Syrie. Qui veut « terroriser » les habitants de Jaramana ? (1/2) par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 15 décembre 2012

Mercredi 28 novembre 2012 au matin, la ville de Jaramana, dans la proche banlieue de Damas, a été secouée par une quadruple explosion. Il s’agissait d’un acte « terroriste »… puisqu’il était destiné à « terroriser » ses habitants. La première explosion, à 6h35, a été provoquée par une bombe sonore de faible puissance, placée sous une voiture parquée à côté d’une station-service, non loin de la Place du Président. Le second engin, dissimulé sous une autre voiture garée de l’autre côté de la station, a explosé quelque 10 minutes plus tard. A la différence de la première bombe, qui n’avait pas eu de conséquences dramatiques, celle-ci a tué sur le coup plusieurs dizaines d’habitants, de 30 à 70 selon les témoins. Ils s’étaient précipités pour porter secours aux éventuelles victimes du premier engin. Elle a également provoqué des dizaines de blessés, dont le nombre exact, de 80 à 120, reste aussi imprécis. Les deux autres bombes ont sauté près d’une heure plus tard, à quelques centaines de mètres de là, l’une dans le quartier Al Qariyât (à l’ouest de la place), l’autre à l’angle du carrefour de la rue Al Nahdha (à 500 mètres plus au sud). Elles n’ont provoqué que des dégâts matériels bénins. Il ne s’agissait pas d’attentats suicides, contrairement à ce que les médias officiels avaient immédiatement affirmé : aucun cadavre ou reste de kamikaze n’a été découvert sur les lieux.

Jaramana et son environnement

L’attentat n’a pas été revendiqué. Les enquêteurs ont constaté que les voitures piégées appartenaient à des habitants de la ville. Elles avaient pu être préparées soit par des personnes résidant à Jaramana, soit par des intrus désireux de semer le trouble et la terreur. Ils auraient alors apporté avec eux les centaines de kilos d’explosifs nécessaires à cette quadruple opération. Or les accès à Jaramana sont étroitement surveillés, à la fois par les moukhabarat, en particulier ceux de la Branche Palestine dont le siège est situé à proximité d’Al Qazzaz, à l’embranchement du périphérique sud et de l’autoroute de l’aéroport, et par les « Comités populaires ». Il s’agit de milices d’auto-défense composées de recrutés locaux. Leurs membres s’apparentent souvent aux chabbiha de la région côtière. Comme eux, la détention d’une arme et un puissant sentiment d’impunité les conduisent à ponctionner ceux dont ils sont chargés, en principe, d’assurer la protection.

Ce n’est pas la première fois que Jaramana est la cible de tels attentats. Le premier est intervenu le 12 avril 2012, faisant une unique victime, un informateur des services de renseignements. Selon les uns, il a été tué par une voiture piégée. Selon les autres, par l’explosion accidentelle d’un véhicule transportant des explosifs… Pour qui et pourquoi faire ? Aucune réponse claire n’a été apportée à cette double question. Le second attentat s’est déroulé le 13 juin. Un troisième, le 8 août, a tué un général à la retraite répondant au nom d’Ibrahim Al Dourra. Un quatrième, le 27 août, a fait deux victimes. Beaucoup ont alors eu l’impression quece qui était présenté comme des « attentats terroristes » s’apparentait en fait à des règlements de comptes aux tenants et aboutissants obscurs.

Les choses ont changé avec le cinquième. Il s’est produit, le 28 août, durant les funérailles des victimes de la veille. Il a été beaucoup plus meurtrier. Il s’agissait encore une fois, selon les médias syriens, d’un « attentat suicide ». Mais l’agence de presse officielle SANA a préféré mettre en cause un « taxi piégé par des terroristes ». Le rythme a paru alors s’accélérer, puisque le sixième attentat s’est déroulé le 3 septembre. Mais il n’en a rien été puisque, entre cette date et le 28 novembre, une seule nouvelle « explosion terroriste » avait secoué la ville, le 29 octobre. Finalement,le trait commun à toutes ces opérations, dont le nombre de victimes est allé croissant, est qu’elles n’ont jamais été revendiquées.

