Syrie : les stratégies des ONG contre la censure

Article  •  Publié sur Souria Houria le 22 août 2011

Le régime syrien a interdit l’accès aux médias et aux organisations internationales. Mais des réseaux d’informations se sont créés, avec de véritables stratégies de guerre. Explications.

Militants des droits de l’homme persécutés, organes de presse censurés, journalistes étrangers dont l’entrée était jusqu’à présent refusée : en Syrie, toutes les écoutilles ont été fermées par le pouvoir. Les observateurs traditionnels tels qu’Amnesty international, Human Rights Watch n’ont pas le droit de cité. Et pourtant, bon an mal an, l’information continue d’arriver. Comment font les grandes ONG pour produire des rapports d’enquête, et qui sont vraiment les «ONG» locales par qui transitent les informations relayées dans les medias internationaux ?

Les grandes organisations qui ne peuvent être sur place ont élaboré des stratégies de contournement. «Cela prend plus de temps, explique Nadim Houry, chargé d’enquêter sur les exactions en Syrie pour le compte de Human Rights Watch (HRW), mais c’est possible». Grâce aux réfugiés syriens qui arrivent au Liban et en Jordanie, elles peuvent récolter des informations en restant à l’extérieur du pays. Pour cela, il leur suffit de se rendre dans les lieux de passage situés à la frontière, au moment où ces réfugiés arrivent. Nadim Houry, basé à Beyrouth au Liban, a aussi une autre tactique : il reçoit régulièrement des visites. Plus rarement, il envoie aussi des personnes sur place, mais sous un visa touristique.

Les réseaux locaux, «principale source d’information»

Les grandes organisations internationales interrogées déclarent recourir principalement à des activistes sur place ou à de petites ONG locales, avec lesquelles elles communiquent par mail, skype ou par réseaux sociaux interposés. «Les informations sur les violations commises par le régime syrien sont échangées au sein d’un réseau décentralisé de personnes et ensuite mises en commun par des mouvements locaux. Des organisations internationales les récoltent ensuite», résume Ausama Monajed , à la tête du Centre de communication et de recherche stratégique (Strescom) et créateur de la page Facebook Syrian revolution news round-ups, «résumés journaliers des événements en Syrie».

Ces ONG ou réseaux locaux peuvent être pilotés de l’intérieur du pays ou de l’extérieur, via des expatriés syriens. Les sources d’information les plus fréquemment citées par les agences de presse sont des réseaux internes. Les Comités de coordination locaux («Local coordination committee», abrégé en anglais en LCC), et l’Union de coordination de la révolution syrienne (SRCU) constituent, selon Ausama Monajed, la «principale source d’information» en Syrie.

«L’interdiction par le régime syrien des médias et des ONG est la preuve implacable que ce régime veut cacher les atrocités qu’il opère contre les civils. C’est pour cela que nous offrons notre aide aux médias internationaux, en leur apportant des témoignages de l’intérieur du pays, des résumés des événements, des vidéos et des photos et des experts», explique Abeer Al Cham, l’un des responsables des Comités de coordination locaux.

Emprisonné plusieurs fois

Les réseaux dirigés de l’extérieur complètent les informations des sources locales grâce à leurs propres contacts en Syrie, et facilitent la diffusion de l’information. C’est le cas de l’Observatoire syrien des droits de l’homme(OSDH), dirigé depuis Londres par le Syrien Rami Abdul Rahmane, installé depuis dix ans là-bas, ou du Centre de communication et de recherche stratégique, également en Grande-Bretagne.

Ausama Monajed, à la tête de ce dernier organisme, a travaillé en Syrie pendant de nombreuses années, notamment au sein du programme de développement des Nations unies et avec la Commission européenne sur des projets de développement. Il commença alors à critiquer le régime, et fut emprisonné plusieurs fois, ce qui le poussa à fuir le pays pour s’installer à Londres. Le Centre de communication et de recherche stratégique qu’il a créé emploie une douzaine de personnes sur place, et il reçoit ses informations de «quelques centaines» d’activistes au niveau local.

