Syrie. « Protection des minorités » et sort des « minoritaires » pris en otage – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 février 2014

L’impasse dans laquelle stagnent depuis des mois plusieurs affaires de prises d’otages dont les victimes appartiennent à des communautés minoritaires en Syrie, tandis que d’autres ont trouvé leur heureux dénouement, contredit et réduit à néant la prétention de Bachar al-Assad à se présenter comme le « protecteur des minorités duBilad al-Cham et de tout l’Orient ». Pour continuer à accréditer cette fable, constamment démentie dans les faits, il a mis dans la bouche de son ministre des Affaires étrangères, lors du pensum que Walid al-Moallem a infligé à ses collègues réunis à Montreux le 22 janvier, un plaidoyer en faveur des « chrétiens sévèrement ciblés » par les terroristes, auxquels « mêmes les religieuses en habit n’ont pas échappé et qu’ils ont enlevées ». Certains auraient aimé aussi l’entendre sur ce que le régime fait concrètement pour favoriser une heureuse issue à la détention des otages membres de minorités confessionnelles.

"Que dois-je emporter à la conférence de Genève ?" "Prends la croix. On va jouer cette fois la carte des chrétiens. Celle de la Palestine a été grillée avec le siège du camp du Yarmouk" (Caricature d'Abou Hamed)« Que dois-je emporter à la conférence de Genève ? »
« Prends la croix. On va jouer cette fois la carte des chrétiens. Celle de la Palestine a été grillée avec le siège du camp du Yarmouk »
(Caricature d’Abou Hamed)

A y regarder de près, la bonne issue de certaines de ces affaires, alors que d’autres paraissent durablement enlisées, n’a rien à voir avec la confession des hommes ou des femmes pris en otages. Elle a tout à voir en revanche avec les relations politiques, militaires ou stratégiques établies par le régime syrien avec les responsables des religions ou les chefs des communautés concernées. En dépitdes promesses qu’il lui arrive de formuler, Bachar al-Assad ne s’implique véritablement dans de telles situations qu’en faveur des minoritaires dont la fin de la captivité lui est plus utile que le prolongement de la détention, ou sous la pression des parrains de ces communautés, dont le soutien sur la scène locale ou internationale exige de sa part l’acceptation des concessions nécessaires à leur libération.

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Deux affaires de ce type en offrent une illustration.

Le 9 janvier 2013, la Brigade al-Barâ’ de l’Armée syrienne libre, qui opère dans la Ghouta de Damas, remettait aux autorités syriennes 48 citoyens iraniens. Ces hommes avaient été capturés le 5 août 2012, quelques heures après leur arrivée en Syrie en provenance de Téhéran. Officiellement, ils souhaitaient visiter les lieux saints vénérés par les chiites dans la capitale omeyyade et dans ses environs… un motif de déplacement étrange compte-tenu de l’insécurité qui régnait déjà alors dans le pays. En réalité, ils venaient mettre leurs compétences d’officiers d’active ou d’officiers à la retraite des Gardiens de la Révolution au service du régime et de la répression des manifestations. En contrepartie de leur libération, le gouvernement syrien s’était engagé à faire sortir de prison quelque 2 000 détenus et à restituer aux autorités turques 4 de leurs ressortissants, présentés comme des pilotes de chasse. Il s’est évidemment abstenu de tenir jusqu’au bout ses engagements, interrompant le processus à mi-parcours. Mais ceci ne constitue pas une surprise et c’est une autre affaire…

