« Syrie : le chaos à huit clos » – n° 40 de revue Humanitaire

Article  •  Publié sur Souria Houria le 13 mai 2015

Introduction
Syrie – L’insoutenable et durable indifférence
Par le Groupe Moyen-Orient de Médecins du Monde*

Un campement de réfugiés syriens sous la neige Akkar, Liban, janvier 2013

Un campement de réfugiés syriens sous la neige Akkar, Liban, janvier 2013

Bien avant 2011, bien avant que le chaos ne s’abatte sur la Syrie et ne pousse la moitié des Syriens sur les routes, Médecins du Monde (MdM) était sur place.
12 millions. Ce chiffre – effrayant à sa seule évocation – correspond au nombre de Syriens victimes directes du conflit et nécessitant une aide humanitaire. Il est plus que symbolique pour un État de la taille de la Syrie puisqu’il représente plus de la moitié de la population du pays. À lui seul, il montre non seulement l’étendue du désastre, mais surtout l’impasse dans laquelle nous sommes en termes de solutions. Il dit enfin le travail titanesque de reconstruction que les Syriens devront entreprendre quand cette barbarie quotidienne, qui dure depuis plus de 4 ans, prendra fin. Il faudra des efforts surhumains pour relever la Syrie et lui donner ne serait-ce qu’un peu d’espoir pour imaginer un avenir meilleur. Bien entendu tout ceci est au-dessus de nos moyens, nous tous enga- gés, d’une manière ou d’une autre, auprès des Syriens de l’intérieur et dans les pays limitrophes qui continuent à regarder sans pouvoir agir la destruction de leur pays. Mais surtout cela semble même au-delà des moyens de la communauté internationale, incapable de proposer des solutions réalistes, comme nous le verrons dans le texte de Peter Harling, conseiller spécial pour le Moyen- Orient au sein du International Crisis Group. Ce constat d’impuissance nous questionne. À quoi servons-nous alors que cette crise dure et que personne n’est en capacité de trouver une issue ? Ne sommes-nous plus capable de trouver une troisième voie, celle de la raison ? Ces questions et d’autres avaient déjà été posées il y a presque un an à l’occasion du forum L’humanitaire en question(s) qui s’était tenu à MdM et dont une synthèse est publiée ici, preuve que le temps n’y fait rien : un an après, les mêmes questions demeurent.

« La Syrie est ainsi devenue le champ de bataille et le terreau de toutes les expressions et formes excessives de violence ».

La crise syrienne, qui a pris très vite une dimension internationale, intègre une multitude de conflits qui s’entrecroisent, se superposent, se nourrissent les uns les autres et finissent par éloigner un peu plus l’espoir d’un dénouement. Que ce soit entre le régime et ses opposants, entre l’islam sunnite et l’islam chiite, entre les différents mouvements sunnites (qu’ils soient salafistes traditionnalistes, salafistes activistes [Herakis], djiha- distes, Ikhwani [frères musulmans] ou progressistes), entre les puissances régionales (l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie), entre les grandes puissances mondiales, les bandes mafieuses et les marchands de guerre, la Syrie est ainsi devenue le champ de bataille et le terreau de toutes les expressions et formes excessives de vio- lence. Au point même d’y retrouver plusieurs milliers de citoyens du monde venus combattre pour l’un ou l’autre camp. Le sort de la population civile dans cet imbro- glio est loin, très loin d’être pris en considération. Pour survivre à ce drame, elle ne peut aujourd’hui compter que sur elle-même et les réseaux de solidarité locale, notamment à travers les organisations de la société civile, comme le fait MdM et comme nous le présente le texte de Racha Abazied, la Secrétaire générale du Col- lectif de Développement et de Secours syrien (CODSSY).