Parmi les personnes qui composent ces réseaux informels, on trouve de simples «citoyens-journalistes», qui filment avec leur téléphone cellulaire, mais aussi des avocats, des chercheurs et des journalistes. Des médecins aident aussi à comptabiliser les morts grâce au registre d’entrée des hôpitaux, ou à authentifier les signes de torture sur le corps des victimes. D’anciens personnels des services de renseignements syriens, qui ont fait défection, peuvent aussi parfois apporter des renseignements précieux.

«Méthodes de guerre»

Car le nerf de la guerre, c’est de disposer de plusieurs sources, qui permettent de recouper l’information. Ainsi, pour les cas de torture, HRW a attendu d’avoir 22 témoignages similaires. Pour comptabiliser les morts, les ONG internationales exigent par ailleurs des listes précises de noms. Les photos et vidéos reçues, qui montrent des exécutions ou des cadavres, sont comparées pour reconstituer des scènes. «On observe l’heure du jour, le nom des rues, les lieux», explique Geneviève Garrigos, la présidente d’Amnesty International.

Pour protéger leurs sources, les ONG locales utilisent des techniques qui permettent de crypter l’information. Ausama Monajed a recours à des «consultants en cybersécurité», et dit avoir créé «son propre système» : «Nous avons des dizaines d’adresses email et de comptes sur les réseaux sociaux», explique-t-il. Les communications téléphoniques se font par ligne satellite, et pas plus de 15 minutes, pour éviter d’être localisé. Les activistes ont aussi recours à des faux-noms, et nettoient régulièrement leurs ordinateurs, pour éviter de mouiller d’autres membres du réseau au cas où ils viendraient à être interpellés. Des «méthodes de guerre» en somme, comme le résume Ausama Monajed.

Controverse autour de l’OSDH

La plupart de ces ONG et réseaux d’information étaient inconnues avant la crise. Devant l’impossibilité pour les médias d’accéder sur place, elles ont très vite été propulsées au devant de la scène médiatique, étant inlassablement citées dans les comptes-rendus des journalistes. L’absence d’information sur leur mode de fonctionnement a suscité des interrogations, et parfois même des critiques.

Ainsi de l’OSDH, une organisation qui compterait environ 200 personnes. Son fondateur est le seul militant du réseau qui vit à l’étranger, d’où il alimente un site Internet qui diffuse les nouvelles de la guerre civile. Rami Abdul Rahmane, qui assure connaître chacun des membres du réseau, «soit personnellement», soit «par l’intermédiaire d’amis», est considéré comme crédible par de nombreuses institutions, parmi lesquelles Human Rights Watch ou l’Agence France Presse (AFP). Il est par ailleurs décrit comme une «source fiable» par l’ancien diplomate Ignace Leverrier, auteur du blog «Un œil sur la Syrie», cité par lemonde.fr.

Mais le chef de l’OSDH ne fait pas l’unanimité. Il est notamment accusé, selon lemonde.fr, par le site Infosyrie.fr d’œuvrer pour les Frères musulmans, et ses bilans chiffrés sont parfois remis en cause. «Je suis indépendant. Je n’appartiens pas aux Frères musulmans, ni au parti communiste», se défend l’intéressé, qui se décrit comme proche d’autres militants des droits de l’homme syriens comme Michel Kilo.

Peut-on faire confiance aux informations qui proviennent de Syrie ? «Dans un monde idéal il faudrait, lorsque l’on compte les morts par exemple, pouvoir aller à la morgue et se procurer les rapports médicaux. Mais les conditions de travail en Syrie sont difficiles», conclut Nadim Houry. «Il peut y avoir des erreurs», reconnaît à son tour la présidente d’Amnesty. Alors que le régime semble aujourd’hui esquisser un geste timide d’ouverture, les observateurs qui devraient arriver sur place, parmi lesquels l’ONU, ne seront sans doute pas de trop.

Source: http://www.lefigaro.fr/international/2011/08/19/01003-20110819ARTFIG00379-syrie-les-strategies-des-ong-contre-la-censure.php



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