Syrie : pour la résistance civile face au régime Assad – Par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 avril 2012

 Publié le 14/04/2012 à 10h25

La révolution syrienne, un an et un mois après son déclenchement, est parvenue à un tournant majeur. Le régime de Bachar el-Assad est condamné, la seule question est de savoir s’il tombera du fait du soulèvement démocratique de sa population, ou si cette chute sera la conséquence d’un conflit de plus en plus militarisé, avec d’inévitables débordements confessionnels.

Le despote de Damas a tout fait pour plonger son pays dans la guerre civile, ses nervis ont méthodiquement traqué les militants non-violents pour les torturer, les liquider ou les contraindre à l’exil. Les comités de coordination, ces « tansiqiyyat » qui animent la contestation sur une base locale et décentralisée, ont été systématiquement visés, démantelés ou pourchassés.

Le soulèvement continue

La résistance est aujourd’hui en Syrie exsangue et épuisée. Et pourtant, malgré les plus de 9 000 morts et les dizaines de milliers de disparus, malgré les centaines de milliers de réfugiés, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, le soulèvement continue, envers et contre tout.

Les manifestants ont une fois de plus bravé la mort, le 13 avril, en exigeant dans la rue la chute du régime, au nom de « la Révolution pour tous les Syriens ».

Des images de Syrie, vendredi 13 avril 2012

La résistance continue et elle continuera jusqu’au bout. Tout simplement parce que le retour en arrière est impossible, inconcevable. Parce qu’une hypothétique restauration de la barbarie des Assad signifierait des massacres encore plus épouvantables que les carnages déjà perpétrés à Homs, à Idlib ou à Deraa.

Parce que toute une partie du territoire syrien, peut-être la moitié, échappe déjà au contrôle direct des forces de répression et que le retour de cette soldatesque revancharde vaudrait cauchemars sans fin.

Dans ces villes mêmes de Damas ou d’Alep que l’on dit si « calmes », l’agitation est permanente, les incidents sont quotidiens, l’insubordination est à fleur de peau.

Les manifestations éclair, dispersées aussi vite que convoquées, se multiplient et les gestes de défi public, telle cette femme drapée de rouge devant le parlement syrien pour dénoncer la poursuite des massacres, sont applaudis par les badauds.

Une femme en rouge manifeste contre la poursuite des massacres à Damas

Vers la désobéissance civile

Et les activistes ne désespèrent pas des vertus de la désobéissance civile.

L’Armée syrienne libre (ASL), initialement composée de déserteurs des forces gouvernementales, est passée progressivement d’actions d’auto-défense des quartiers insurgés et des zones rebelles à des opérations de plus en plus audacieuses (embuscades de patrouilles, éliminations d’informateurs, attaques de postes de sécurité).

Cette posture offensive s’est accompagnée d’un recrutement ouvert aux motivations de tous ordres, depuis le patriotisme le plus désintéressé jusqu’à la vendetta tribale en passant par la délinquance recyclée. L’ASL ne dispose pas de chaîne de commandement claire et cet éclatement organisationnel, même s’il permet aux groupes locaux d’échapper au rouleau compresseur gouvernemental, est lourd de toutes les dérives miliciennes.

Le soutien déclaré de l’Arabie saoudite encourage les formations de type salafiste, qui mènent explicitement un combat communautaire, au nom d’un sunnisme intransigeant, contre les « hérétiques » au pouvoir à Damas.

Cette polarisation confessionnelle ne peut, en retour, que rassembler la communauté alaouite autour de Bachar el-Assad et cantonner les autres minorités dans une expectative angoissée.

On ne soulignera jamais assez combien c’est le régime qui porte la responsabilité principale de cette fracture communautaire, par lui sciemment creusée et aggravée. Il aura fallu un an de terreur pour que cette prophétie autoréalisatrice parvienne à maturité. Mais le fait est que les garanties répétées et réitérées par le Conseil national syrien (CNS) comme par les Frères musulmans n’ont pas suffi à apaiser ces inquiétudes minoritaires.

Car s’il est une bataille que Bachar el-Assad croit avoir gagné haut la main, c’est bien celle de l’information. Certes ce fut au prix de la mort de journalistes étrangers, de l’élimination des reporters-citoyens de Homs et d’ailleurs, du black-out agressif imposé à tout un pays, d’une propagande orwellienne déversée jour après jour.

Mais le doute a été instillé, complaisamment relayé par des conspirationnistes variés, le tout pour mieux jeter le trouble en Syrie comme dans la diaspora.

Eviter les querelles intestines

Le débat est ouvert pour savoir si une reconnaissance déterminée du CNS n’aurait pas justement évité que l’opposition s’absorbe dans des querelles de personnes, de courants et d’exil.

Une telle reconnaissance aurait en effet conféré à une direction incontestée la capacité de rassemblement qui peut, seule, faciliter les défections. C’est une piste que suggèrent, entre autres, de distingués professeurs de Harvard.

L’essentiel est, encore et toujours, l’intérieur, cette population de Syrie bâillonnée, piétinée, martyrisée. L’appel à la résistance civile n’est pas que le seul moyen de conjurer les démons alimentés par Bachar. Il est aussi l’unique voie pour reconstruire une société meurtrie par tant d’horribles épreuves.

C’est pourquoi, le 17 avril, la célébration de l’indépendance syrienne doit s’accompagner d’une injonction citoyenne à l’arrêt immédiat des violences. Il en va du destin de la Syrie, bien au-delà du sort du dictateur et de sa clique.

Source: http://blogs.rue89.com/jean-pierre-filiu/2012/04/14/syrie-pour-la-resistance-civile-face-au-regime-assad-227198



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