Syrie. Les silences et les choix du rapport d’HRW sur la « libération de la côte », sources de malaise et d’interrogation – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 1 novembre 2013

Sous le titre “You Can Still See Their Blood”, l’organisation de défense des Droits de l’Homme Human Rigths Watch (HRW) a publié, le 11 octobre 2013, un rapport sur les événements dont le Jebel al-Akrad avait été le théâtre entre le 4 et le 18 août précédent. Il mettait directement en cause certaines au moins des unités islamistes ou djihadistes ayant participé à l’opération « Libération de la Côte », une attaque concertée contre plusieurs villages alaouites de la région de Lattaquié. Et il attribuait à l’Armée Syrienne Libre une responsabilité indirecte dans « l’exécution, le massacre délibéré et la prise en otage » de plusieurs dizaines de personnes, en particulier de femmes et d’enfants.

Ce rapport a immédiatement été repris, parfois avec une surenchère dans le nombre des victimes, par la majorité des médias français et étrangers. Quelques-uns de ces médias ont également pris la peine de mentionner la réponse de la Coalition nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution syrienne et l’engagement du chef d’état-major de l’Armée libre, le général Sélim Idriss, à châtier les responsables de ces méfaits, s’ils étaient avérés et si leurs auteurs appartenaient à des formations placées sous son autorité. En revanche, on s’est peu intéressé jusqu’à ce jour aux interrogations suscitées par les conditions dans lesquelles ce rapport a été réalisé et on a ignoré les dénégations opposées aux accusations formulées contre eux par l’un au moins des groupes mis en cause.

Rappel des faits

Le 4 août 2013 avant l’aube, une vingtaine de groupes armés, quelques-uns appartenant au Front de l’Ouest de l’Armée syrienne libre, certains au Front islamique syrien et la plupart autonomes, se sont lancés simultanément à l’assaut de plusieurs villages, au sud et à l’ouest des positions qu’ils tenaient dans les environs du village de Salma. Leur objectif prioritaire était la conquête des promontoires fortifiés depuis lesquels l’armée régulière et les forces paramilitaires mises sur pied par le régime bombardaient leurs positions. En procédant quotidiennement à des tirs aléatoires, elles contraignaient des milliers d’habitants la région à trouver refuge plus au nord, à proximité de la frontière avec le Sandjak d’Alexandrette. Les agresseurs espéraient, en détruisant ces positions, permettre aux femmes et aux enfants, aux blessés et aux vieillards, qui survivaient là-bas à grand peine dans des conditions matérielles déplorables de regagner leurs maisons dans les villages « libérés » et d’y retrouver une vie à peu près normale.

Bénéficiant de l’effet de surprise, les assaillants se sont rendus maîtres d’une dizaine de villages en quelques heures seulement (Barouda, Nbeiteh, al-Hambouchieh, Ballouta, Abu Makkeh, Aramo, Bremseh, Estarbeh, Obin et Kharata). Au cours des jours suivant, ils ont également conquis trois villages supplémentaires (Qalaa, Talla et Kafaria), s’approchant de quelques kilomètres de la ville de Slanfeh, principal centre de regroupement des forces militaires et paramilitaires du régime dans la région. L’armée régulière, l’Armée populaire et les habitants des lieux ont d’abord fait front. Mais, constatant qu’ils allaient être submergés, ils n’ont pas tardé à se débander et à fuir, abandonnant derrière eux non seulement les morts et une partie des blessés, mais également une partie des femmes et les enfants terrés dans les maisons pour échapper aux tirs. Pour soulager la pression qui s’exerçait sur les forces loyalistes, l’armée syrienne a mené des raids aériens, par avion et par hélicoptère, sur les bases arrière des groupes armés, visant en particulier l’important village de Salma. Elle a aussi pris pour cible, les uns après les autres, les villages attaqués. Un important mouvement d’exode s’est amorcé en direction de Lattaquié, en provenance de l’ensemble de la région.