Quelques mois plus tard, le 19 octobre 2013, la Brigade ‘Asifat al-Chamal de l’Armée syrienne libre remettait à ces mêmes autorités turques 9 otages libanais qu’elle retenait dans la région d’Azzaz. Tous de confession chiite, ils avaient été enlevés dans la région d’Alep, le 22 mai 2012, en compagnie de 2 autres hommes plus tôt libérés. Ils revenaient, à les en croire, d’un simple pèlerinage en Iran. Mais, pour leurs ravisseurs, l’énergie déployée par le Hizbollah pour obtenir leur libération et l’implication personnelle de son secrétaire général Hassan Nasrallah suffisaient à démontrer qu’il s’agissait de membres importants du Parti de Dieu. En échange de leur remise aux autorités turques et de leur renvoi au Liban, le régime syrien devait libérer 200 prisonnières, arrêtées et détenues dans des conditions extrêmement difficiles en raison de leur soutien réel ou supposé à la contestation. Les formalités de libération s’étendant traditionnellement sur plusieurs jours, on ignore, une fois encore, si l’ensemble des femmes concernées ont réellement été libérées.

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Malheureusement, les cas d’enlèvements de membres de communautés minoritaires à ce jour non résolus restent beaucoup plus nombreux. Ils concernent, par ordre chronologique et sans prétendre à l’exhaustivité :

– deux prêtres, Michel Kayyal (arménien catholique) et Maher Mahfouz (grec orthodoxe), enlevés par un « groupe de rebelles » inconnu, le 9 février 2013, alors qu’ils se rendaient en autobus d’Alep à Kafroun, dans le gouvernorat de Tartous. Un autre prêtre, le père Charbel (latin catholique), qui voyageait en leur compagnie, avait été ignoré et avait pu poursuivre sa route ;

– deux évêques, Mgr Boulos al-Yazigi (grec orthodoxe) et Mgr Youhanna Ibrahim (syriaque orthodoxe), enlevés à Kafr Da’el le 22 avril 2013 par des combattants tchétchènes. Ils menaient alors des tractations entre la Syrie et la Turquie pour obtenir la remise en liberté des deux membres du clergé local mentionnés plus tôt ;

– un prêtre catholique italien, le père Paolo Dall’Oglio, disparu à Raqqa le 29 juillet 2013 alors qu’il se rendait en visite au siège de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (Da’ech). Il venait de rentrer en Syrie, d’où il avait été expulsé au cours du mois de juin 2012, et il cherchait à obtenir par la négociation la remise en liberté d’activistes de la ville détenus par cette organisation djihadiste ;

– de cent à deux cent femmes et enfants appartenant à la communauté alaouite, pris en otages et emmenés avec eux par des groupes armés islamistes lors de l’attaque de leurs villages, dans le Jebel al-Akrad, au nord-ouest de Lattaquié, au début du mois d’août 2013. Quelques jours plus tard, les auteurs de l’enlèvement annonçaient vouloir négocier leur restitution en échange de la libération de femmes soutenant la révolution détenues dans les prisons du régime ;

– une douzaine de religieuses grecques orthodoxes autoritairement transférées, le 2 décembre 2013, de leur couvent de Mar Taqla, à Ma’aloula, en direction de la ville de Yabroud par les Brigades du Qalamoun libre, qui entendaient les soustraire aux bombardements de l’armée régulière. Leur remise en liberté a été conditionnée, le 6 décembre, à la libération d’un millier de femmes incarcérées dans les geôles du pouvoir.

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On gardera d’abord à l’esprit que, de manière générale, les enlèvements dont les victimes sont des membres de communautés minoritaires sont une opportunité pour le régime syrien. Bien que les auteurs de ces actes soient parfois inconnus et que le nom des groupes auxquels ils appartiennent ne suffise pas pour établir avec certitude qu’ils s’inscrivent dans le mouvement de renversement de Bachar al-Assad, celui-ci n’hésite jamais à les exploiter pour les besoins de sa propagande. Elle consiste, depuis la mi-mars 2011, à assimiler la contestation politique de sa confiscation du pouvoir à un mouvement de revendication confessionnelle violent et sectaire, et à lui attribuer comme objectifs la mise en place d’un état islamique et l’extermination ou l’expulsion hors de Syrie des membres des minorités confessionnelles. C’est pourquoi le prolongement des prises d’otages concernant leurs membres, qui lui permet de reprendre à loisir sa rengaine, lui est plus utile que leur résolution. A condition, évidemment, que les pressions exercées sur lui par les Etats, les partis politiques ou les chefs des communautés concernées ne le contraignent pas à se plier à des négociations avec les preneurs d’otages et, à terme, à accepter certaines de leurs conditions.