Les groupes terroristes ont pour habitude de reconnaître leurs « exploits ».Excepté les nihilistes, ils n’ont rien à gagner à préparer et à mener des actions, avec les coûts et les risques afférents, dont personne, ni les victimes, ni les observateurs, ni les autorités, ne serait en mesure d’établir avec certitude qui en sont les auteurs. Le message qu’ils auraient ainsi voulu adresser serait tout simplement inaudible.

Depuis l’annonce de sa création, le 24 janvier 2012, même le Front de Soutien à la Population du Pays de Cham n’échappe pas à la règle. Présenté comme une excroissance d’Al Qaïda en Syrie, il vient d’être placé par les Etats-Unis sur leur liste des organisations terroristesLe Front de Soutien a revendiqué plusieurs des attentats commis depuis les derniers jours du mois de décembre 2011, à Damas et Alep en particulier. Certes, il n’a entièrement convaincu que ceux qui voulaient bien l’être. Ses diverses revendications en paternité n’ont levé tous les doutes, ni sur les circonstances étranges de son apparition, ni sur les facilités dont il a aussitôt disposé pour accéder à de grandes quantités d’explosifs, ni sur les raisons qui incitaient ses membres, potentiels candidats à des opérations suicides, à dissimuler systématiquement leur visage, ni sur l’enjeu et l’intérêt des cibles qu’il affirmait avoir frappées, etc… D’ailleurs, exprimant tout haut la perplexité que le Front suscite, certains émettent l’hypothèse que son nom serait en réalité une sorte de vaste « fourre-tout » dans lequel se mêleraient deux choses différentes : des « opérations » effectivement menées et revendiquées par les combattants du Front de Soutien, concentrées contre les bases militaires, les sièges des agents des moukhabarat et les positions des supplétifs civils du régime ; et des « attentats » aveugles… plus ou moins suicides, auxquels ces mêmes combattants n’auraient pas grand chose à voir mais qui leur seraient imputés. Au lieu de viser le pouvoir et ceux qui le soutiennent, ces attentats seraient dirigés ici et là contre les populations, de manière indiscriminée, dans une volonté délibérée de faire régner la terreur. En tout cas, le Front de Soutien n’a jamais affirmé qu’il était responsable des explosions de Jaramana.

Si l’on veut que ces attentats soient, en dépit du mutisme de leurs auteurs, l’œuvre de groupes terroristes qui refuseraient d’en assumer la responsabilité, on ne peut faire l’économie, pour leur trouver une cohérence, de s’interroger sur le ou les objectifs qu’en agissant ainsi ils poursuivraient. Cela suppose d’avoir en têtequelques données de base sur l’histoire et la population de la ville.

A l’origine, Jaramana est un petit village de la Ghouta orientale, dont la population est composée pour l’essentiel de membres de la communauté druze. Ils ont quitté le Jebel al Arab, au sud du pays, les uns pour s’installer et travailler durablement dans la capitale, distante que de quelques kilomètres, les autres pour y séjourner de manière temporaire afin de préparer plus facilement une émigration lointaine, la plupart du temps en direction de l’Amérique du Sud. En cinquante ans, sa population est passée de quelques milliers à un demi-million d’âmes. Les druzes ont d’abord été rejoints par des chrétiens. Certains d’entre eux provenaient des quartiers de la vieille ville de Damas (Bab Touma, Bab Charqi…) dans lesquels les conditions de vie spartiates et l’exposition au froid et à la chaleur ne correspondaient plus aux exigences des temps. D’autres étaient attirés là par la perspective de logements moins onéreux pour eux-mêmes et leurs enfants que les quartiers chrétiens plus modernes de Qassaa et Qoussour.

