Syrie. Le PYD est sorti de son ambiguïté… à son détriment – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 21 novembre 2013

L’article consacré au « cavalier seul du PYD« , la branche syrienne née de l’explosion en 2003 de l’ancien Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), a suscité des cris d’orfraie. Il importe donc de dire plus clairement ce qu’il en est de ce parti et des relations ambiguës qu’il entretient, aujourd’hui comme hier, avec le régime syrien. Autorisé à revenir dans un pays où il était pourchassé, le PYD a bénéficié, depuis les premiers mois de la révolution, du soutien des moukhabarat pour imposer sa seule autorité sur les régions à fort peuplement kurde. Le PYD a prétendu avoir « libéré » la Jazireh et certaines autres zones, alors que les forces militaires du régime lui en avaient remis les clefs sans qu’il ait eu à combattre, et que, tapis dans l’ombre, les services de renseignements sont restés sur place, dispensés d’intervenir directement grâce à la coopération de ses milices. Le PYD a rendu service à l’Armée libre et à la révolution en se battant contre des djihadistes qui ne sont nulle part les bienvenus en Syrie, mais il n’a fait que déplacer le problème en les repoussant au-delà des limites de son domaine. Le PYD contraint enfin les uns et les autres à s’interroger sur ses motivations et à se demander si, en restreignant l’usage de ses armes aux limites du Kurdistan de l’Ouest, il n’espère pas finalement la survie d’un régime auquel ses manières de faire l’apparentent.

Mohammed Saleh Mouslim et l’emblème de son parti

Le 20 avril 2011, préoccupé par son incapacité à juguler le mouvement de contestation qui a éclaté à Daraa un mois plus tôt, le régime syrien contrevient aux accords d’Adana signés avec la Turquie en 1998. Alors que ces accords faisaient de la lutte commune contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) d’Abdullah Öcalan une priorité, les responsables sécuritaires syriens ferment les yeux sur le retour en Syrie de Mohammed Saleh Mouslim, président du Parti de l’Union démocratique, aile syrienne de ce parti, dont le nom figure sur la liste des terroristes recherchés. Et ils s’abstiennent d’intervenir lorsqu’il entame un cycle de réunions publiques destinées à relancer la mobilisation de ses partisans.

Pour dissuader les Kurdes syriens et leurs frères « étrangers » de s’engager dans la révolution, Bachar al-Assad a en effet entrepris de donner satisfaction à certaines de leurs revendications. Il a ordonné d’entamer le processus de restitution de la nationalité syrienne à ceux d’entre eux qui l’avaient perdue suite au recensement organisé à cet effet dans le seul gouvernorat de Hassakeh, en octobre 1962. Et il a prescrit à ses moukhabarat de les laisser s’organiser dans certains domaines comme ils souhaitent le faire depuis des décennies. Ils ont donc ouvert des écoles en langue kurde et créé au sein de certains établissements officiels des filières d’enseignement en kurde. Ils ont ouvert des centres culturels kurdes. Ils ont redonné vie à des associations kurdes longtemps interdites. Ils ont recommencé à publier livres et journaux dans leur langue…

La décision de laisser Mohammed Saleh Mouslim rentrer dans son pays – s’il n’a pas été directement encouragé à le faire – en dit long sur les intentions du pouvoir en place. Elle montre qui Bachar al-Assad a choisi comme partenaire, parmi la population kurde de Syrie. Non pas les partis politiques présents sur place, dont le ralliement à la Déclaration de Damas pour le Changement national démocratique (2005) dit clairement quel processus ils privilégient pour récupérer leurs droits nationaux, politiques et culturels. Mais le parti de type totalitaire et stalinien dont son père s’est servi durant près de 20 ans pour exercer des pressions sur la Turquie à l’extérieur, et pour réduire au silence les revendications des Kurdes syriens à l’intérieur. Il est nécessaire de rappeler en effet que, pour Abdullah Öcalan hébergé et protégé en Syrie, ses frères Kurdes syriens ne doivent se faire aucune illusion : sa lutte pour la création d’un « grand Kurdistan libre et démocratique » concerne la seule Turquie, à l’est et au sud de laquelle celui-ci doit trouver place.