Sur le voile apporté par Walid al-Moallem : "Lutte contre le terrorisme. Protection des chrétiens"Sur le voile apporté par Walid al-Moallem :
« Lutte contre le terrorisme. Protection des chrétiens »

Si l’Iran et le Hizbollah n’avaient pas réclamé de celui auquel ils apportent un soutien militaire indispensable à sa survie qu’il cède aux exigences de ceux qui détenaient leurs « pèlerins », ceux-ci seraient encore, comme les autres otages, entre leurs mains. Comme dans le cas du démantèlement de son arsenal chimique, la mauvaise volonté du régime à mettre en œuvre, jusqu’au bout et dans les délais impartis, les mesures compensatoires imposées ont révélé l’étendue de son mécontentement. Il lui fallait bien montrer à la population syrienne qu’il « résistait » encore et toujours. Il devait aussi donner le change à ceux qui ne comprenaient pas pourquoi celui qui avait fait de tous ses adversaires de redoutables « terroristes » acceptait de négocier avec eux avant de se plier, finalement, à certaines au moins de leurs revendications.

La France n’ayant plus les moyens de ses ambitions, la Russie s’est ostensiblement approprié au cours de la décennie écoulée le rôle de « protectrice des chrétiens d’Orient ». Elle l’exerce en priorité, pour ne pas dire exclusivement, au profit des communautés orthodoxes. C’est donc sur elle qu’il faudrait compter pour obtenir la libération des deux évêques d’Alep et des religieuses de Ma’aloula. Si le patriarche de Moscou et de toute la Russie y serait hautement favorable, il n’est pas certain que Vladimir Poutine souhaite aussi ardemment l’issue de leur détention. La capture des deux évêques par une brigade composée de Tchétchènes, qui les a peut-être revendus à une unité plus puissante et donc capable d’obtenir de meilleures compensations, ou qui les a livrés aux moukhabarat du régime contre monnaie sonnante et trébuchante… comme le veulent certaines rumeurs, est venue rappeler aux Russes que l’extrémisme des islamistes tchétchènes est pour eux aussi une menace. Le prolongement de leur captivité n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour celui qui a mené en Tchétchénie, avec les mêmes moyens que Bachar al-Assad en Syrie, une guerre sans merci… mais inachevée contre l’islamisme radical. Il est d’autant moins urgent pour lui d’obtenir leur restitution que, d’une part, le sort des otages ne peut que resserrer autour de lui les Russes eux aussi effrayés par « la voix du sud« , et que, d’autre part, la préparation et la tenue des Jeux olympiques d’hiver, à Sotchi, suffisent pour le moment à satisfaire la soif de prestige de leur nouveau tsar. Plus tard, la fièvre olympique retombée ou l’actualité exigeant de sa part de nouvelles manifestations de son irrésistible puissance, il pourra exiger de son protégé qu’il s’implique dans une véritable négociation et aboutisse à la solution servant ses intérêts.

