Zoya Bostan, journaliste pour la radio d’opposition Hara.FM, qui diffuse à Alep, et ancienne journaliste pour la radio syrienne à Damas, appelle à se rendre aux urnes pour l’élection présidentielle syrienne du 3 juin prochain. Diffusée le 2 mai sur la plateforme en ligne YouTube, sa vidéo dénonçant la tenue de l’élection enregistre déjà plus de 8 000 vues. Elle fait partie d’une campagne anti-présidentielle, très active sur le Web. En effet, depuis mars 2011 et le début du conflit syrien, Reporters sans frontières a recensé 153 journalistes, Net-citoyens et journalistes-citoyens tués, et 36 emprisonnés. Selon les Nations unies, en trois ans, plus de 150 000 personnes ont été tuées dans le conflit, qui a fait plus de deux millions de réfugiés.

« Je pense qu’il est clair pour tout le monde que cette élection présidentielle n’est qu’une pièce de théâtre, une sombre comédie », plaide Adnan Hadad, l’un des initiateurs de la plus large campagne contre l’élection, Wati Sawtak, qui signifie « baisse ta voix/ton vote » en français. Lancée le 1er mai, sa page Facebook affiche déjà plus de 7 000 fans. Caricatures, photos, sur un ton humoristique, ses soutiens appellent au boycott du scrutin présidentiel. Et alors que les clips gouvernementaux La Syrie vote mettent notamment en scène des artistes invitant à voter, ils répondent avec la chaîne YouTube : « La Syrie saigne. » Basés en Turquie, ils envisagent désormais de distribuer des brochures dans les zones contrôlées par le régime et de lancer une prochaine série de vidéos sur les minorités.

« Si tu veux encore plus détruire ton pays, va voter ! » »Le but est de toucher les Syriens qui vivent dans les zones contrôlées par le régime, les seules qui voteront en juin. Nous ne nous attendons pas à ce qu’ils rejoignent la révolution, nous espérons seulement que les gens qui ont toujours une part de conscience en eux disent non à cette élection », justifie Adnan Hadad, cofondateur du centre de médias à Alep, en 2012, et plus récemment du Syrian Media Group, une sorte de groupe de médias financé par des fonds propres et la vente de contenus journalistiques à des agences de presse et à des ONG. C’est dans les locaux de leur société de production, Lamba, que sont tournées les vidéos, sur fond vert, permettant d’incruster des images d’immeubles dévastés derrière eux. Dans son clip de quinze secondes, cet ancien banquier dans les Émirats arabes unis de 30 ans lance : « Si tu veux encore plus détruire ton pays, va voter ! »

Une douzaine de vidéos ont déjà été mises en ligne. Zorba Boxas, 29 ans, poète et scénariste qui a déserté l’armée syrienne en juin 2012 et rejoint la Turquie au terme d’un périple de cinq mois, appelle « les bourriques » à voter. Derar, Tammem, Mustafa, Bachar, Ali, ils sont activistes, acteurs, journalistes, et s’adressent aux Syriens, chacun avec son accent, allant jusqu’à dire « soit un âne va voter » ou « vote pour celui qui étouffe ». Le 13 mai, le clip de campagne de Bachar el-Assad, dans lequel on le voit prendre des bains de foule, serrant des mains, a été détourné : la ritournelle « sawa », son slogan qui signifie « ensemble », a été remplacée par le jingle de la radio arabe Sawa, invitant ses auditeurs à écouter les informations et les nouveautés musicales.

« Farce électorale »Pour la première fois en Syrie, et alors que jusqu’à présent le scrutin était sous forme de référendum, deux candidats, triés sur le volet, se présentent face au président sortant Bachar el-Assad. L’opposition, elle, dénonce une « farce électorale ». Le 28 mai, les Syriens vivant à l’étranger sont appelés à se rendre aux urnes. Mais Paris et Berlin ont d’ores et déjà annoncé l’interdiction de la tenue du vote sur leur territoire. D’autres pays européens pourraient leur emboîter le pas. Le 13 mai, le médiateur de l’ONU en Syrie et émissaire de la Ligue arabe Lakhdar Brahimi a annoncé sa démission. Il avait en effet prévenu que l’élection présidentielle sonnerait le glas de ses efforts diplomatiques, une réélection de Bachar el-Assad dissuadant définitivement l’opposition de revenir à la table des négociations.

Alors que la campagne électorale a officiellement commencé le 11 mai, Bachar el-Assad, au pouvoir depuis 2000, investit lui aussi les réseaux sociaux : Twitter, Instagram, YouTube, sa page de campagne sur Facebook a attiré près de 150 000 personnes, multipliant les hashtags, ces mots-dièse qui permettent de suivre et de référencer un contenu sur le Web ; comme « #sawa », son slogan de campagne, également utilisé par les internautes anti-Assad.

« Les réseaux sociaux sont le meilleur moyen de faire entendre notre voix »Car, dès l’annonce de la date de la tenue de la présidentielle par le Parlement, le 21 avril, ils se sont emparés du Web, allant jusqu’à proposer des slogans à Bachar el-Assad : « Je ferai renaître la Syrie de ses cendres (une fois que je l’aurai complètement brûlée) » ou « Yes we can bomb the rest of it by next year » (« Oui, nous pouvons bombarder le reste du pays d’ici l’année prochaine »). Les conversations sous les hashtags #assadslogancampaign ou #bloodelections (élection sanguinaire) agrègent des caricatures, photos, dessins, vidéos humoristiques et sarcastiques.

« Les réseaux sociaux sont le meilleur moyen de faire entendre notre voix. Nous rappelons aussi qu’il y a toujours des civils, des révolutionnaires qui n’ont pas pris les armes, ne participent pas au conflit armé et croient en la liberté et en la démocratie pour la Syrie », plaide Adnan Hadad, admettant : « Cette élection présidentielle nous a fait sentir qu’il y a toujours besoin de ces voix pacifiques qui continuent à maintenir en vie la révolution. » Une place qu’ils entendent bien reprendre.

Source : http://mobile.lepoint.fr/societe/syrie-la-campagne-anti-presidentielle-s-empare-du-web-15-05-2014-1823072_23.php



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