On voudra bien observer que les ponts étaient loin d’être rompus, à ce moment-là, entre Damas et Ankara. Le gouvernement de Recep Tayyep Erdogan n’était pas encore l’un des boucs émissaires favoris d’un régime incapable de répondre aux attentes de sa population. La Turquie n’accueillait alors aucune opposition syrienne structurée, et aucun combattant islamiste ne s’était avisé d’utiliser le territoire turc pour aller faire en Syrie une guerre ou un djihad auquel personne – à la notable exception du pouvoir en place… – ne songeait encore.

Dès son retour en Syrie, le PYD se désintéresse de la révolution pour s’occuper de son projet, c’est-à-dire, après la réouverture de ses bureaux et la mobilisation de ses cadres opportunément amnistiés par les autorités, la mise en place des structures qui lui permettent d’asseoir son autorité et d’exercer son contrôle sur l’ensemble des zones à forte population kurde de Syrie. Arabes, kurdes, assyriennes et autres, les formations politiques qui le souhaitent sont associées à des « élections ». Elles débouchent sur la création de « conseils municipaux » alternatifs, destinés à prendre la place de ceux précédemment contrôlés par le gouvernement, et d’un « Conseil du Peuple du Kurdistan de l’Ouest », une sorte de parlement tout à sa dévotion. Mais cette association s’apparente fortement à celle des partis politiques regroupés en Syrie autour du Baath, au sein du Front national progressiste : elle inclut la reconnaissance de la suprématie du PYD et le cantonnement de tous dans un rôle de comparse de l’unique parti à détenir, avec le contrôle d’une milice armée, des arguments aussi contraignants que convaincants.

Il est erroné de croire que, pour maintenir l’ordre, dans la Jazireh en particulier, les forces du PYD ont récupéré les postes et les missions assumés par les forces armées et les services de renseignements, une fois ceux-ci appelés à la rescousse des forces régulières en difficulté dans d’autres régions de Syrie. La réalité est un peu différente. Si la plupart des militaires ont effectivement été transférés, tel n’est pas le cas des services de renseignements. Les moukhabarat n’ont jamais déserté les lieux, et ils s’y trouvent jusqu’à ce jour. Ils ont simplement, à la demande de la tête du régime, adopté un profil aussi discret que possible, facilitant ou laissant faire ce qui, en d’autres temps et venant d’autres que le PYD, aurait suscité de leur part des réactions immédiates et justifié des vagues d’arrestation.

En contrepartie de l’apparence de pouvoir qui lui est ainsi octroyé sans qu’il ait eu à combattre, d’une part, en échange des moyens mis à sa disposition – locaux du Parti Baath et d’autres organisations de masse, moyens financiers, véhicules de l’administration… -, d’autre part, et moyennant finalement l’autorisation pour ses hommes de se déplacer en armes, le parti de Mohammed Saleh Mouslim doit interdire, dans les villes et les villages où se déroulent des manifestations, les expressions trop ostentatoires de soutien populaire à la révolution.

Par les Unités de Protection du Peuple (YPG), le bras armé dont il se dote en recrutant des volontaires et en acceptant parfois dans ses rangs des chabbihajusqu’alors au service du régime, le PYD s’emploie à imposer aux comités locaux de coordination et aux autres cadres de mobilisation contre le pouvoir des restrictions qui ne tardent pas à devenir des motifs de friction. Symbole de ralliement des révolutionnaires et signe de rejet du régime en place, le « drapeau de l’Indépendance » – dans lequel une bande verte remplace la bande rouge du drapeau de la République arabe unie – est interdit. Cette mesure arbitraire suscite d’autant plus de colère et d’incompréhension parmi les contestataires que les forces du PYD n’hésitent jamais à brandir, avec leur propre drapeau, des photos d’Abdullah Öcalan… et que, tout en interdisant aux manifestants d’appeler à la chute du régime, ils les incitent à lancer des vivats en faveur de leur leader.