En comparaison, la situation des deux prêtres enlevés près d’Alep est sans doute plus préoccupante. A la différence de l’Iran et de la Russie, le Vatican ne dispose d’aucun moyen de pression sur Damas : il n’a pas dépêché en Syrie un contingent de Gardes suisses qu’il pourrait retirer, et les matériels qu’il serait susceptible de faire parvenir aux révolutionnaires sont encore moins létaux que ceux des Américains. En revanche, pour le régime syrien, l’entretien d’une inquiétude pour le sort des deux ecclésiastiques – pas uniquement, mais en particulier – est du pain béni. Elle apporte de l’eau au moulin à parole de ceux auxquels il a donné pour mission de présenter les Syriens aspirant à la liberté comme des « terroristes » et d’attiser par des récits terrifiants la hantise du fanatisme religieux musulman dans les communautés catholiques de tous les continents. La capture des deux évêques orthodoxes est intervenue, on l’a rappelé plus haut, alors qu’ils se déplaçaient pour obtenir la remise en liberté des pères Kayyal et Mahfouz. Elle serait moins apparue comme une tentative délibérée de faire échouer leur mission si elle n’avait pas été le fait d’une bande armée de composition douteuse, implantée près de la frontière turque dans des conditions suspectes et plus préoccupée par l’imposition de principes religieux rejetés par les habitants que par la lutte contre le pouvoir en place. Dans ces conditions, et en dépit des efforts déployés par le nonce apostolique à Damas, la situation des deux prêtres enlevés par un groupe à ce jour non identifié… en dépit de la présence de nombreux témoins à bord du car qui les transportait, ne commencera à évoluer que lorsque le régime y aura intérêt, ayant obtenu une contrepartie significative qui concernera évidemment sa survie.

Si les autorités syriennes n’entreprendront rien pour eux de leur propre initiative, elles en feront encore moins, si elles ne le détiennent pas, pour permettre la remise en liberté du père Paolo Dall’Oglio. Par son action comme par ses déclarations publiques, ce père jésuite, fondateur de la Communauté de Mar Moussa, avait provoqué l’ire des responsables syriens. Il expliquait à qui voulait bien entendre que les Syriens n’avaient pas eu d’autre choix que de se révolter contre un pouvoir refusant de voir en eux des citoyens, et que, destinée à récupérer leurs droits, leur liberté et leur dignité, leur révolution n’était pas en Syrie ce que Bachar al-Assad prétendait. Son audience internationale et sa crédibilité dépassant de loin celles de la religieuse libanaise manipulée par les moukhabarat pour diffuser la bonne parole officielle aux quatre coins du monde… et y compris en Israël, son enlèvement parDa’ech n’a pu que les remplir d’aise. Nombre de chrétiens syriens redoutent que le régime l’ait récupéré auprès de ses ravisseurs pour lui faire payer le prix de son comportement. Certains d’entre eux croient savoir qu’il y est parvenu grâce aux relations et passerelles existant entre l’Etat islamique et les services secrets syriens, et que, loin d’être à Raqqa où l’autorité de Da’ech reste incontestée, le père Paolo croupit désormais dans une cellule, aux mains de l’un des multiples services de renseignements du pays. Ils craignent d’autant plus pour sa vie que l’Italie ne semble pas déployer des efforts considérables en sa faveur et que les moyens du Vatican, comme déjà signalé, sont des plus limités. Sa liquidation poserait encore moins de problème que celle du docteur Abbas Khan, tué par des chabbiha pour empêcher la remise en liberté de cet humanitaire « terroriste » ordonnée par Bachar al-Assad. Aucune information sûre n’ayant permis d’établir, à la différence du médecin britannique, sa présence dans une geôle du régime, il sera toujours possible de faire porter la responsabilité de la mort du père Paolo à ses ravisseurs.