La présence de MdM sur place, notre connaissance du terrain – notamment dans la zone la plus touchée, le Nord du pays dans le gouvernorat d’Alep – et surtout les réseaux que nous y avons développés nous ont per- mis d’agir autrement, de manière plus adaptée. Entre 2007 et 2011 en effet, MdM avait formé beaucoup de personnels de santé pour travailler dans 9 centres de santé primaire. Ces connexions nous ont été fort utiles lorsqu’il a fallu mettre en place les opérations d’urgence dans le nord de la Syrie en 2012. Une grande partie des soignants et de la population vivant dans cette région connaissait déjà notre association. C’est aussi le cas dans les pays limitrophes, le Liban et la Jordanie où ces connaissances et ces réseaux partenaires ont également permis de développer rapidement des programmes bien ajustés aux besoins des populations réfugiées.

L’évolution de notre mission durant ces 4 dernières années respecte cet état d’esprit. En plus des activités menées directement par MdM, des partenariats ont continué à être noués à l’intérieur de la Syrie pour accé- der aux populations les plus isolées et leur proposer ainsi, en plus d’un accès aux soins de santé primaire, des soins hospitaliers à travers les différentes structures, parfois clandestines, que nous soutenons. Au fur et à mesure de l’évolution du conflit et selon un contexte qui n’a cessé de s’aggraver, les programmes se sont ajustés en conséquence pour répondre à l’augmentation des besoins des Syriens restés en Syrie mais égale- ment à ceux réfugiés au Liban, en Jordanie et en Turquie. Aujourd’hui les équipes de MdM et leurs partenaires procurent des services aussi variés que la santé primaire, la santé sexuelle et reproductive, la santé mentale, les soins hospitaliers ou les soins post-opératoires. Combien de temps pourrons-nous et pourront-ils continuer ainsi ? Les Syriens se sont fait surprendre par l’extrême violence qui a très vite pris la place des manifestations pacifiques du début de la révolution. La militarisation et la radicalisation du conflit sont passées par plusieurs phases, résultat des effets d’une méca- nique sécuritaire installée depuis les années 1970, des conséquences de la transformation du monde depuis les années 2000 et des conflits qui se sont succédé dans la région depuis. Après coup, et en y regardant de plus près, le régime syrien a réussi à internationaliser ce conflit en en faisant la préoccupation majeure de la com- munauté internationale, non pas dans le sens où nous le souhaiterions, mais dans celui de la « guerre contre le terrorisme » que cette dernière ambitionne de mener depuis les années Bush.
Mais ne soyons pas dupes, cette « guerre contre le terro- risme » n’a fait que provoquer l’effet inverse, c’est-à-dire la prolifération des groupes et organisations terroristes à travers le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Afrique de l’Ouest. Ce constat grave de l’échec de la politique du tout-sécuritaire place la Syrie comme laboratoire de tous les excès. Les Syriens réalisent aujourd’hui qu’ils ne sont pas près de voir le bout du tunnel. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui décident, à contrecœur, d’aller recons- truire une vie ailleurs.

* Le Groupe Moyen-Orient de Médecins du Monde est un groupe de réflexion géopolitique auquel participent les associatifs et les salariés impliqués dans les missions au Moyen-Orient. Il se réunit régulièrement pour analyser le contexte, échanger et discuter de la stratégie opérationnelle et de la mise en œuvre des programmes dans cette région.

Pour lire tout le dossier : Des-mots-pour-refuge (« Syrie : le chaos à huit clos » – n° 40 de revue Humanitaire )

Prologue
La société civile syrienne, premier acteur humanitaire dans la guerre
Par Racha Abazied*

Forum
L’humanitaire en question(s)
Débat organisé le 24 mai 2014 au siège de Médecins du Monde

La crise syrienne : une forme de continuité historique et humanitaire
Par Henry Laurens, professeur au collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe

En Syrie, le financement de l’aide humanitaire passe à 85% par l’ONU. Cela pose une question d’indépendance, car tout est canalisé par le régime de Damas
Par Baptiste Hanquart, coordinateur général au Liban pour Médecins du Monde

Hommes, femmes et enfants manifestaient rose à la main : ceux qui leur ont tiré dessus et les ont torturés devront répondre de leurs crimes
Par Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International France