Au cours d’une contre-attaque de grande ampleur lancée le 10 août, pour laquelle tous les moyens terrestres et aériens ont été mobilisés, y compris l’artillerie lourde et les lâchers de barils d’explosifs sur les localités contestées, les forces du régime ont récupéré un à un les villages perdus. Le 18 août, l’affaire était terminée. Ayant subi de lourdes pertes, les groupes islamistes combattant en première ligne, Jabhat al-Nusra et l’Etat islamique d’Irak et du Pays de Cham, avaient battu en retraite, tout comme les unités de l’Armée syrienne libre qui, en dépit des armes récupérées dans les villages conquis, étaient en passe de manquer de munitions.

La participation de l’ASL à cette opération

Il est nécessaire de rappeler que, en dépit de l’apparition sur le terrain du général Sélim Idriss venu apporter le soutien de son état-major aux combattants, l’initiative de cette opération ne revient pas à l’Armée libre. Celle-ci était réticente à la perspective de se lancer, à ce moment-là, dans une confrontation qu’elle jugeait prématurée.
– Elle estimait d’abord que, avant de se lancer dans la « libération de la côte », une région transformée en forteresse quasi-inexpugnable par le régime de Bachar al-Assad, conscient que la perte de ce refuge naturel et de ce vivier de troupes serait pour lui catastrophique, il était nécessaire d’assurer ses arrières en menant à leur terme la conquête militaire des deux gouvernorats d’Idlib et de Hama.
– Elle voyait ensuite un élément dissuasif dans l’absence de combattants susceptibles de faire jonction avec elle et de lui venir en appui, depuis la région de Banias, sur l’arrière des forces régulières. Quand ils n’avaient pas été exécutés, les hommes de la ville en âge de porter les armes avaient en effet été contraints de fuir, suite à l’attaque et au massacre perpétré chez eux, au début du mois de mai 2013, par les forces militaires et paramilitaires du régime.
– L’Armée libre estimait par ailleurs ne pas disposer, du fait des promesses d’approvisionnement non tenues de son état-major, lui-même tributaire des engagements en l’air des « Amis du Peuple syrien », des matériels et des munitions suffisants pour se lancer à ce moment-là dans une opération de conquête de cette région.
– Enfin, les chefs locaux de l’Armée libre étaient plus que tous les autres conscients des risques d’une telle opération. Elle pouvait déraper à tout moment, passer d’une opération de « Libération de la Côte » à une entreprise de purification ethnique contre la population de cette région, quasi-exclusivement alaouite, et prendre la forme d’une campagne de représailles pour le dernier massacre en date contre la communauté sunnite, commis précisément à Banias et dans ses environs.

La décision de passer à l’action a été prise par certaines unités islamistes oudjihadistes, localement peu importantes en termes de combattants, mais toujours avides d’en découdre et souvent plus désireuses de remporter des victoires à court terme que de s’insérer dans une stratégie à long terme. Les autres brigades ont été plus ou moins contraintes de se rallier au projet, même quand elles ne l’approuvaient pas. Ainsi, selon un commandant local, membre de l’Armée libre, le Jabhat al-Nusraet l’Etat islamique ne pouvaient aligner ensemble, dans la région, plus de 400 hommes. Mais, pour ne pas se désolidariser et pour prévenir le risque de souffrir ensuite de la désunion, dans le Jebel al-Akrad et ailleurs, il avait dû se rallier à cette initiative et engager ses combattants aux côtés des autres groupes. La reprise rapide des villages conquis par l’armée régulière, achevée le 18 août, avait rétrospectivement démontré qu’il avait raison.