Reste le cas des femmes et des enfants, membres de la communauté alaouite, pris en otages non loin de Lattaquié au début du mois d’août 2013. Alors que leurs détenteurs avaient aussitôt affirmé leur disposition à négocier et avaient fait connaître les conditions qu’ils mettaient à leur restitution, un étrange silence s’est abattu sur l’affaire. Rien ne permet de savoir si un échange s’est finalement déroulé, si les otages ont été rendus à leurs familles et si les détenues politiques dont les groupes armés réclamaient en échange la sortie de prison ont retrouvé la liberté. Les responsables syriens n’ont guère contribué à faire la lumière sur leur sort, qui est apparu scellé après une déclaration farfelue de la conseillère politique et médiatique de Bachar al-Assad. Au cours d’une intervention sur Sky News, Bouthayna Chaaban a en effet affirmé que « les enfants tués dans l’attaque chimique de la Ghouta orientale – le 21 août 2013 – provenaient des villages favorables au régime situés près de Lattaquié, d’où al-Qaïda les avait enlevés. Transportés dans la banlieue de Damas, ils ont été tués par du gaz sarin et finalement photographiés », afin de provoquer la condamnation du régime pour l’utilisation d’armes chimiques, et fournir un prétexte aux Etats désireux d’intervenir militairement en Syrie. Il était délicat, dans ces conditions, de tenir la population informée de l’évolution d’un dossier… théoriquement réglé par le décès de ces enfants. Surtout, le régime s’est estimé dispensé de toute action en faveur de ces otages, faute de véritables pressions. La communauté alaouite a perdu au cours des temps la totalité de ses leaders politiques, tribaux et religieux. Elle est tombée sous la coupe des parrains et meneurs des groupes de chabbiha et des petits et grands chefs des différents services de renseignements. Ayant lié leur sort à celui de leur « patron » et ayant commis trop de crimes contre le peuple syrien pour espérer survivre à la chute du régime, ils ne manifestent aucune préoccupation pour le sort des membres de leur propre communauté qui n’appartiennent ni à leur clan, ni à leur famille.

"La protection des minorités signifie-t-elle l'extermination de la majorité ?" (Kafrenbul, mars 2012)« La protection des minorités signifie-t-elle l’extermination de la majorité ? »
(Kafrenbul, mars 2012)

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Habitué à décider seul et à imposer ses points de vue sans concertation, le régime syrien a horreur des négociations, sauf s’il est en mesure de choisir ses interlocuteurs et de mener le jeu à sa convenance. Lorsque ce n’est pas le cas, il résiste aussi longtemps et aussi fermement que possible aux marchandages dans lesquels on voudrait l’entraîner. S’agissant des prises d’otages, dont le prolongement est utile à sa propagande, il s’abstient autant que faire se peut de répondre aux demandes d’élargissement dont il n’a pas l’initiative. Pour plusieurs raisons.

Il est parfois incapable de libérer ceux et celles dont les noms lui sont soumis, soit parce qu’ils ont été tués sous la torture, soit parce qu’ils ont été exécutés en prison, soit parce qu’ils ne sont plus « présentables » après des mois de captivité et de sévices. Le choc provoqué en Syrie, dans la « majorité silencieuse » comme dans le reste de la population, par la vue des premiers prisonniers libérés, en janvier 2013, dans le cadre d’un échange, le fait désormais hésiter. Pour ne pas reproduire cette expérience, qui avait permis de comparer le traitement dont avaient bénéficié les otages iraniens aux mains de l’Armée libre et celui réservé par le régime du Docteur Bachar al-Assad à ses propres concitoyens, il préfère refuser les tractations ou faire échouer les négociations. Y compris quand celles-ci pourraient permettre la remise en liberté d’officiers de la communauté alaouite, capturés par l’Armée libre alors qu’ils se battaient pour lui…

A cette occasion, une autre chose avait profondément heurté les Syriens jusque dans les rangs de ses partisans : la constatation que Bachar al-Assad était disposé à relâcher des Syriens pour permettre la libération d’étrangers, Iraniens ou Libanais. En revanche, il se refusait à faire de même, aussi longtemps que des pressions suffisantes n’étaient pas exercées sur lui, quand le sort d’autres Syriens étaient en jeu, y compris dans sa communauté d’origine et dans les communautés minoritaires qu’il était censé « protéger ».

S’agissant des femmes, dont on sait pourquoi les preneurs d’otages réclament en priorité la remise en liberté, Bachar al-Assad doit compter avec les réticences de ses moukhabarat. La plupart de celles qu’ils retiennent en prison n’ont pas participé à la contestation. Elles ont été arrêtées et parfois torturées, non pas pour sanctionner leur engagement personnel dans des activités humanitaires ou politiques, mais pour contraindre leurs maris, leurs frères ou leurs pères à se constituer prisonniers ou à cesser toute activité susceptible d’être qualifiée de « terroriste ». Elles ont donc une valeur d’échange qui dépasse leur simple personne.