Au moment de la guerre en Irak, Jaramana a proprement été envahie, presque submergée, par un flot de réfugiés irakiens appartenant à toutes les communautés et confessions, séduits à la fois par des prix de l’immobilier compétitifs et par une atmosphère de liberté introuvable ailleurs. Plus tard, les habitants de la ville ont accueilli des Libanais chassés de chez eux par l’invasion israélienne du sud Liban, à l’été 2006Au cours de l’année écoulée, suite aux déplacements de population provoqués en Syrie par le bombardement et la destruction systématique de quartiers et de villes entières, les habitants de Jaramana ont laissé s’installer chez eux des milliers de leurs compatriotesIls se sont organisés pour leur fournir les secours, les abris, la nourriture et les médicaments, dont ils avaient besoin.

En frappant aveuglément Jaramana, les « terroristes », si c’est d’eux qu’il s’agit,voudraient donc s’en prendre en priorité aux druzes et aux chrétiens. Mais pourquoi ? Pour le plaisir de tuer des kouffâr, des impies, des mauvais musulmans ? Pour faire peur aux membres de ces communautés ? Pour les punir de ne pas avoir rejoint la Révolution et les rangs de l’Armée Syrienne Libre ? Pour les contraindre à prendre leurs distances avec le régime ? Tout cela est imaginable, évidemment, s’agissant de « fous de Dieu », dont la seule et unique obsession serait la réalisation d’un état islamique régi par la stricte application de lachari’a, dans lequel les membres des communautés non sunnites seraient traitées comme les dhimmis (protégés) qu’ils sont… Mais tout cela n’apparaît pas très convaincant.

Il est vrai, d’une part, que les chefs des communautés druzes et chrétiennes se montrent pour la plupart réservés vis-à-vis de la révolution et qu’ils s’abstiennent de formuler des critiques en public et à haute voix sur la politique criminelle mise en œuvre par le régime. En revanche, le « clergé » et les simples fidèles sont nombreux, dans ces deux communautés, à apporter leur soutien, si ce n’est aux membres de l’Armée Syrienne Libre, du moins à la Révolution et aux victimes de la répression. C’est précisément le cas à Jaramana, qui, depuis que les combats ont atteint les environs de la capitale, accueille au nom d’une longue tradition d’ouverture et d’hospitalité des réfugiés de toutes confessions en provenance des villes et villages de la Ghouta orientale. Il apparaît donc étrange que les « terroristes » n’aient pas d’autre priorité que de s’en prendre à l’une des rares villes des environs de Damas encore épargnées par les combats, dans laquelle les Syriens sanctionnés et chassés de leurs domiciles pour avoir laissé leurs propres enfants, qualifiés de « rebelles », assurer leur défense sont encore en mesure de trouver aide et assistance.

Si l’on veut absolument justifier de tels actes par l’appartenance de la majorité des habitants des lieux à une religion autre que le sunnisme, qui unit la plupart des combattants de l’Armée Syrienne Libre et des groupes d’inspiration islamique qui ne lui sont pas associés, il conviendrait d’expliquer pourquoi ces mêmes combattants, depuis plusieurs mois, ont fait des druzes et des chrétiens de Jaramana l’une de leurs cibles privilégiées. Il n’est en effet un secret pour personne que, pour la majorité des Syriens qui luttent contre le régime, les véritables « ennemis » ne sont ni dans la communauté druze, ni dans les communautés chrétiennes.

Ils se trouveraient plutôt dans les rangs de la communauté alaouite. C’est en effet sur elle que le régime s’appuie en priorité dans ses efforts désespérés pour se maintenir au pouvoir. C’est de ses rangs que proviennent la majorité des officiers et des soldats engagés dans la répression. C’est de ses rangs que sont issus, si ce n’est les principaux chefs, du moins ceux qui détiennent la réalité de l’autorité, au sein des innombrables services et branches des moukhabarat. C’est dans ses rangs que le chef de l’Etat recrute depuis le début du soulèvementdes hordes de sauvages, les chabbiha, prêts à prendre les initiatives les plus folles et à exécuter les ordres les plus irraisonnables.