Le rapport d’HRW : intentions et interrogations

Le rapport d’HRW est destiné à mettre en exergue et à condamner les exactions commises par les combattants durant leur conquête des villages de la région, que « leur gravité et leur caractère prémédité assimilent à des crimes contre l’humanité ». Il s’agit de « l’assassinat systématique de familles entières ou de l’exécution d’hommes dont les femmes et les enfants ont été pris en otage pour être échangés contre des prisonniers détenus par le gouvernement ». Pour l’ONG, « l’ampleur et l’organisation de ces crimes indiquent qu’ils ont été systématiques et qu’ils avaient été planifiés dans le cadre d’une attaque contre une population civile ». Elle dénombre en effet, parmi les 190 civils (dont 57 femmes, 18 enfants et 14 vieillards) tués au premier jour de l’opération dans les différents villages, 67 personnes « exécutées ou tuées illégalement alors qu’elles étaient désarmées et tentaient de fuir » et qu’elles « ne menaçaient aucunement les combattants ».

Les intentions d’Human Rights Watch ne peuvent être suspectées. Des crimes de cette nature, s’ils sont avérés, ne peuvent être que condamnés. Dès la publication du rapport, la Coalition nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition syrienne et l’état-major de l’Armée syrienne libre les ont dénoncés… ce qui signifie que, jusqu’à cette date, ils n’avaient pas été portés à leur connaissance ou qu’ils n’avaient pas jugé dignes de foi les médias qui en avaient fait état. Le général Sélim Idriss s’est par ailleurs engagé, pour autant que les coupables reconnaissent son autorité, à prendre contre eux les sanctions méritées.

Mais d’autres voix se sont fait entendre, parmi les activistes et les militaires, pour s’étonner de certains silences observés par le rapport d’HRW, pour critiquer la présence de membres des forces de répression parmi les témoins, et pour s’interroger, au vu des conditions exceptionnelles de réalisation de cette enquête, sur la volonté d’instrumentalisation qui aurait inspiré dans cette affaire le comportement du régime syrien.

L’enlèvement et l’exécution du cheykh Badreddin Ghazzal

Dans le village de Barouda, des combattants de Cham al-Islam se sont emparés ducheykh Badreddin Ghazzal. HRW souligne que l’intéressé était « un parent de Fadl Ghazzal, proche conseiller de Hafez al-Assad ». Il aurait été plus opportun de relever qu’il était l’un des frères de Mouwaffaq Ghazzal. On ne peut en effet ignorer que la présence de ce dernier au côté d’Ali Kayyali, au moment où celui-ci énonçait sa théorie de « l’éradication des sunnites de Banias »… aussitôt mise en œuvre au détriment des habitants de la ville, avait été interprétée comme une caution officielle de la communauté alaouite à ses agissements.

HRW affirme par ailleurs que le cheykh Badreddin a été « tué en raison de son soutien au gouvernement syrien », ce qui est à la fois exact et erroné. A la différence de son frère, il ne se mêlait pas de politique, sans qu’on puisse mettre en doute son soutien au pouvoir en place. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il a été liquidé. Ayant récupéré le cheykh ou l’ayant acheté à Cham al-IslamJabhat al-Nusra a annoncé le 26 août que son exécution inaugurait le cycle de représailles dénommé « Œil pour œil », par lequel il avait décidé de répliquer au gazage et au décès, le 21 août, de près de 1 400 habitants de la Ghouta, à l’est de Damas.

Les prises d’otages et les tentatives d’échange

Dans plusieurs villages, les combattants se sont emparés de civils, hommes, femmes et enfants étrangers aux affrontements armés, qu’ils ont emmenés avec eux avant ou au moment de battre en retraite. Alors que les combats se poursuivaient encore, ils ont annoncé, le 10 août, avoir engagé des négociations avec des parties proches du pouvoir en vue d’obtenir, en échange de la restitution de ces prisonniers à leurs familles, la libération des femmes soutenant la révolution détenues à ce moment-là dans les geôles du pouvoir.