Qu’y a-t-il de si réjouissant à laisser Caïn tuer Abel, à suivre le match sanglant qui se terminera par l’anéan- tissement d’un peuple ?
Par R. N., psychanalyste syrienne

Comment les ONG peuvent intervenir dans un pays en crise sans prendre de risques ?
Par Reem Mansour, responsable de la mission au Liban et coresponsable du Groupe Moyen-Orient à Médecins du Monde

Échanges avec le public

« Impossible de symboliser, que faire ? »
Un psychanalyste et humanitaire

« Depuis 1982 et le massacre de Hama, le régime n’a-t-il pas déjà montré son vrai visage ? »
Anonyme

« L’humanitaire se déroule avant tout au niveau local »
Anonyme

« Un modèle innovant s’est beaucoup développé, celui de la confiance aveugle »
Geneviève Garrigos

Avec 2,8 millions de réfugiés, quand on me demande ce qui va se passer, je réponds toujours le pire. Je maintiens qu’on est toujours dans la lignée du pire »
Henry Laurens

« Il ne faut pas permettre l’impunité. En Syrie, cela prendra peut-être un siècle comme en Arménie, mais c’est indis- pensable si on veut arrêter la violence »
Henry Laurens

« Si on ne donne pas de moyens aux États, on les dépossède, on les prive de procéder à la reconstruction. Mais l’aide peut être récupérée, instrumentalisée »
Geneviève Garrigos

« Il faut que les Nations unies parlent au monde. C’est là un moyen de mettre un terme à la répétition »
R. N.

« Après la mort d’un bébé, nous étions tristes, mais nous n’étions pas désespé- rés parce que nous avions essayé »
Un homme s’exprimant en anglais

« Il faut quand même avoir la modestie de reconnaître que l’humanitaire ne peut pas tout, que l’humanitaire a des limites »
Bernard Granjon, cofondateur de Médecins du Monde

« La modestie oblige à dire qu’on ne peut pas tout faire. Mais l’accumulation des modesties peux amener à faire de grandes choses »
Gérard Pascal, chirurgien des hôpitaux et membre du conseil d’administration de Médecins du Monde en charge des urgences et des crises internationales

« On se demande où ces gens-là ont appris à gérer les crises. Qu’ils prennent des psychiatres et des psychanalystes pour comprendre comment les gens d’en face vont réagir »
Geneviève Garrigos

« Dans l’hypothèse où ces élections sont légales, ce sont bien 3 millions d’élec- teurs qui probablement voteront pour le régime »
David

« Dénoncer les crimes et même temps, être prêts à reconstruire. Même dans la crise, l’espoir doit être là, soyons prêts »
Christophe Adam, trésorier de Médecins du Monde

« Il y a un désintérêt de plus en plus grand des grands bailleurs institutionnels pour les réfugiés. Les fonds vont dé- croître chaque année. Il faut anticiper »
Baptiste Hanquart

« Au Liban, le système de santé est privé. Déjà le Libanais pauvre a beaucoup de mal à avoir accès aux soins, qu’en est-il du million de réfugiés syriens ? »
Reem Mansour

« Ce que fait Médecins du Monde est fondamental, parce que c’est concret. Les gens sur place se disent qu’on ne les a pas abandonnés et on pense encore à eux »
Geneviève Garrigos

« Comment peut-on définir une ligne rouge et définir le droit d’ingérence ? »
Bernard Juan, MdM

« Pour la Syrie, je ne pense pas qu’il y ait une solution politique. Heureusement, je ne suis pas un décideur politique pour savoir ce qu’il faut faire »
Henry Laurens

« Avec les images, l’enrôlement est assez facile. La crainte des pouvoirs publics, c’est qu’après être allés en Syrie, ils deviennent des terroristes et posent des bombes. »
Geneviève Garrigos

Analyse
Dans les profondeurs du bourbier syrien

Par Peter Harling*

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