Une multitude d’exactions et de crimes, de la restriction au franchissement des frontières aux assassinats ciblés de militants et de responsables d’autres partis politiques kurdes, conduisent les habitants de la région à s’interroger sur la coopération du PYD avec les services de renseignements, et, dans certains cas, avec les forces armées.
– S’agissant des moukhabarat, la répartition des rôles est patente dans l’installation des barrières et des postes de sécurité que les uns gardent de jour et les autres de nuit. Mais également dans la recherche et la remise de certains opposants, dont les YPG s’emparent et qu’ils livrent sans état d’âme aux services ayant commandité leur capture.
– S’agissant des forces armées, leur éloignement n’est pas synonyme d’impossibilité d’intervenir, le PYD apparaissant en mesure de réclamer à tout moment leur soutien aérien lorsqu’il est en difficulté. Un autre visage de la coopération entre le PYD et les forces du régime est dévoilé lors de l’affaire d’Afrin, à la fin du mois de mai et au début du mois de juin 2013. Sans le soutien apporté par les combattants locaux du PYD, la base aérienne de Menneg, située quelques kilomètres plus au sud, serait tombée bien plus tôt, et avec moins de pertes humaines, entre les mains des groupes coalisés pour obtenir sa reddition.

Parmi les révolutionnaires, les opposants et les combattants de l’Armée syrienne libre, personne ne pleure sur le sort des djihadistes défaits ou tués par le PYD lors des affrontements qui les opposent depuis quelques mois, de Aïn al-Arab à la frontière irakienne, pour le contrôle des silos à grains, des installations pétrolières et des postes frontaliers, principales sources de revenus dans la région. Mais ils s’étonnent que, pour ce faire, le PYD reçoive le soutien des forces régulières syriennes et occasionnellement celui de l’armée irakienne, dont la dénonciation des interventions sur le territoire syrien n’équivaut pas à un plaidoyer en faveur des groupes radicaux. On ne peut les blâmer de considérer que, pour le régime au moins…, les forces du PYD apparaissent comme des alliés à protéger et à défendre. On ne peut davantage leur interdire de se demander si, en s’employant à préserver l’intégrité et la sécurité du territoire sur lequel le PYD exerce présentement son autorité, le régime cherche d’abord à protéger cet allié ou à faire en sorte de pouvoir récupérer un jour la région qu’il lui a confiée pour qu’il en assure à son profit la garde…

Car telle est la question que beaucoup se posent en constatant les évolutions dont les zones kurdes sont le théâtre. Cette question ne porte pas sur la légitimité de la revendication des Kurdes à voir enfin reconnaître leurs droits nationaux, politiques et culturels, constamment bafoués dans la République Arabe Syrienne. Elle porte davantage sur le cadre juridico-politique qui permettra aux Kurdes de gérer de manière autonome, sans porter atteinte à l’unité de la Syrie, les régions dans lesquelles ils sont majoritaires et aspirent à vivre conformément à leurs coutumes, leurs idées et leurs principes. Elle porte d’abord et avant tout sur le jeu du PYD.

Le parti de Mohammed Saleh Mouslim prétend faire partie de l’opposition. En attesterait la présence de son chef à un poste de vice-président du Comité de Coordination des Forces de Changement démocratique… rallié à la mise à l’écart de Bachar al-Assad. Mais, à la différence de la majorité de la rue kurde et des partis du Conseil national kurde, désormais intégré dans le Conseil national des Forces de la Révolution et de l’Opposition syrienne, le PYD donne à penser que, en fin de compte, il serait plutôt favorables au maintien du système actuel, avec lequel il coopère et dont les méthodes semblables aux siennes n’ont rien pour lui déplaire. Quoi qu’il en dise, il se montre très loin de la révolution, à laquelle il ne prend aucune part, et, en limitant ses efforts à la défense et à l’organisation des zones sous son contrôle, il ne contribue nullement à accélérer la chute du régime.

L’annonce unilatérale de la prochaine mise en place d’une « administration provisoire pour les régions du Kurdistan de l’Ouest » l’a fait sortir de l’ambiguïté. A son détriment…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/11/19/syrie-le-pyd-est-sorti-de-son-ambiguite-a-son-detriment/

date : 19/11/2013



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