Syrie, les clés de la crise – par Samir Frangié

Article  •  Publié sur Souria Houria le 15 février 2014

Pas de printemps pour la Syrie : Les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-1013), sous la direction de François Burgat et Bruno Paoli, La Découverte, 2013, 356 p.

Vingt-huit chercheurs, membres ou proches de l’Institut français du Proche-Orient, tentent, sous la direction de François Burgat et Bruno Paoli, de cerner tous les aspects de la crise syrienne, dans sa dimension interne, mais aussi arabe et internationale.

La première partie qui a pour titre « La fabrication de la guerre civile » tente d’expliquer comment un soulèvement pacifique a évolué au point de se transformer en une révolution armée, faisant progressivement de la Syrie un champ d’affrontement régional entre djihadistes sunnites venus du Moyen-Orient, d’Asie, d’Afrique et même d’Europe, et des combattants chiites dépêchés par l’Iran, l’Irak et le Liban, au secours d’un régime à bout de souffle. L’auteur, François Burgat, résume parfaitement la situation quand il écrit : « À l’évidence, c’est l’union cynique autour de la pratique systématique, redoutablement efficace, de la division (confessionnelle, ethnique et politique) et du recours illimité à la répression la plus brutale qui fait la force d’un camp. Et c’est la division, dans les objectifs autant que dans les stratégies, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui fait la faiblesse de l’autre. »

Le chapitre consacré au « rôle central des services de renseignement » est particulièrement instructif. Écrit par Wladimir Glasman, un ancien diplomate qui a longtemps séjourné en Syrie et qui anime depuis 2011 sous le pseudonyme d’Ignace Leverrier le blog du journal Le Monde « Un œil sur la Syrie », il fait l’inventaire des services de sécurité en Syrie. L’auteur en recense quatre, la sécurité militaire, la sécurité aérienne, la sécurité générale, et la sécurité politique. Ces quatre services employaient au milieu des années 2000 près de 65 000 agents à plein temps et des centaines de milliers à temps partiel, « soit un agent pour 257 habitants, ou un pour 153 citoyens au-dessus de quinze ans ».

La partie consacrée aux « stratégies des acteurs » est bien documentée et évite les simplifications devenues courantes concernant le « péril islamiste », faisant la distinction entre les mouvements proches des Frères musulmans, et les djihadistes marqués par une double spécificité, la présence de combattants étrangers et la pratique des attentats suicides.

Le chapitre sur les alaouites, rédigé par Bruno Paoli, pose le problème de l’avenir de cette communauté. L’auteur note qu’un nettoyage ethnique de « moyenne intensité » a déjà commencé, préparant le terrain à une entité autonome, un Alaouistan, mais estime que cette éventualité demeure peu probable pour multiples raisons dont le fait que « l’immense majorité des alaouites, tant parmi les partisans du régime que parmi les opposants est très attachée à l’unité de la Syrie ».

La partie de l’ouvrage consacrée aux « nouveaux modes d’action et de mobilisation », notamment la vidéo analysée comme outil de l’action collective et de la lutte armée, est particulièrement intéressante. Elle met également en évidence la puissance politique des slogans et des chants de la révolution, des domaines qui révèlent une créativité que personne ne pouvait soupçonner, rappelant à cette occasion le martyr d’un des chanteurs révolutionnaires les plus connus, Ibrahim Qachouch, qui a été égorgé et dont les cordes vocales, instrument du « crime » ont été arrachées.

La seconde partie de cet ouvrage collectif traite des effets du conflit syrien sur les pays riverains, Liban, Turquie, Irak et Jordanie.

Si le chapitre consacré au Liban pose la question de savoir si « le Liban face à la crise syrienne est otage, victime, ou acteur », celui qui traite des effets du conflit syrien sur la situation en Irak est plus catégorique, évoquant le risque d’une relance de la guerre civile interconfessionnelle et « une grande fragilisation de la position des Kurdes d’Irak ». Des perspectives également très sombres pour l’Iran qui passe de « l’empathie pour les révolutionnaires arabes à la crainte d’un encerclement sunnite ».

Les problèmes que connaît l’opposition syrienne sont évoqués par Nicolas Dot-Pouillard qui évoque les « divisions stratégiques des oppositions syriennes ». Celles-ci portent sur trois points essentiels : la question des négociations à mener avec le régime, la nature de l’insurrection et le recours à la lutte armée, et les alliances régionales et internationales à établir.

La partie de l’ouvrage consacrée aux fractures des communautés arabes et internationales évoque la crise des mouvements de la gauche arabe « déboussolés » par le soulèvement syrien et celle de la communauté internationale qui ne parvient pas à adopter une position unifiée.

Cet ouvrage nous apprend beaucoup sur la Syrie d’aujourd’hui, une Syrie que nous ne connaissons pas. Des aspects méconnus de la société syrienne sont mis en évidence. C’est ainsi à titre d’exemple, que nous découvrons avec Caroline Donati, l’existence d’un « groupe de non-violence de Daraya » formé par les élèves d’Abdel Akram Al-Saqqa, prêcheur à la mosquée dont les principaux axes d’enseignement s’intitulent « l’ouverture dans le sens de l’écoute et de l’acceptation de l’autre dans sa différence » et « la recherche de la vérité où elle se trouve ». Un enseignement d’une modernité étonnante dans un pays à la croisée de tous les extrémismes !

S’il nous permet de mieux cerner la crise syrienne dans sa double dimension politique et militaire, cet ouvrage collectif nous pousse aussi à réfléchir d’ores et déjà à la relation à établir avec le pouvoir appelé à succéder à l’actuel régime pour jeter les bases, après un siècle de tensions et de crises, d’une relation libano-syrienne équilibrée et ouverte sur l’avenir. La tâche n’est pas facile en raison des divisions qui règnent au sein de l’opposition, mais aussi à cause de la diversité exceptionnelle qui caractérise la société syrienne et dont personne n’avait plus réellement conscience.

source : http://www.lorientlejour.com/article/852906/-syrie-les-cles-de-la-crise-.html

date : 02/02/2014



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