Ils se trouveraient ensuite parmi les clercs et les fidèles de la communauté chiite. Forte de quelques dizaines de milliers de membres seulement, elle n’apporte aucun soutien notable à la survie de Bachar Al Assad. Consciente de sa vulnérabilité,elle fait preuve depuis le début du soulèvement d’une absolue discrétion. Maiselle pourrait focaliser sur elle l’hostilité anti-chiite suscitée par l’activisme iranien parmi la population sunnite. Depuis des années, et donc bien avant de s’impliquer aux plans matériel, financier, technique, militaire et sécuritaire dans la défense du régime en place, dont ils ne peuvent se passer pour accéder via le Hizbollah à la ligne de front avec Israël, les Iraniens ont déployé en Syrie une activité « missionnaire ». Ils ont obtenu pour les chiites des passe-droits dans de multiples domaines, à commencer par ceux de l’éducation et de l’enseignement religieux, forts mal perçus par la communauté majoritaire empêchée de bénéficier d’un traitement équivalent. L’engagement du Parti de Dieu contre la Révolution a également accru le ressentiment anti-chiite, en réalité anti-iranien, de ceux qui avaient ouvert leurs portes, sans discrimination, à leurs frères libanais contraints de fuir le Sud Liban à l’été 2006.

Or, si la région côtière et le Jebel Ansariyeh sont le théâtre d’affrontements militaires, on n’y a pas signalé d’attentats visant délibérément des agglomérations alaouites. A la différence des villages à majorité sunnite de la vallée du Ghab, comme Taldou et Treimseh, aucune localité alaouite n’a été le théâtre de massacres organisés. Et si certains quartiers alaouites de la périphérie de la capitale, Mezzeh 86, Hay al Wouroud ou Masaken al Haras, ont été pris pour cibleslors d’attentats immédiatement liés au rôle joué par les chabbihalocaux dans la répression et les exactions, ces opérations sont sans aucune mesure, s’agissant de leur nombre et du bilan des victimes, avec celles de Jaramana. Elles présentaient d’ailleurs, pour la plupart, des aspects douteux.L’explosion intervenue dans un quartier de boutiques à Mezzeh 86, jeudi 6 décembre 2012, ne fait pas exception à la règle. Personne ne comprend comment une équipe de la télévision officielle a pu parvenir sur les lieux en 5 minutes, alors que la présence de multiples barrages ne permet pas de faire le trajet en moins de trois quarts d’heure, et comment, en dépit de sa violence, la charge explosive n’a fait qu’une seule et unique victime – le fils d’un bijoutier kurde… dont le commerce a aussitôt été pillé – parmi les commerçants alaouites qui auraient dû être eux aussi à leur travail.

S’agissant de la communauté chiitele premier attentat commis contre un lieu de culte, un village ou un quartier réputé appartenir à cette confession est intervenu le 14 juin 2012. Un kamikaze aurait fait exploser la charge qu’il portait sur lui, sans faire de mort, non loin du sanctuaire de Sayyida Zaynab, mais également à proximité des sièges de deux services de sécurité différentsLe second, le 31 octobre 2012, provoqué devant un hôtel par une « moto piégée », a fait 8 victimes. Des chiites syriens affirment que des proches ont été « enlevés », mais les rapts crapuleux, qui affectent des membres de toutes les communautés sans exception et qui n’épargnent pas les religieux, sont devenus presque banals en Syrie. Personne n’ignore d’ailleurs le rôle joué à ce niveau par les agents des moukhabarat. Enfin,c’est davantage en raison de leur nationalité que de leur appartenance religieuse que des « pèlerins » et des « ingénieurs » iraniens ont été enlevés depuis le mois de décembre 2011. Les seuls à n’avoir pas encore été relâchés, capturés le 4 août 2012, sont des « retraités » du corps des Pasdaran… dont on n’aura nulle peine à croire que c’est poussés par leur ferveur religieuse qu’ils ont bravé les risques de la situation sécuritaire en Syrie.

Le choix de Jaramana comme cible stratégique n’apparaît donc très pertinent ni pour les « rebelles », dont les proches et les familles peuvent trouver là un asile, ni pour les « terroristes », dont les ennemis militaires et les adversaires idéologiques se trouvent ailleurs.

date : 10/12/2012


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