Finalement, le piège de la violence déchaînée par la répression s’est refermé sur l’apprenti-sorcier. Ayant fait de tous les contestataires, y compris des opposants politiques et des activistes non-violents, des « terroristes » en puissance, et ayant inspiré à ses partisans une haine des révolutionnaires qui montre toute sa mesure dans les tortures infligées en prison, Bachar al-Assad doit aujourd’hui compter avec les sentiments de ceux qui garantissent sa survie : à la libération d’otages, membres ou pas de communautés minoritaires, ils préfèrent le maintien en prison ou la suppression pure et simple de ceux qui contestent le pouvoir de leur chef.

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On ne saurait laisser ce sujet, qui appellerait encore de très longs développements, sans mentionner deux choses :

– c’est l’ensemble de la population syrienne, et en particulier la communauté sunnite majoritaire en Syrie, qui est depuis longtemps prise en otage et instrumentalisée par la famille al-Assad, son entourage et ses partisans. Prêts à détruire la Syrie pour rester en place – « Al-Assad ou nous brûlons le pays » – et pour continuer à monopoliser le pouvoir – « Dieu, la Syrie, al-Assad et rien d’autre » -, ils se livrent à une sorte de chantage. Ils disent à la communauté internationale, en exécutant quotidiennement sous la torture ou à coups de barils de TNT des dizaines de Syriens sans défense, qu’ils ne relâcheront leurs concitoyens qu’en échange de la reconnaissance de la légitimité de Bachar al-Assad et le renoncement à tout projet de modification du système en place ;

– entre-temps, parce qu’ils lui échappent ou qu’ils lui servent à faire régner la terreur, le régime laisse ses partisans se livrer à toutes sortes d’exactions dans les zones sous son contrôle, y compris des prises d’otages au sein des communautés minoritaires… sur lesquelles les médias syriens et étrangers observent en revanche un étonnant silence ! Le 5 décembre 2013, le site All4Syria publiait ainsi sous la plume de Najm Salem le texte suivant :

« Le protecteur des minorités – je veux évidemment parler du régime syrien qui a fait pleuvoir sur Ma’aloula un déluge de bombes pour chasser les « terroristes » du seul endroit où est encore parlée la langue du Christ – est également celui qui laisse l’Armée de Défense nationale enlever à Lattaquié Michel Tannous, l’un des chrétiens les plus riches de la ville, propriétaire de plusieurs pâtisseries et bijouteries.
Sa mésaventure n’est pas la première dont des chrétiens aient eu à souffrir. A Echtabro, à al-Haffeh, à Slanfeh…, nombre de maisons de chrétiens ont été pillées de manière organisée et coordonnée par des chabbiha alaouites, regroupés dans cette prétendue armée de défense nationale par Hilal al-Assad, cousin paternel de Bachar al-Assad. Or tout le monde sait que cet individu n’est qu’un malfrat. Dénommé par ses hommes « roi de la côte », il a fait de la Cité sportive de Lattaquié le siège de sa salle d’opération ».

Toutes les prises d’otage sont assurément condamnables. Mais à des degrés divers. On peut – et sans doute doit-on – manifester de la compréhension envers celles qui visent à récupérer des dizaines de milliers de détenus innocents, aux mains d’un pouvoir dont il est désormais établi qu’il est dépourvu du moindre sens moral. On doit en revanche fermement condamner celles qui n’ont pas d’autre objectif que de terroriser des millions d’hommes et de femmes en quête de liberté et de citoyenneté.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/02/16/syrie-protection-des-minorites-et-sort-des-minoritaires-pris-en-otage/
date : 16/02/2014

 



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