HRW est tout à fait dans son rôle lorsqu’elle demande aux groupes de l’opposition armée, dans ses recommandations, de « relâcher immédiatement les civils détenus en otage ». Mais, pour les opposants et les révolutionnaires, qui n’approuvent pas le principe de telles actions, la libération des activistes et des femmes emprisonnées par le régime pour avoir avoir apporté un appui à la révolution ou aux combattants, fait partie des objectifs à réaliser au plus vite. Ils savent en effet, comme HRW, le sort réservé à leurs femmes, à leurs filles ou à leurs sœurs parfois mineures dans les sous-sols des services de renseignements. Face à une situation humaine aussi révoltante, et en raison de l’impuissance de la communauté internationale à convaincre le régime syrien de faire montre d’un respect minimum des femmes et des enfants qu’il emprisonne ou qu’il prend lui aussi en otage, ils comprennent le recours à ce genre de moyens qu’ils n’encouragent pas. En tout cas, ils auraient souhaité lire, dans les recommandations, la même demande adressée au pouvoir en place…

On ajoutera que, à ce jour, soit près de 3 mois après les faits, Bachar al-Assad est resté sourd aux propositions d’échange. Comme il l’a montré à plusieurs occasions, son régime est prêt à relâcher des dizaines d’occupants de ses geôles en échange de « faux pèlerins » iraniens ou de membres du Hezbollah libanais, mais pas en contrepartie de simples syriennes, même appartenant à sa communauté d’origine. Il entend évidemment profiter de l’hostilité contre les sunnites que cette situation provoque au sein de la communauté alaouite, pour la convaincre qu’il reste, en dépit du mécontentement qu’elle exprime parfois pour sa gestion de la crise, sa meilleure planche de salut.

L’accès d’HRW au territoire syrien

HRW indique que son enquêteur s’est rendu, sans préciser de date, dans cinq des villages concernés, une fois ceux-ci repris par le gouvernement. L’organisation n’explique pas les raisons qui ont pu pousser les autorités syriennes à faire pour elle une si notable exception. Du début du soulèvement populaire à l’arrivée des premiers inspecteurs de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes chimiques, ces mêmes autorités se sont évertuées avec constance à tenir fermées les portes de leur pays. Elles en ont prohibé l’accès, non seulement aux observateurs internationaux, mais également et peut-être surtout aux journalistes étrangers et aux organisations de défense des Droits de l’Homme, susceptibles de témoigner de la manière dont elles traitaient… ou plutôt dont elles maltraitaient leur population.

L’organisation en avait fait elle-même l’expérience quelques mois plus tôt. Elle avait en effet laissé entendre, dans le rapport intitulé « No One’s Left« , publié le 13 septembre 2013, qu’elle avait été contrainte d’interroger par téléphone ou d’entendre à l’extérieur de la Syrie les témoins des exécutions sommaires commises par les forces syriennes et les milices du régime à Banias et al-Bayda… dont la totalité des victimes appartenaient à la communauté sunnite. Il est possible – mais HRW ne le dit pas explicitement – que cette différence de traitement a incité l’organisation à faire montre d’une vigilance accrue.

Des témoins membres des forces de l’ordre

HRW mentionne, dans la liste des personnes qu’elle a interrogées en Syrie, « six membres des services de sécurité, de l’armée et des milices ayant participé aux combats ». Elle les mentionne comme s’il s’agissait de témoins comme les autres. Ce n’est pas du tout l’avis du chef d’état-major de l’Armée libre, qui écrit dans sa réponse à l’ONG : « Nous tenons à souligner les graves erreurs de jugement que les auteurs du rapport ont commises en se fondant sur plusieurs sources appartenant au régime pour tenter de confirmer les informations sur les événements. Le ministre de la Santé, le site loveassad.syriaforums.net ou les « membres des services de sécurité, de l’armée et des milices » peuvent difficilement être considérés comme des observateurs impartiaux et objectifs ».

Compte-tenu de la propension et de l’aptitude du régime syrien à la manipulation, on voit mal en effet comment ces hommes peuvent être considérés comme des témoins sincères et dignes de foi. Il en va de même des médecins, des membres des services d’urgence et sans doute de la majorité des autres témoins, dont on a de la peine à imaginer qu’ils aient pu s’exprimer, même hors de la présence physique de « représentants officiels » des services de sécurité, avec une absolue liberté.

