Syrie : « Macron doit s’engager à trouver une alternative à Assad » – interview de Michel Kilo – propos recueillis par Martin Lavielle

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 juillet 2017

Avec ou sans Bachar : quelle vision Emmanuel Macron a-t-il d’un règlement du conflit syrien ? Entretien avec Michel Kilo, opposant historique au régime de Damas.

C’est une interview accordée à huit journaux européens qui a jeté le trouble sur la politique syrienne d’Emmanuel Macron. Il y déclare : « Le vrai aggiornamento que j’ai fait à ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar al-Assad était un préalable à tout. Car personne ne m’a présenté son successeur légitime ! » Il ajoute également qu’Assad n’est pas « l’ennemi » de la France, mais celui du peuple syrien…

Après de nombreuses réactions indignées de la part d’intellectuels et d’opposants syriens, le discours de l’Elysée a quelque peu changé. Au sortir d’une rencontre avec Riyad Hijab, coordinateur du Haut Comité syrien pour les Négociations (HCN), il a ainsi assuré : « Le soutien de la France à l’opposition syrienne que le HCN représente dans le cadre des pourparlers inter-syriens qui ont lieu sous l’égide des Nations unies ».

Comment comprendre ces tergiversations ? « L’Obs » a rencontré Michel Kilo, opposant historique du régime de Damas, pour éclaircir la position française.

Comment analysez-vous le discours d’Emmanuel Macron sur la Syrie ?

Il y a deux façons d’analyser ce discours de M. Macron. S’il dit que Bachar al-Assad doit rester dans les négociations jusqu’à ce qu’une alternative soit trouvée, c’est déjà ce que propose les accords de Genève. Cela ne change donc pas la position française, qui suit la résolution internationale : Assad s’en ira après la constitution de cette alternative.

En revanche, s’il dit qu’il n’y a pas d’alternative, et donc qu’Assad doit rester… Ce n’est pas une vision juste. On n’utilise pas l’absence d’alternative pour justifier des crimes. Ce n’était sans doute pas son intention, mais cela suit tout de même cette logique. Hitler, Mussolini, Staline, n’avaient pas d’alternative. Pourtant, il fallait les arrêter, et ils n’étaient pas juste l’ennemi de leur peuple. C’est par son lien avec sa population qu’on définit la légitimité d’un président, et il est clair que Bachar al-Assad l’a perdue. De plus, il existe des alternatives.

Lesquelles ?

La première est tout simplement celle des accords dit de « Genève I », qui parlent de la création d’une instance qui gérerait la transition vers la démocratie. Si cette instance doit être formée après la concertation des deux parties – le régime d’Assad et ses opposants – elle a tout de même pour but d’opérer une transition vers la démocratie. Il est donc évident que dans le cadre de cette transition, Assad ne peut rester au pouvoir.

La seconde vient ensuite de la société civile syrienne. Il y a des milliers, des centaines de milliers de Syriens à l’étranger. C’est une diaspora qui compte des professeurs, des chercheurs, des universitaires qui sont partout dans le monde. Eux peuvent être le cadre qui permettra à la Syrie de se redresser, et peut-être à terme de diriger le monde arabe vers le progrès. Pour cela, encore une fois, il faut qu’Assad parte.

Enfin, la troisième solution vient simplement du fait qu’Assad est un véritable président criminel. Il y a un devoir moral de la communauté internationale de le chasser du pouvoir. Depuis six ans, 3 millions de syriens ont été tués, blessés, ont disparu ou se sont exilés. Dans cette situation, il ne suffit pas de dire qu’il n’y a pas d’alternative. Il y a le devoir d’en trouver une. Macron doit s’engager à trouver une alternative à Assad.

S’il ne voit pas d’alternative dans l’opposition, comme il le dit, que propose-t-il d’autre ? En tant que fils de la Révolution française, ou au moins de ses idées, je pense qu’il sait son devoir d’en trouver une. C’est sans doute ce qu’il a voulu dire, c’est en tout cas ce que je crois, et ce que j’espère.

Quelle stratégie doit adopter la communauté internationale ?

Après six ans et quatre mois de conflit, il faut qu’elle se rende à l’évidence et qu’elle soit convaincue que les moyens employés jusqu’ici n’étaient pas suffisants. La communauté internationale doit développer d’autres moyens pour mettre fin à ce conflit.

La première difficulté est que la Russie sera avec Assad jusqu’à la mort. C’est le début d’une stratégie internationale pour Vladimir Poutine. Il veut récupérer l’aire d’influence qui existait à l’époque soviétique. Mais cela semble de toute façon impossible quand on a une force économique inférieure à plusieurs pays européens… Il faut donc continuer à mettre la pression sur la Russie. Mais cela ne suffira pas.

Comme la France est, je le crois, impliquée dans le conflit, elle doit développer des moyens effectifs pour le résoudre. La Russie a sauvé Assad. Le Hezbollah libanais aussi. Le conflit est, de fait, devenu un conflit international. Maintenant, il faut que « le monde libre », que les Etats libres qui respectent la démocratie et le droit des peuples, assument leur implication.

Avec le peu de moyens développés par Barack Obama, on en est là, à cette situation très négative. A nos yeux, aux yeux des Syriens, les promesses sont devenues des mensonges. Il faut une relance, qu’on refuse ce qui se passe en Syrie.

Qui pourrait être à l’origine de cette relance ?

Personnellement, j’ai toujours cru que les Américains poursuivraient leurs propres intérêts au Moyen Orient. C’est ce qu’ils ont fait. Maintenant, la Russie fait la même chose. Les Syriens le savent. Je crois fermement que la force morale, dans la communauté internationale, c’est la France. Ou en tout cas, elle peut l’être.

Non pas en reniant ses propres intérêts en contrepartie, mais en les faisant coïncider avec le devoir et la force morale. Aujourd’hui, les Syriens ont été déçus par les Américains. Ils espèrent ne pas l’être par la France.

Syrie : "Macron doit s’engager à trouver une alternative à Assad"Emmanuel Macron lors de sa rencontre à Versailles avec Vladimir Poutine, où il a notamment été question de la Syrie. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)



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