Il est improbable, pour ne pas dire impossible, que les services syriens de renseignements aient laissé l’organisation se déplacer à sa convenance et interroger à sa guise qui elle voulait, sans suivre son ou ses enquêteurs à la trace et sans se tenir informés à la fois de leurs interlocuteurs et des questions qui leur avaient été posées. Les diplomates ayant servi en Syrie savent tous que, après leur visite, les hommes politiques, les hommes d’affaires, les hommes de religion, les simples commerçants et parfois leurs amis… étaient invités plus ou moins poliment par lesmoukhabarat à venir boire chez eux finjân ‘ahweh, une tasse de café, afin de procéder à leur débriefing… et de leur donner des consignes pour les rencontres à venir.

La liste des autres témoins

HRW énumère avec précision la liste de ceux avec qui elle a mené des entretiens : « 19 habitants présents dans leurs villages lors de l’opération ; 3 proches de personnes tuées ou disparues ; les 6 membres déjà mentionnés des services de sécurité, de l’armée et des milices ayant participé aux combats ; 3 membres du corps médical et des services d’urgence ; 1 activiste de la ville de Lattaquié ; 1 membre de l’opposition qui n’est pas un combattant mais qui était présent durant l’opération ; 2 chefs de l’opposition armée n’ayant pas participé aux combats ; 1 travailleur humanitaire international disposant d’une bonne connaissance des groupes ayant pris part à l’opération et 1 diplomate occidental bien informé du recours au territoire turc par les combattants de l’opposition ».

En revanche, l’organisation n’a entendu – et si elle les a sollicités sans succès elle ne le signale nulle part – aucun des chefs ou des combattants des groupes armés ayant pris part à l’opération « Libération de la Côte »… Certains, qui contestent aujourd’hui les conclusions d’Human Rights Watch, auraient aimé être interrogés. Ils auraient pu ainsi lui fournir les éléments en leur possession.

Des villages alaouites « sans défense »

HRW affirme, sur la foi du témoignage de certains « habitants et des membres des services de sécurité du gouvernement syrien », qu’il n’y avait « ni forces gouvernementales, ni milices pro-régimes dans les villages, une fois les positions militaires prises par les forces de l’opposition ». Par souci d’exactitude, l’organisation précise qu’ « un seul et unique résident a déclaré avoir détenu une arme à feu dans sa maison, qu’il avait utilisée pour se protéger ». Elle écrit plus bas que « tous les autres résidents ont indiqué que ni eux-mêmes, ni leurs voisins n’étaient armés, et que, malgré cela, ils ont été visés par les combattants de l’opposition ».

Il est malheureusement établi que le régime syrien s’est employé, depuis les premières heures de la révolution, à convaincre les habitants des villages de la montagne alaouite à prendre les armes qu’il leur proposait et à accepter la présence chez eux d’unités militaires destinées à les protéger. Il est également établi que, si certains villages ont refusé d’être transformés en bastions par l’armée, parce qu’ils savaient que, en bombardant depuis chez eux d’autres villages les militaires attireraient sur eux des bombardements en retour, ils ont accepté les armes de guerre qui leur étaient proposées. Qu’ils les aient utilisées ou pas lors de l’attaque du 4 août est une autre affaire. En tout cas, la plupart des unités impliquées dans l’attaque des villages, et pas uniquement dans celles des fortins et positions de l’armée, se sont réjouies d’avoir pu mettre la main sur une quantité d’armes aux premiers jours de leur opération…

Une opération conjointe mais mal coordonnée

HRW considère par ailleurs que « la nature coordonnée de cette opération à laquelle au moins 20 groupes différents ont apporté leur contribution… donne à penser que les crimes ont été prémédités et organisés… et qu’ils ont été planifiés pour faire partie de l’attaque menée contre la population civile ». Une telle affirmation paraît exagérée. Rien ne suggère une telle issue dans les prémisses : ce n’est pas parce qu’une opération est organisée et coordonnée, que tout ce qui l’accompagne est également prévu et planifié. Peut-être est-ce le cas s’agissant d’une véritable armée. Mais ce ne peut l’être s’agissant d’un regroupement occasionnel de groupes à la composition, à l’idéologie et aux méthodes disparates.

En revanche, HRW ne s’étonne pas de ce qu’une opération aussi bien coordonnée n’ait pas porté un nom unique mais été baptisée de différentes manières – « Opération Libération de la Côte », « Offensive de Barouda », « Campagne des Descendants d’Aïcha mère des croyants »… – par les groupes concernés. Elle paraît surévaluer la capacité de concertation, d’organisation et de planification de ces groupes. Ils sont sans doute capables de se battre un moment côte-à-côte, mais leur coopération ne va guère au-delà. Outre le manque de munitions, c’est en particulier par manque de concertation et par absence d’un commandement unifié que la victoire des premiers jours s’est transformée en défaite, les différents groupes se retirant les uns après les autres, sans tenir compte de la situation difficile dans laquelle leur désertion du terrain plaçait le reste des combattants. Le Jabhat al-Nusra et l’Etat islamique, qui avaient subi de lourdes pertes, n’ont pas été les derniers à battre en retraite.

Le relais d’un site douteux

Enfin et surtout, HRW condamne vigoureusement le massacre délibéré de plus d’une centaine d’habitants, dont elle affirme qu’ils ont été exécutés de sang-froid alors qu’ils ne présentaient pas de danger pour les assaillants, soit parce qu’il s’agissait de femmes et d’enfants, soit parce qu’ils se terraient dans leurs maisons, soit parce qu’ils tentaient de fuir. Des combattants engagés dans la bataille de libération de la côte ont nié le caractère intentionnel de la mort de ces civils, qui ont pu être tués dans le mitraillage de leurs maisons ou être abattus faute d’avoir été distingués des miliciens en civil.

Ils ne cachent pas que, quoi qu’il en soit de la matérialité de faits dont ils ne peuvent avoir eu totalement connaissance, ils redoutent leur exploitation et leur instrumentalisation par le régime. Leur attention a été attirée sur ce point par le fait que c’est Syriatruth, un site Internet depuis longtemps utilisé comme relais par lesmoukhabarat, qui a aussitôt été alimenté en détails sur cette sinistre affaire.

Le 5 août, le site faisait état de l’attaque des villages, de la fuite de plusieurs milliers de leurs habitants, de la destruction de leurs maisons et de leurs champs, et de la capture du cheykh Badreddin Ghazzal. Dès le lendemain il était en mesure de révéler la nature des exactions qui avaient été commises dans chacun des villages, du nombre des victimes, de celui des rescapés et de celui des otages. Il savait que des fuyards avaient trouvé refuge dans les forêts de la région et que certains d’entre eux y étaient déjà morts des suites de leurs blessures. Il savait comment les meurtres avaient été perpétrés, et il n’ignorait rien des monstruosités qui les avaient accompagnés. Il affirmait que, pour ne pas être emmenées, plusieurs femmes avaient préféré se donner la mort. Il estimait que « le nombre des victimes de ces massacres dépassait aisément les 500, égorgées au couteau ou tuées par des rafales de fusils mitrailleurs ». Le jour suivant, 7 août, il fournissait les noms des 33 victimes et des 9 otages du village d’al-Hambouchiyeh, ceux des 18 victimes du village de Ballouta, ceux des 13 victimes d’Anbata… Enfin, le 9 août, il publiait la « liste quasi-définitive » – étrangement traduite par lui-même en anglais « non-definitive list« … – des 263 civils hommes, femmes et enfants enlevés ou tués lors de l’agression. Il se référait dans l’un de ses articles à « des sources très fiables dans la région de Lattaquié », une manière élégante de désigner des membres de l’un ou de plusieurs des multiples services syriens de renseignements.

S’il est dans les habitudes de ces services, non seulement de surveiller les sites Internet, mais de les approvisionner eux-mêmes en informations utiles au régime,Syriatruth occupe dans ce dispositif une place particulière. Depuis sa création, hors de Syrie, il est destinataire de renseignements que son directeur, également son rédacteur en chef et son unique journaliste, reproduit tels quels, en toute connaissance de cause. On l’avait constaté, par exemple, lors de la mise en ligne, en mai 2007, d’une fiche biographique concernant Chaker al-Absi, chef du Fath al-Islam et « héros » de Nahr al-Bared, et lors de la « révélation » du rôle attribué, en septembre de la même année, à une archéologue française dans l’attaque israélienne contre le site nucléaire d’al-Kabar…

Pour finir de rendre l’affaire plus étrange… ou plus claire, le même site s’est félicité, le 11 octobre, de constater que, « dans sa description de ce qui s’était passé », « après deux mois de silence », le rapport d’HRW se présentait comme une « copie conforme de ce que lui-même avait publié deux mois plus tôt »…

Des dénégations ignorées

Répondant aux accusations formulées contre lui dans le rapport d’HRW et s’exprimant au nom du Front Islamique Syrien, le Harakat Ahrar al-Cham al-Islamiyaa « nié formellement que certains de ses membres aient procédé à l’exécution de civils syriens ». Selon lui, « tous ceux qui ont été tués sont tombés au cours des affrontements avec les forces du régime. Des dizaines de civils ont combattu au côté de ces forces, dans des villages dont tout le monde sait qu’ils recèlent d’énormes quantités d’armes et de munitions, qui surpassent parfois les arsenaux de certaines unités militaires. Nous avons été surpris du grand nombre de cadavres de civils gisant au sol les armes à la main, parmi lesquels des femmes ». Et il ne se prive pas d’ajouter : « Tout cela est fréquent et connu. HRW ou d’autres ONG peuvent s’en assurer très facilement ». Il conclut en déclarant qu’il n’est « pas dans ses principes d’exécuter des civils ou des prisonniers ». Si l’un ou l’autre de ses membres se sont livrés à de tels actes, ils seront jugés pour leur comportement car il ne pourra s’agir que d’agissements individuels.

Pour Ammar al-Hasan, membre de l’Union des Coordinations de la Révolution syrienne à Lattaquié, les accusations formulées dans le rapport peuvent être mises en questions. Selon lui, « si les combattants islamiques ont commis certaines erreurs, ce n’est certainement pas au point d’avoir assassiné 67 personnes ». « S’ils avaient eu l’intention de tuer les civils partisans du régime, ils n’auraient pas emmené avec eux des otages mais ils les auraient également assassinés ».

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Compte-tenu de l’instrumentalisation systématique par le régime syrien de la question confessionnelle, on ne s’étonnera pas que les opposants et les révolutionnaires syriens soient nombreux, aujourd’hui, à s’interroger sur les conditions dans lesquelles Human Rights Watch a été exceptionnellement autorisée à entrer et à travailler en Syrie, et à considérer son rapport avec une certaine suspicion. Ils ne modifieront leur opinion qu’après avoir constaté que les autorités syriennes ouvrent à nouveau leurs portes à cette organisation ou à d’autres, pour leur permettre d’enquêter sur place sur l’un ou l’autre des multiples massacres dont la population syrienne, dans son ensemble, a été victime depuis plus de deux ans et demi. Que les auteurs de ces crimes soient le régime, des milices à sa solde, des groupes djihadistes ou des gangs de criminels peu importe. L’essentiel est que, dans tous les cas, les responsabilités soient établies et que les auteurs des atteintes aux Droits de l’Homme, après avoir été entendus et jugés, répondent enfin de leurs crimes.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/10/31/syrie-les-silences-et-les-choix-du-rapport-dhrw-sur-la-liberation-de-la-cote-sources-de-malaise-et-dinterrogation/

date : 31/10/2013



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